L’Art sans oeuvre

Le plus frappant dans l’art contemporain, et d’abord en poésie, c’est l’omniprésence du commentaire. Les objets prestigieux qu’on nous propose ont besoin d’une fiche d’accompagnement. À la jouissance de l’œuvre, on substitue son explication.

C’est bien sûr du brouillage de cartes : sans cette voix penchée sur votre épaule pour vous dire ce que vous devez voir et entendre, vous auriez un accès direct à l’objet visuel ou textuel, et sa valeur relative, ou son insignifiance, s’imposerait à vous. Tandis que là, vous êtes distrait de votre impression réelle par la dictée du sens.

 Il existe sans doute d’autres choses frappantes, d’autres preuves de la confusion des valeurs, comme l’oubli de ce qui distingue la poésie de la chansonnette ou des bouts rimés. Mais ce ne sont pas des vices de notre époque. Déjà, certains ont pris Voltaire ou Béranger pour des poètes, et leurs disciples continuent à croire que Jacques Prévert a quelque chose à voir avec la poésie. Cette cécité est de tous les temps. Tandis que l’obsession du commentaire est une sottise strictement contemporaine.

Elle suppose une vérité préexistante, une visite guidée, un diktat de la culture sur la création.

L’absence d’œuvre en est la conséquence obligée.

Ce n’est pas que les artistes aient disparu, ils subsistent dans les marges. Mais l’art, c’est-à-dire l’invention fictive de ce qui nous manque depuis toujours, est en voie d’extermination.

N’étant pas critique ni même tout à fait mélomane, je peux me tromper sur la valeur d’une sculpture ou d’une création musicale contemporaine. Mais la littérature est mon oxygène, la poésie, ma peau. J’en parle donc comme je me parle à moi-même, sans aveuglement de politesse ou de hobby.

Un poème, j’en suis sûr, doit se passer entièrement de mode d’emploi : il peut être d’un abord difficile, ou receler une voie d’accès dérobée, mais il suffit nécessairement, pour le lecteur, de circuler à l’intérieur du palais (même un palais en ruines) les yeux grands ouverts, pour accéder à son périmètre secret, y suivre le fil d’Ariane phosphorescent, et pour finir par pénétrer le système central.

Tout commentaire est un objet en soi, extérieur au poème et contestant son autonomie, et réduisant le lecteur à n’être que le joueur d’un jeu de mots croisés ; c’est la soumission de l’acte créateur à la répétition.

Le malheur de l’art contemporain est d’avoir perdu sa raison d’être, en s’éloignant de plus en plus du souci de créer des œuvres imprévues et irrésistibles, dont le seul rôle est de produire une vision de la beauté.

 

 

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Hibernation

Il y a une période de six mois de ma vie qui échappe aux boussoles et aux cartes. C’est quand j’ai été ruiné, en cessation de paiement. J’avais toujours plus ou moins réussi à pourvoir à mes besoins matériels, mais là, j’étais à sec, sans aucun recours. Tout ce que je pouvais vendre était depuis longtemps vendu. J’avais aussi épuisé toutes les aides possibles, et emprunté au-delà du réel. Il ne me restait aucune marge de manœuvre.

Loyer, électricité, abonnements, nourriture : tout bloqué, coupé, fermé. J’aurais déjà dû rendre mes clés depuis longtemps. Je faisais des détours pour ne pas passer devant l’épicerie qui m’avait fait crédit. Je fuyais le facteur, ne répondais plus aux coups de sonnette. Quand j’aurais mis ma brosse à dents dans ma poche et claqué la porte derrière moi, tout serait consommé.

Par chance, j’étais sans attaches. Je n’entraînais personne dans mon naufrage. Ma situation était désespérée mais elle n’était pas tragique. Il me restait quelques petites amies aux longs cheveux, qui n’allaient ni m’héberger, ni m’entretenir, mais chez qui je pourrais sans doute aller prendre une douche ou un repas de temps à autre, en échange de mes maigres faveurs.

Je réfléchissais, je réfléchissais beaucoup. Je prenais le métro d’un terminus à l’autre pour pouvoir réfléchir – en fraude bien entendu. Je cherchais une solution. Je n’en trouvais pas. Il n’y avait rien à faire. Rien à faire. Peu à peu, l’idée me venait, incroyable, formidable. Ne rien faire, c’était peut-être la seule solution.

