Voyageur

J’ai renoncé aux voyages. Ma décision remonte à une année pleine. Elle n’est pas sans conséquences relationnelles. Mes amis de Colombie, du Liban et du Québec ne me reverront plus chez eux. En un sens, je le regrette. C’est ainsi.

Comme je déteste les attentes, les contrôles, l’inconfort des avions, et que les climats chauds sont ma terreur, je n’ai aucun mérite à ne plus voyager. Skype, internet, les images, les rêves, me transportent chaque jour un peu partout hors de ma sphère. Je parle, je vois, j’entends, je suis ailleurs. Puis déconnexion. Ces déplacements virtuels ont tous les mérites. Ils relient hier à demain d’un seul trait.

Voyager, c’est autre chose qu’une simple escapade. C’est changer de corps et de biosphère. Partir avec armes et bagages, pour longtemps, pour être ailleurs, sans possibilité de retour instantané. Répondre à toutes les questions, fournir toutes les preuves. Passer des heures plié en deux dans un chambre de torture pressurisée. Filer doux. Renoncer à l’intimité.

Je me souviens du jour, presque de l’heure, où j’ai fait mon choix sédentaire radical.

C’était l’époque où prendre l’avion avait cessé d’être innocent. Les aéroports, qui n’avaient jamais été des lieux de charme, avaient perdu leurs dernières traces de convivialité. La durée du temps qu’on y passait avait augmenté en même temps que la confusion et que le vacarme. Le terrorisme, le trafic de drogue et le blanchiment d’argent, mis à peu près sur le même pied, justifiaient une foule des contrôles et de sas dont il sautait aux yeux, dans la lucidité de l’innocence, qu’elles étaient plus contraignantes qu’efficaces. Incapables en tout cas d’empêcher des hommes déterminés de faire sauter la carlingue et de tuer dans les salles d’attente. Les gares avaient suivi le même mouvement, sauf les gares de province qui n’étaient plus desservies que de loin en loin.

On vous forçait à retirer votre ceinture, vos chaussures et votre disque dur, on vous arrachait votre bouteille d’eau, on vous aboyait aux oreilles en anglais du Pakistan, on vous confisquait votre lime à ongles, mais n’importe qui, avec son téléphone portable, pouvait déclencher le feu dans les soutes, avec un minimum de complicités. Il devenait de plus en plus difficile de prendre un billet à la dernière minute, d’arriver juste avant le départ. Il n’y avait plus de buffet, plus de librairie, même plus de vrais sièges. Il fallait s’installer dans un long appareil d’attente, de lenteur et d’humiliation. Seul aurait pu le justifier un amour immodéré du dépaysement, que je n’éprouvais pas du tout.

Le téléphone d’Hillary

J’ai découvert, en pianotant sur le clavier des rumeurs du monde, un lien anodin et piégé. Anodin, parce que le titre apparent, Archives privées Clinton, n’annonçait qu’une anecdote journalistique ; piégé, parce qu’il suffisait d’appuyer du doigt pour déplacer le sens, et pénétrer dans une galerie des glaces.

A surgi aussitôt la masse des 30.000 mails et pièces jointes issus de téléphone d’Hillary Clinton, mis et ligne par WikiLeaks et se succédant dans leur surprenante nudité. Ils étaient introduits par le chapeau suivant :

« Hillary Clinton Email Archive

On March 16, 2016 WikiLeaks launched a searchable archive for 30,322 emails & email attachments sent to and from Hillary Clinton’s private email server while she was Secretary of State. The 50,547 pages of documents span from 30 June 2010 to 12 August 2014. 7,570 of the documents were sent by Hillary Clinton. The emails were made available in the form of thousands of PDFs by the US State Department as a result of a Freedom of Information Act request. The final PDFs were made available on February 29, 2016. »

Le droit au secret existe, y compris les secrets d’État. Et Julian Assange, ce personnage quelque peu schizoïde, directement sorti de Millenium, n’a pas pour seul dieu le culte de la vérité. WikiLeaks joue souvent avec de la dynamite, en parfait apprenti-sorcier. Mais dans un monde de transparence obligatoire et d’épiage généralisé, WikiLeaks n’est qu’un des nombreux alephs où s’inscrivent les échanges électroniques, même supposés tabous. Si on veut échapper à ce diktat total, il faut recourir aux méthodes artisanales : conversations en chair et en os dans des lieux déserts, messages papiers en un seul exemplaire brûlé sous nos yeux, or caché dans les matelas, pratiques sexuelles sans recours au virtuel. Faute de quoi, nos mystères ne sont plus que des mirages. Telles les pièces du puzzle semées par Hillary, et disponibles sans chercher.

