L’Asservissement

La fascination de l’argent n’empêche pas sa diabolisation. Au contraire.

Cette ambivalence est nécessaire pour nous faire regarder la richesse comme immorale. Bien entendu, la richesse ainsi montrée du doigt est une richesse mythologique, sans grand rapport avec l’existence ordinaire. La richesse simple, celle qui serait à notre portée, c’est l’aisance. C’est sur elle que portent les coups principaux.

La restriction croissante apportée à la richesse individuelle, et à son usage privé, est un outil politique essentiel. Notre pauvreté relative favorise la liquidation de la démocratie. Plus riches, et d’une richesse qui dépend de nous, nous échapperions à quelques-unes de nos balises. Plus pauvres, nous serions sans utilité commerciale. La pauvreté qui nous est réservée ne doit pas être excessive. Il suffit qu’elle soit sans issue.

Des salaires modestes qui choisissent pour nous nos magasins, nos produits, nos logements et nos jeux ; des revenus complémentaires qui ne laissent aucune place au superflu ; des allocations de simple survie végétale ; un taux d’imposition calculé pour ramener l’aisance à la lésine : tout cet appareil s’emploie à nous faire mener une vie encadrée qui exclut les choix véritables, même les choix strictement fonctionnels.

C’est pourquoi la dénonciation de l’argent occupe une telle place dans la vie publique. Elle permet de mettre en cause le patrimoine individuel, en paraissant cibler les fortunes scandaleuses. C’est un combat soutenu. Il est mené par la collusion des États, des banques et des groupes financiers. Il est couvert par un discours officiel sur l’injustice et l’inégalité. La nécessité à la fois « de laisser faire le marché » et de « réguler les flux », d’améliorer la vie des citoyens et de réduire les inégalités, de supprimer les paradis fiscaux et de favoriser la circulation des biens et des personnes, fournit des mots d’ordre sans signification établie, parce qu’ils sont sans réels liens de causalité.

Au cœur de telles phrases, il y a toujours un hiatus révélateur. Ainsi, la croisade contre la fraude, l’argent du crime et les paradis fiscaux est une idée que personne ne conteste. Mais elle échoue, parce qu’elle met tout sur le même plan.

Les États qui mènent la lutte contre la fraude fiscale sont déchirés. Nombre d’entre eux (et ce ne sont pas tous des îles lointaines) détiennent des parcelles de paradis fiscal, ce qui les incite à distinguer en secret la fraude et le blanchiment. Contre ce dernier, ils ne mènent pas une lutte aussi farouche que contre les bas de laine dissimulés. Car leur ennemi profond n’est pas la criminalité, mais l’indépendance.

La plupart des combats menés contre l’argent sale sont virtuels, ambigus et intermittents. Et les règles financières imposés par les instances européennes ne risquent pas de mettre en péril la grande criminalité financière, ni le recyclage de l’argent de la mafia. Elles traquent en revanche l’argent propre, la modeste fortune des petits possédants : médecins, cadres, avocats, fonctionnaires, publicistes, consultants, entrepreneurs.

Rien en réalité ne menace les inégalités véritables, ni la souveraineté des grandes fortunes. La vraie cible c’est nous, les citoyens, qui sommes tout sauf maîtres de nos vies, et qu’il faut préparer à la main-mise sur nos maigres avoirs, tout en nous persuadant qu’il s’agit d’une opération de salut public. Mais ce n’est pas la propriété qui nous asservit (ou alors, c’est un asservissement vraiment utopique). C’est la pauvreté programmée.

Il n’y a aucun équilibre, aucun progrès, aucune justice dans l’empêchement croissant à la propriété effective, auquel seule la résidence principale échappe, pour un temps. Il n’y a aucune perspective de liberté dans l’idée ingénieuse et stupide de l’allocation universelle, dont l’effet prévisible est moins de libérer les gens de la malédiction du travail que de leur interdire d’atteindre le niveau d’aisance où ils pourraient recommencer à décider par mêmes de leur mode de vie. Il est inouï de voir à quel point, dans une société, quand tout est bien en place, les bons sentiments sont des bons gardiens.

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L’Usage du monde

La Terre est un jardin, assez mal tenu dirons-nous : la plupart de ses allées transformées en dépotoir, en décharges gonflées de fumées toxiques. Mais il n’est pas interdit d’y circuler le nez au vent, à condition de ne pas piétiner les dernières fleurs.

L’usage du monde, pour ce qui lui reste d’existence, suppose une parcimonie raisonnée. La simplicité volontaire n’est pas le dénuement, mais le plaisir réglé sur le bon sens.

A fuir, le luxe superflu sous de multiples formes : ces passerelles en bois précieux et rares importées de l’autre bout du monde, ces 4X4 Porsche pour faire ses courses de proximité, ces vêtements de confection fabriqués en Inde et griffés à Milan cent fois leur valeur, ces radiateurs diffusant une chaleur de 23° l’hiver quand il est si simple de porter un pull, cette flamme bleue perpétuelle de la veilleuse sur les gazinières d’Amérique, cette surenchère d’avions au prétexte du sens des affaires ou de l’amour des voyages, ces fruits et légumes hors saison ramenés glacés de leurs serres lointaines, ces changements de téléphone et de tablettes tous les dix mois, ces mauvais plats cuisinés sous leur triple emballage, ces fêtes obligatoires au service du commerce de babioles imputrescibles.