En vérité, je n’étais pas tout à faire à la rue. J’étais secrétaire bénévole d’une association sans but lucratif qui enseignait le français aux réfugiés politiques. Les réfugiés en ce temps-là parlaient des langues que personne ne comprenait et ils étaient obligés d’apprendre la nôtre, pour laquelle ils n’avaient aucun don. Ils suivaient des cours durant des années, sans autre résultat que de faire fleurir des associations à l’infini, qui prenaient en charge leur instruction, avec l’aide d’enseignants à la retraite et de mères célibataires au grand cœur.

L’une d’elles m’avait convaincu, en penchant sur moi son visage grave, de les aider dans leur tâche sans fin. Je n’avais pas la mentalité requise pour donner cours, mais je pouvais gérer les plannings, tenir les budgets, parfois même remplir des formulaires pour réserver une salle. Il y avait un bureau au rez-de-chaussée d’une maison de banlieue, une sorte de permanence toujours vide, avec des toilettes, un téléphone, un carrelage pour dormir (c’était une ancienne boucherie). J’y ai pris mes quartiers. On n’a jamais vu de bénévole plus assidu que moi.

Ce que je faisais de mes journées, je n’en sais rien. Je n’avais plus de livres.  J’avais du papier et des pointes Bic, mais le dénuement et l’ennui ne m’inspiraient pas. Je me brossais souvent les dents, sans dentifrice. J’avais expédié toutes les paperasses en retard. Les visiteurs étaient rares. S’il s’en présentait un, je lui répondais dans le langage des signes et lui glissais un plan du quartier pour qu’il puisse trouver le centre de formation.

À part le téléphone et les toilettes, je devais me passer de tout. J’ai découvert qu’on pouvait mettre l’argent en hibernation. Ou plutôt on ne pouvait pas, mais si on le faisait quand même, il se passait un phénomène curieux : on découvrait au cœur de la société une sorte de faille étroite, dans laquelle on pouvait se glisser, pour continuer à vivre, d’une certaine façon.

J’ai vécu durant six mois sans compte en banque et sans argent liquide. J’ai survécu sans dépenser un franc, faute d’avoir un seul franc. Quand je voulais manger, je demandais à manger, ou j’allais à la fin des marchés, à la fermeture des grandes surfaces, pour trier les fruits et les légumes au rebut. Quand je prenais un rendez-vous, je prévenais d’emblée que je n’avais pas de quoi payer un verre, et je proposais qu’on se retrouve sur le trottoir, sur les marches d’un bâtiment public. Si les gens que je devais voir m’invitaient dans un café, j’acceptais sans vaine politesse. J’en profitais pour grignoter des biscuits et des sucres. Sinon nous discutions debout devant les façades.

Parfois, je touchais quelques droits d’auteur ou un remboursement d’assurance sociale mais je n’en savais rien. Mes comptes étaient bloqués et toute rentrée servait à apurer mon découvert.  Je calculais vaguement qu’un jour ou l’autre, je repasserais en positif, mais faute de courrier bancaire, je ne serais pas prévenu. Il fallait que je me comporte indéfiniment comme si une société post-monétaire était née, suite à une catastrophe, et que le monde s’était adapté.

Je savais depuis longtemps ce que c’était de vivre avec peu d’argent. Mais vivre sans argent du tout, sans la plus petite roupie, est un tout autre jeu. On devient incroyablement innocent. J’avais cessé d’avoir peur de manquer : je manquais. J’avais cessé d’avoir des histoires d’amour, par manque d’occasion et par honte de mes vêtements. J’avais cessé d’écrire parce que je n’avais plus rien à raconter.

Durant six mois je n’ai pas effectué une seule dépense à titre personnel. Je signais parfois des chèques pour l’association, mais je n’établissais aucun rapport entre cet argent qui allait servir à louer un autocar ou à financer du matériel audio-visuel parfaitement inutile, et mon propre dénuement. Avec le prix d’un seul rétroprojecteur j’aurais pu manger toute l’année mais je n’y pensais pas. Je glissais doucement dans la torpeur heureuse de l’imbécillité.

Et puis c’est revenu. Pas peu à peu mais presque d’un seul coup. D’abord je me suis remis à écrire. J’ai écrit une pièce de théâtre qui a été tout de suite montée. Je me suis retrouvé aussi à discuter le coup dans une agence de publicité et il y a eu un vrai budget pour mes petites trouvailles.  Le monde merveilleux des actrices et des publicitaires s’est donné à moi.  On m’a confié des missions. On m’a dit que j’étais incroyable. J’ai eu à nouveau plus d’argent et d’aventures qu’il n’était raisonnable.  Je n’avais toujours pas de chez moi et je dormais toujours sur le carrelage mais je louais des suites d’hôtel l’après-midi pour recevoir mes conquêtes. Tout me paraissait naturel et sans conséquence, même mes souliers crevés, mes vêtements usés jusqu’à la corde, sur lesquels les réceptionnistes jetaient un regard lourd avant de me tendre la clé.

