La confiscation

Tous les pouvoirs vouent un culte collectivisme. Qu’ils soient supposés de droite ou de gauche, qu’ils émanent du peuple ou d’un coup d’État, ils ont la passion du regroupement, du nivellement et du contrôle. Depuis quelque temps, ici, en Europe, la volonté de soumettre les citoyens à des valeurs fictives mais radicales a pris une forme particulièrement organisée.

C’est sur la détention et l’usage de notre argent que la pression collectiviste se fait le plus fortement sentir. Là réside l’autonomie individuelle qu’il est sérieusement question d’abolir.

Le fait que les grands groupes industriels et financiers, « plus puissants que les États », et que les très grosses fortunes, par l’usage de leurs cabinets de conseil, échappent en partie aux impôts et aux taxes, ne doit pas nous aveugler : l’immense majorité d’entre nous n’échappe à rien du tout. Les 2200 milliardaires répartis dans le monde sont des leurres. La réalité statistique est ailleurs. Elle nous concerne directement. Par paliers, la dépossession individuelle est en cours, et elle se poursuit inexorablement.

Le cœur de la cible est le droit à la propriété, et singulièrement, à la propriété financière. Tant qu’il subsiste, notre soumission sera imparfaite. On peut prédire qu’il ne survivra pas au XXIe siècle. Étape par étape, son effacement est en marche.

La possibilité de détenir des billets de banque et de l’or est en train de s’amenuiser. Celle de s‘en servir légalement a déjà presque disparu – je ne parle pas de la menue monnaie. Les taxes sur l’appartement ou sur la maison qu’on possède, la limitation aux droits de revente et de location, le prélèvement sur les prétendues plus-values, vont dans le même sens que les impositions gigognes, qui font que l’argent qu’on peut épargner, après avoir payé ses impôts et ses taxes, est retaxé sous un autre nom les années suivantes. Et nous sommes contraints de laisser le reliquat à la banque, où les intérêts positifs sont passés sous la barre de l’inflation réelle, et où les intérêts négatifs sont à l’examen.

Il était impossible de vivre sans compte en banque : à présent, nous sommes sur le point de n’avoir plus droit de posséder d’autre argent que celui qui est en banque, un argent immatériel : plus de retrait conséquent en liquide, plus de dépôt non plus d’ailleurs. La rémunération des services bancaires par le client, parce qu’il paraît que détenir notre argent coûte de l’argent, est déjà d’une pratique courante. Et l’idée commence à circuler que nous devons être financièrement solidaires d’une banque en difficulté, au prétexte que nous y serions des investisseurs : alors que nous en sommes le public captif, c’est-à-dire dire les otages.

Le combat contre de la détention individuelle de richesse guide la politique des États et l’action des possédants véritables. La disparition progressive du cash, à l’évidence programmée, fait partie de ce mouvement. Et la volonté d’établir des normes plutôt basses que hautes pour juger de ce qu’est un revenu normal et suffisant ne va pas dans le sens de la démocratie.

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Collimateur

Ce que j’aimais dans le téléphone, à l’époque où les gens téléphonaient, c’était l’invisibilité. Pouvoir écouter les voix, parler à son tour, suivre le fil, sans présence de l’image, sans confrontation spatiale, me libérait de ma pesanteur et augmentait ma disponibilité d’esprit. Téléphoner, pour moi, dans une certaine mesure, c’était ne pas avoir de corps apparent, ce que j’ai toujours trouvé délicieux.

Presque plus personne ne téléphone à présent, sauf les commerciaux des opérateurs téléphoniques qui veulent vous vendre d’inutiles forfaits. C’est un côté amusant de l’affaire : ce qui constituait à l’origine les bonus d’un portable (textos, MMS, consultation de mails) est devenu son usage principal et c’est la possibilité de téléphoner qui est le bonus, presque le paradoxe. La voix a cédé la place au texte, ce qui développe la prestesse des pouces, et à l’image, favorisant le narcissisme et l’insignifiance des visions.