J’ai lu un peu ça et là. On ne surprend pas les lecteurs littéraires avec des bribes de réalité volée. Rien de ce qu’il peuvent découvrir, même par un coup de force, par une lumière inattendue, sur les rouages cachés de la vie ordinaire, n’est plus surprenant, plus bouleversant, plus noir que la vision du monde contenue dans les pages de Sade, de Céline, de Saint-Simon.  J’ai tout de même été frappé par le prosaïsme élémentaire de ce qui s’ouvrait à moi. On imagine parfois les personnages qui pèsent d’un poids réel sur notre destin, comme des joueurs qualifiés, peut-être pas d’une intelligence extrême, mais pleins de savoir, d’expérience, de maîtrise des règles du jeu.  On a lu Balzac et Stendhal, Philip K. Dick et John Le Carré. Les scénarios du réel, il faut le dire, ne sont pas à la hauteur.

Ces messages non protégés jettent bien sûr quelques doutes sur le sens des responsabilités d’Hillary Clinton. L’existence même de Wikileaks, qui ne date pas d’hier, sans parler des moyens dont disposent  les services de renseignement, et même les particuliers un peu doués, pour s’emparer d’un échange électronique, devraient convaincre n’importe qui de la fragilité et de la transparence des secrets électroniques, qui circulent dans l’air comme des papillons, à la portée des filets. Et une Secrétaire d’État n’est pas « n’importe qui » : entre ses mains passent les fils visibles et invisibles d’un Stratégo planétaire.  L’imprudence dont elle fait preuve est-elle naïveté, indifférence, dédain ? On en vient à se demander si sa démission au début de 2013 était vraiment dictée par des considérations médicales (caillot de sang, commotion cérébrale, épuisement de globe-trotter) ou électorales (prendre son autonomie politique, préparer les présidentielles).

Plus fondamentalement,  ces courriels désormais en libre accès donnent l’image de quelqu’un qui malgré ses hautes fonctions et ses hautes ambitions, n’a pas de très hautes vues sur les réalités géopolitiques. Son bellicisme, qui affleure un peu partout, est moins frappant que la constance de son impatience, de sa brutalité, de ses à-peu près.

On en vient assez vite à éprouver un scepticisme plus profond sur sa conscience des réalités, et des inquiétudes sur sa vision peu éclairée, en tout cas assez étroite, des situations et des gens. Si puissante et si vide ? Vraiment ?

A quoi sert d’être Secrétaire d’État, peut-être de toutes les fonctions du monde celle qui nécessite le plus, et permet le plus, d’avoir une vue globale réaliste et réfléchie de la situation mondiale? A quoi sert d’avoir été durant huit ans la First lady ? A quoi sert d’avoir à son service une équipe d’experts pour vous informer et pour vous former ? Le dieu ou le démon qui écrit le roman de la vie et de la pensée d’Hillary Clinton ne s’est pas donné beaucoup de mal : le sens des dialogues, l’urgence des situations, la grandeur shakespearienne des dilemmes, sont pour lui lettre morte. Il est vrai que l’auteur d’en face, le romancier de Donald Trump, est encore moins brillant.

Double

La question de l’immortalité par le clonage est une des plus absurdes qui soient. Elle consiste à imaginer que nous puissions être dupliqués à neuf – comme si nous n’étions que l’éternité de nos corps successifs.

Activer un corps jeune et à « notre image », juste avant ou juste après notre mort, ne peut rien pour nous, qui continuerons à mourir tout entier, même si on prétend à l’agonisant en train de se dire adieu qu’il va revivre (dans d’autres circonstances biographiques, avec d’autres souvenirs, une autre intelligence, un regard tout entier différent sur le monde), qu’il va se revivre, dans la peau d’un sosie inconnu.

De ce clone absent de nous-mêmes, à qui il n’est pas arrivé la suite de choses souvent minuscules qui ont grignoté notre trame originelle, notre combinaison chromosomique et nous ont conduits à devenir ce que nous sommes par des chemins très différents de l’hérédité, nous pouvons dire qu’il serait un miroir fascinant : en nous révélant ce que nous ne sommes pas devenus. Les choix aléatoires et décisifs qui nous ont transformés en nous-mêmes ne seront jamais ceux de notre double supposé. Une minute après avoir été activé et jeté dans le monde, même si à sa naissance il a été exactement semble à nous, il aura commencé à cesser de l’être, dans un mouvement qui ira toujours en s’accélérant.

Tant que le copier-coller de l’esprit n’aura pas été mis au point, on ne sera nulle part, sauf dans l’illusion, ou plus exactement, dans l’abus de langage. Car dire qu’un autre est soi parce qu’il a la même détermination génétique initiale, c’est nier l’expérience, le mouvement du temps, et plus encore, c’est nier l’œuvre.

On peut considérer que vivre, ou en tout cas tenter de vivre, c’est se constituer contre les évidences originelles, et renier la signature de son ADN. Le patrimoine génétique existe, certes, mais l’œuvre est ailleurs. Il ne s’agit pas pour chacun de nous d’ignorer ou de dédaigner ce patrimoine : mais de le piller, comme un coffre au trésor.