L’ennemi intérieur

Je ne sais toujours pas ce que je vaux : ni pour l’instant présent, ni pour le tracé de ma vie.  Je ne ressemble pas à ce que voudrais être, et je vis en ma compagnie avec résignation.  Il me semble que je m’éloigne de plus en plus de mon idéal.  Ce n’est pas nouveau : j’ai perdu toutes les parties que j’ai jouées, j’ai été blessé à toutes les batailles, et la plupart des choses que j’aimais se sont enfoncées dans des abîmes sous mes yeux.

Je ne me plains pas de mon siècle ni de l’espèce humaine : je me plains du personnage intime que j’accompagne depuis si longtemps, et dont les actions sont décevantes, et dont le comportement est aux antipodes de celui des êtres grands et nobles qui seuls me paraissent dignes d’intérêt.

Etre n’importe qui, jeté dans des circonstances prosaïques de la vie quotidienne, du gagne-pain, de la préparation des repas, de la manipulation des appareils, de l’impuissance de l’esprit, ne pouvait me plaire, et j’en suis venu à mépriser cet aventurier en herbe qui s’est mué en consommateur.

L’essentiel était ailleurs et je ne l’ai pas connu.  Je n‘ai jamais sauvé aucune vie. Je n’ai jamais pesé d’aucun poids sur le cours des choses. Je n’ai rien pu faire pour mon pays, qui est la grande passion de ma vie, et j’assiste impuissant à ses difficultés.  Il n’y a jamais eu le moindre rapport entre l’existence apparente et ma vision de la réalité.

Mon corps, ma voix, sont des témoins à charge : il me suffit de me voir ou de m’entendre dans les limbes de Youtube pour être déprimé. Ce grand, remuant, chantonnant, grisonnant personnage est le pire porte-parole que je pouvais trouver. Et je ne peux douter qu’il est moi-même en personne. Il reflète non seulement la conséquence mais la cause d’une longue suite d’échecs.

Quelquefois j’accuse la paresse, quelquefois mon irénisme, quelquefois ma grossière sensualité. Mais cela et tant d’autres choses se rattachent à une réalité plus profonde : mon caractère, c’est-à-dire, le choix profond que j’ai fait de mon existence.

J’ai toujours, et de plus en plus, voulu échapper à la vie en chair et en os. Je n’ai jamais su être pratique, je ne l’ai même jamais tenté.  Le fait que je ne sache pas conduire une voiture est révélateur de mon incapacité plus générale à me conduire en société. Littéralement, je ne sais pas comment m’y prendre avec les autres êtres humains, et si je peux faire illusion durant quelques heures, lors d’une soirée ou d’un débat, je me dissous, socialement parlant, dès que l’expérience se poursuit plus d’un jour. Un emploi, une croisière, une équipe, un groupe quelconque, sont des expériences existentielles où je n’ai pas ma place, et mes congénères se débarrassent de moi à la première occasion.

En somme, j’ai obtenu très tôt ce que je cherchais : ne pas être partie prenante des réalités du monde. Le résultat est là, décevant et irréfutable. Je suis devenu un être de conte fantastique. L’homme qui rêve et qui n’existe pas.

 

 

L’échange perpétuel

Je m’interroge parfois sur ceci : l’esprit peut-il établir un contact précis entre deux personnes, en dehors des formes d’usage de la communication ? Ou est-ce un pur rêve spiritualiste ?

Ce rêve n’est pas le mien, à proprement parler. Je suis à l’aise dans la vie matérielle, qui pourvoit à mes principaux besoins « spirituels ». Mais j’ai quand même remarqué, en amitié comme en amour, qu’il arrive que l’échange se poursuive au-delà du temps passé ensemble, et que la fois suivante, quand on revoit l’ami ou l’être aimé, les choses ont bougé de compagnie. On reprend le fil, non là où on l’avait laissé en se séparant, mais tel qu’il s’est poursuivi en l’absence l’un de l’autre, comme si l’entretien n’avait pas eu de commencement ni de fin bien marqués.