Je me suis méfié de Skype d’emblée ; voir et être vu en parlant relevait du pire scénario, celui des solutions qui n’ont que des inconvénients. Non seulement il fallait assumer les apparences physiques, mais c’était sous forme de fantômes, dans le flou d’une esthétique porno et dans l’inconfort de la surveillance réciproque. Le champ visuel était celui d’un œilleton de porte palière, si justement appelé Judas. Il augmentait encore, si possible, l’incongruité du regard. Dans le même temps, les avantages de la présence de l’autre étaient supprimés : on ne pouvait ni surprendre l’âme de son interlocuteur, ni voir ses coulisses privées, ni partager avec lui un lit ou un repas. L’imaginaire, si précieux pour regarder autrui, était aplati par le focus visuel. Il y a ainsi, dans la vie, des systèmes perdant-perdant : tel le drive in, où non seulement on ne choisit pas soi-même ses produits alimentaires, mais où on n’a pas non plus le bénéfice de la livraison à domicile : il faut encore se taper la route pour acheter le chat dans le sac.

Le premier ordinateur muni d’une webcam que j’ai acquis portait sur son fronton, à côté du minuscule cercle de verre, la mention : Cristal eye. Qui, me demandais-je, a envie de taper, de naviguer, de cliquer sous le feu d’un œil de cristal ? Quant à moi, je m’enferme pour écrire, fût-ce dans la salle de bains ou dans un galetas, pour échapper aux regards dissolvants. L’écriture permet d’exprimer la vie sans être là en chair et en os : aucun intérêt à être observé, durant l’opération. Cet œil vitreux braqué sur mon front me paraissait un défi au bon sens. Mais comme à l’époque, j’étais en relation suivie avec quelqu’un, à Montréal, dont le visage m’importait beaucoup, je considérais l’omniprésence potentielle du monde autour de mon modeste poste de travail comme le prix à payer pour l’amour virtuel.

Ma première tablette, un peu plus tard, avait un défaut névrotique : quand je l’ouvrais, en angle droit avec son clavier clipsable, elle me renvoyait l’image d’un gros type à lunettes en train de tapoter à deux doigts. Présence déjà agaçante si ç’avait été une figure quelconque, un fond d’écran aléatoire, mais qui passait la mesure dès lors que c’était moi. Il fallait que je franchisse une  suite de barrières gigognes pour faire disparaître l’intrus.

Montréal entre-temps avait fermé ses bureaux amoureux. Je n’avais aucun goût pour les selfies mobiles. Je ne voulais pas que mon image si plate vienne phagocyter les livres que j’écrivais, les rêves que je poursuivais. J’ai collé sur l’œil indiscret mon premier carreau de scotch noir.

Depuis lors j’ai acheté d’autres appareils, plus dociles, plus discrets. J’ai vu de nouvelles séries télé, éclairantes, The Blacklist, Homeland, où les petits malins informatiques s’introduisent dans la vision du cyclope pour observer l’internaute suspect, ou l’obsédé naïf, ou l’innocent coupable, et les murs de la chambre, et les papiers sur le bureau. La méfiance m’a pris, quand même, moi qui déteste la transparence : tous mes écrans, désormais, portent un petit bout d’adhésif bien opaque sur le front. N’importe qui peut suivre mes navigations, mais du moins, mon visage ne lui appartient pas.

La dépossession

Je garde un bon souvenir du communisme. Oh, je l’ai pratiqué à l’échelle locale. Mais tout m’y plaisait infiniment. C’est même demeuré mon mode de vie idéal. Je n’avais pas d’objets à moi mais j’avais une vie à moi. Je partageais une maison avec six personnes qui n’étaient pas particulièrement des amis. Je ne leur parlais que pour les besoins de l’intendance. Je faisais ma part de courses et de ménage. Ma chambre n’avait pas de porte. Un des colocataires était somnambule. J’avais un gourdin sous mon lit pour le calmer s’il lui venait l’idée de m’agresser durant son sommeil. Je dormais bien.

Plus tard j’ai eu des logements personnels, mais j’y étais de passage. Je n’ai jamais eu des cadres sur les murs, ni d’objets de valeur. Un stylo à vingt euros et une clé USB sont peut-être les seules choses dont la perte m’affligerait un peu.

Partager mes possessions terrestres et mon espace avec autrui ne me gène pas du tout, à condition que cela reste un choix personnel et temporaire. Il m’importe peu d’être un locataire dans tous les aspects de l’existence, pas seulement le logement, mais les écrans, les livres, les vestes de pluie, les tiroirs, les chemises, les fauteuils. A part les brosses à dents, je ne vois aucun objet, aucun bien dont la détention exclusive s’impose.