Ce qui heurte, dans le luxe inutile, c’est le décalage bien plus que le clinquant ; c’est le gaspillage, non le prix : la terre s’épuise par mauvaise gestion et ses ressources fossiles ne seront pas renouvelées de l’extérieur. Un vol charter pour aller passer quelques jours au soleil des Bahamas, m’apparaît comme une gabegie scandaleuse,  peu importe que le billet ne coûte que soixante-neuf euros aller-retour : le kérosène consommé en vain manquera à nos enfants.  C’est la différence entre le gaspillage et l’inutilité.

Une montre analogique au prix d’un studio est une idiotie qui ne nuit à personne. Un ticket d’entrée au dîner de la convention démocrate, à cinquante mille dollars le couvert, est une opération vulgaire et inutile, mais elle ne  choque pas sur le plan éthique, elle est une faute de goût sans être un mauvais procédé.

Je suis un dépenseur sans être un gaspilleur. J’aime les luxes honorables, quand ils sont à ma portée : le crabe et le homard frais pêchés, les très bons vins, les appartements immenses -éventuellement glaciaux – les taxis frétés à la journée pour découvrir la campagne environnante, les premières classes dans les TGV, les promenades dans le parc du château de Versailles,  la musique de Bach, les gros livres sous la maigre lampe. Le papier, les vignes, les logements frigorifiques, les parcs, la place pour les jambes,  un peu d’essence, un peu d’électricité, sont d’un usage innocent, sans conséquences ruineuses, non seulement pour nous, mais pour tous.

 

La Dernière fois

Elle me souriait et je retombais en enfance. C’était un mauvais signe, ce retour en arrière. J’avais gardé un souvenir sombre de mes premières années. Elles étaient faites d’attente indécise, d’impatience, de frayeurs sans fin.  Elles n’offraient aucune place au bonheur

Retomber en enfance, même par les chemins de la naïveté et du secret, ce n’était pas une bonne affaire. Je savais ce qui m’attendait. Un sentiment d’angoisse. Aucun espace de fuite. Des odeurs, des couleurs affreuses.  Le matin, le midi et le soir quadrillés comme la cour d’une prison.

Quand elle n’était pas là,  j’allais voir le monde. Sans elle, le monde ne m’était rien. On me disait que j’avais rajeuni, que je paraissais heureux. Les gens ne sont pas psychologues. Ils prennent l’égoïsme de l’amour pour un état d’équilibre. Ils prennent l’épuisement du plaisir et de la peur pour un air détendu.

J’étais parfois tenté de leur dire que je ne dormais plus. Mais j’avais lu sur internet que l’insomnie complète n’existe pas, que c’est une illusion, une névrose. Je ne tenais pas à me l’entendre expliquer en détail.  Chaque heure de ma nuit solitaire avait compté double. Chaque seconde avait griffé mes nerfs.  J’avais besoin de flotter un peu dans la journée, d’entendre des voix, de toucher des objets aux formes parfaites : un verre d’eau fraîche, un gros stylo d’acier. Je recherchais des moments de pureté platonicienne, en espérant qu’elle m’appelle, qu’elle  me propose, de sa douce voix de petite voisine idéale, un rendez-vous dans le fond du jardin.

J’irais. J’y allais. La fin de la journée en était illuminée. Quelque chose allait enfin se passer.  Elle viendrait se serrer contre moi. Elle aurait grandi dans l’absence. Elle aurait une odeur de vanille, comme une promesse. Elle attendrait de moi l’enfance. Elle me la tendrait en miroir. Je nous verrais dans ce miroir. Je la verrais,  appuyée contre mon épaule, serrer ma main. Je sentirais la force de sa main faite pour la caresse. Je m’assiérais dans l’herbe. Elle viendrait me rejoindre. Ses lèvres s’arrondiraient sur les mots uniques. Elle me dirait le secret des adultes. Le grand secret solaire. A mon tour, je sortirais de ce monde vide et sec. A mon tour, grâce à elle, enfin, je saurais.

 

Noir sur blanc

La mémoire et la neige vont bien ensemble. Marcher dans la neige active les cellules profondes. Le craquement des plaques blanches sous la chaussure déplace des couches de savoirs et d’images inexploitées.

L’inspiration est tellurique. La marche puise directement dans le flux.

Ce matin, je renouvelle mes noces avec la belle clarté solide des altitudes. Le frottement des vertèbres contre la bise, qui appuie sur les épaules, puis relâche sa pression,  fait monter la sève de l’immortalité.

La poésie vient toute seule, sans effort, juste un peu essoufflée, comme un premier baiser sous un porche : le premier baiser de toute une longue vie à vivre. Cela commence par le froid qui mord la bouche, puis vient la splendide chaleur intime, puis la course pour rentrer en retard à la maison, et les glissades, les demi-chutes, la traversée  du jardin enfoui.

La longue respiration embuée donne le rythme.  La jouissance consiste à capter le flot du temps dans la sensation présente, et à se remémorer l’avenir de son enfance. Elle monte des pas de neige, des pas de glace. Cette merveilleuse meringue  s’effrite en libérant les saveurs acres du bonheur.

Ici, dans les Vosges, presqu’à leur sommet,  je n’ai rien à décider, rien à faire. Je suis le chien et le chasseur. La main enfoncée dans la poche écrit toute seule, virtuellement, les mots d’un jour prochain. Et la première bataille de boules de neige va venir, avec Pauline dans le camp adverse. Je vois déjà son rire enchanté tandis que la balle blanche vole en poudre sur son bonnet rayé.