La simplicité volontaire, la dépossession heureuse font partie de ma liberté.

Je n’en suis pas moins opposé à la simplicité par force, à la dépossession par ukase administratif. Je déteste la tendance croissante des pouvoirs en place en empiéter sur les droits individuels et à décider pour nous de notre degré de richesse et de notre usage du monde.

Déjà, choisir l’école de son enfant ou son mode de sécurité sociale est si sévèrement encadré qu’on peut dire que la liberté en est devenue théorique. Le contrôle sur nos déplacements et nos gestes s’est renforcé. Nos téléphones, notre carte d’identité, nos passes de métro servent à numériser toutes nos arabesques. Les informations publiques qu’on nous adresse ressemblent comme deux et deux à des slogans idéologiques. Les impôts et les taxes deviennent de plus en plus importants, et surtout, de plus en plus arbitraires.

Leur but principal n’est plus, désormais de prélever autant d’argent que possible pour renflouer les caisses toujours vides de l’État. Cela joue aussi, bien sûr, et beaucoup : il ne faut pas être bête. Mais il s’agit davantage de nous accoutumer à une forme de dépendance matérielle, dont le sens est le suivant : rien de ce que nous avons acquis ne nous appartient pour de bon.

L’époque est loin où on se libérait de ses devoirs à l’égard de l’État en payant l’impôt sur le revenu. Les impôts ont cessé d’être un système de participation raisonnable à la vie publique : cela, c’est leur raison d’être officielle, et non l’esprit de leur fonctionnement actuel. Ils ont une signification plus profonde. Ils visent à nous retirer la maîtrise de nos choix.

Peu à peu, nous sortons d’un monde de libertés individuelles, relatives mais concrètes, pour  entrer dans un monde de contrôles et de devoirs univoques. Le traçage de l’argent, de notre argent, est la clé de cette déchéance.

Voltigeur

Les taxis ont été ma seconde vie. A leur bord, j’ai traversé les villes de plusieurs continents. J’ai vu naître et mourir le jour. Je me suis fait conduire à l’aéroport, encore endormi et rêvant à ce qui m’attendait. Je suis rentré chez moi après avoir perdu la partie.

J’ai parfois guetté, sur le bord du trottoir, un taxi qui n’arrivait pas. Je me suis avancé au milieu de la chaussée pour tenter d’en arrêter un autre, qui faisait une embardée et poursuivait sa route. Un troisième m’embarquait sur sa banquette défoncée, au son de sa radio hurlante, par des chemins que je ne reconnaissais pas.

Les nids d’amour, les rendez-vous secrets, les belles histoires privées, me seraient restés des mystères si un taxi, apparu et disparu comme un brouillard, ne m’y avait conduit si souvent, tandis que par la vitre, je voyais les façades, ou les lumières, glisser.

Toute ma vie j’ai pris des taxis. Toute ma vie. Mon goût de la simplicité volontaire s’y trouvait à l’aise. Une cinquantaine de courses par mois revenaient moins cher que l’entretien d’une voiture. Je vivais comme un nabab pour trois fois rien, quand l’envie m’en prenait.

Cette ronde de taxis m’a valu une rencontre qui m’a fait prendre conscience, mieux que la crise financière ou le nombre croissant de touristes assassinés, de l’enfoncement du monde dans le mal.

Un chauffeur sympathique et serviable qui m’avait véhiculé à plusieurs reprises et avec qui, lors d’un embouteillage sur la place de l’Etoile, j’avais longuement bavardé, a fini par me donner sa carte personnelle, suggérant que je l’appelle en direct quand j’avais besoin d’une voiture : il me ferait des prix. J’avais usé de son offre à plusieurs reprises. Un jour, me reconduisant non pas à la gare la plus proche, mais directement dans mes terres lointaines (j’étais fatigué), il m’a appris que si j’avais un jour des ennuis avec « un client », il pourrait m’aider aussi. Il me trouverait quelqu’un de sûr. Ça me coûterait cinq cents euros, discrétion assurée.

Peut-être ne faut-il pas se lier de près avec un chauffeur de taxi, surtout originaire d’un des pays qui ont trop récemment troqué le système soviétique contre le régime de la mafia. On risque d’entendre résonner en soi la voix mielleuse de la tentation. J’ai souri en répondant à Bogdan que je n’avais personne à faire disparaître, et que d’ailleurs tuer n’était pas mon genre.

 

Non grata

Il ne faut pas grand-chose pour être différent des autres, et être exclu du groupe, de tous les groupes. Je l’ai expérimenté à mon désavantage : je ne veux pas dire de temps à autre,  mais en toute occasion.  Cette exclusion portait sur des points qui me paraissaient indifférents ou infimes, et il aurait sans doute été possible de les négocier au coup par coup. Mais leur combinaison s’est révélée invincible. Ne pas conduire de voiture, ne pas aimer le football, ne pas être fasciné, même négativement, par Adolf Hitler, détester la chaleur et les ambiances méridionales.  Oui, je crois que mon isolement n’a jamais porté que sur ces quatre points réunis. Que je sois écrivain, que je parle français dans des sociétés foncièrement patoisantes, que j’aie quinze centimètres de trop, n’arrangeait rien mais était de bien moindre conséquence. La voiture, le foot, Hitler, la chaleur. Tout s’est résumé, essentiellement, à cela. C’est bête. Moi qui me sentais si proche des humains.

 

L’Arbre et la forêt

L’idée de progrès est devenue menaçante. Il saute aux yeux que ce n’est pas le progrès de notre liberté.

La société génère un système qui nous rend de moins en moins libres. Les moyens  techniques et juridiques permettent de nous quadriller de plus en plus. Nous connaîtrons, dans un délai prévisible, avant la fin du siècle, la police de la pensée. Non pas la police réprimant l’expression de la pensée. Mais la police surveillant et intervenant sur nos pensées mêmes : car il existera un jour, sous une forme ou l’autre de logiciel, des moyens de connaître et de suivre la vie mentale des gens, et ces moyens seront utilisés, sur toute la planète, et par tous pour tous, et il nous sera inculqué que c’est pour notre bien.

La distinction entre l’intention, l’acte et le fantasme, est en train de disparaître, et avec elle, l’idée même de vie morale. Ce n’est qu’une question de patience, le dernier jour viendra. Entre-temps, nous aurons vu la fin de la propriété, la fin du vote à bulletin secret (pour croire qu’un vote électronique est un vote anonyme, il faut ne rien connaître à la vie numérique ; il est anonyme par l’exercice légal qu’on en fait actuellement, mais non par nature, et deviendra signé à la première occasion), le traçage intégral de chaque individu 24 heures sur 24, l’étoile du génome et son usage politico-médical. Nous connaîtrons les taxes sur l’air, sur l’amour, sur la parole, sur le sexe. Nous serons taxés, par exemple, sur la richesse de notre syntaxe ou de nos souvenirs, sur nos bonheurs d’enfance et sur nos chances en amour. L’égalitarisme et  les lois anti-discriminatoires se combineront pour surveiller et punir non pas la plupart, mais toutes les formes de liberté individuelle.

Nous assistons à une fin programmée. Par rapport à ce qui nous attend, et dont l’action se fait déjà sentir, car l’avenir est dans le présent, 1984 était un livre édénique : les outils de coercition et d’encadrement qui y sont à l’œuvre paraissent rustiques, partiels et inefficaces au regard du XXIe siècle. Par bien des côtés, nous avons dépassé ce stade préhistorique. Nous sommes plus avancés dans le rétrécissement.

Notre seul rempart est la surpopulation : avec les instruments actuels,  il est possible de tracer sept milliards d’individus, mais l’analyse des données de ce traçage excède les moyens humains à disposition. On peut faire confiance à l’intelligence artificielle pour résoudre ce problème en quelques décennies. Nous pourrons suivre en direct, de notre vivant, la destruction algorithmique de la liberté individuelle.

Durant cette période avant-dernière de l’entreprise humaine, il y a, pour la fiction, un rôle certain à jouer : celui d’une description si précise et si frappante des chemins de la non-liberté que les lecteurs, dans une certaine mesure, ressentiront la perte de vitesse de leur vie, en éprouveront le déplaisir, peut-être le regret, et seront un peu moins consentants et aveugles dans l’abattage final. Le reste, sans doute (la résistance, la reconquête) est un peu au-dessus de nos moyens.