Plus troublant encore est de constater qu’un sujet quelconque, surgi d’une réflexion solitaire qui n’a été communiquée à personne, prend soudain son envol dans la sphère publique, ce qui n’a rien d’étonnant quand ces sujets sont dans l’air, mais qui peut le devenir s’il s’agit d’une occurrence improbable, comme la vie quotidienne dans le château de Vavel, les orchestres d’infirmières, l’examen graphologique de l’œuvre de Corneille ou le surnom intime et secret d’une amante, soudain au faîte de l’actualité.

S’il est certain que des défilements d’émotions et d’idées entre deux esprits frères, deux âmes sœurs, n’ont aucun effet direct sur la marche du monde, le fait de générer par l’intensité de l’échange ancien un arc électrique de communication n’est pas forcément illusoire. Car l’activité intellectuelle partagée est une énergie rayonnante dont il est difficile de mesurer la portée, la durée, la réalité.

À la fac j’avais un camarade un peu farfelu et passant pour tel, mais dont l’intelligence était vive, qui aimait dire en riant à demi : « au fond je suis pan-psychiste », voulant ainsi marquer qu’il ramenait tout à la vie de l’esprit. Il n’est pas sans signification qu’il y ait eu sans cesse autour de lui des phénomènes bizarres, d’apparence électro-magnétique, et des éclairs de voyance qu’il n’était pas seul à éprouver. Je lui dois d’avoir réussi un examen dans une matière où je ne savais rien, en lisant en rêve la question qui allait m’être posée, dans l’écriture même du professeur qui m’interrogerait le matin suivant. Je finissais par compter un peu trop sur mes dons de double vue, qui produisaient des résultats contrastés.

Au gré d’une existence assez mouvementée, tout en perdant l’essentiel de ma sensibilité de sismographe dès que cessais d’être amoureux ou pris par l’amitié, j’ai réussi à garder en moi, comme une source vive, le sens des urgences discrètes de la réalité, qui se concrétisaient dès que j’identifiais l’esprit ou les esprits avec lesquels je pouvais les examiner et les partager. Certains étaient des écrivains du passé, ou des parents morts. Deux étaient des femmes disparues de ma vie. Les autres étaient vivants, encore que je ne les voie que de loin en loin. Leur pensée aidait ma pensée, leur présence m’aidait à lisser le réel et à écrire dans mon coin.

Ainsi l’idée que des échanges irréguliers entre esprits sur la même longueur d’ondes agissent dans le monde, même sans produire d’effets visibles ni d’audience particulière, ne me paraît pas tout à fait une lubie, ou une fable, mais une hypothèse de travail stimulante.

J’ai poursuivi sur ma lancée, avec des périodes d’ombre. J’ai tendance à aimer dans l’activité “réflexive” sa capacité à donner du sens à tous les actes de la vie, et je suis prêt à croire que cette capacité, si elle existe, se propage par ondes concentriques et invisibles aux domaines même qui semblaient l’exclure, comme la vie matérielle, la vie sociale, la vie sexuelle, et aussi la curiosité, la maladie, la solitude, l’oubli, la peur, l’espérance. Car l’esprit est un univers plus cohérent qu’on ne croit, et en tout cas, plus totalisateur : il relie les marges extrêmes de la conscience à un centre vital, où tout sert obscurément.

Le monde est une cour de récré

Je n’ai pas aimé l’école. À cause des récréations. L’immense clameur forcenée qui y régnait me donnait l’impression que le mode d’expression naturel des humains était le hurlement primal. Mon impression d’être tombé sur une mauvaise planète date de là.

La brutalité joyeuse des jeunes terriens passait de beaucoup l’espièglerie et l’esprit d’ouverture qu’on s’obstine à leur reconnaître : taper, bousculer, défier, affronter était leur système fixe de valeurs. Surtout, il y avait l’adoration des balles, des ballons et de toutes les sortes de bulles rebondissantes, qui montrait à la perfection comment la vue d’une chose sphérique et souple provoque aussitôt, chez la plupart des gens, une baisse de la moralité.

Mais le plus déplaisant et le plus démotivant à mes yeux, dans cette ambiance scolaire, était le règne des bandes.

Ce n’était pas des bandes communautaristes, ni des organisations de racket.  Rien de tout cela d’ailleurs n’existait. C’était des cercles d’excellence, dans le domaine du sport et des jeux, et je n’y avais pas ma place. Je n’en souffrais pas à proprement parler. Mon royaume n’était pas de ce monde. L’inconvénient principal tenait à l’absence d’espace personnel. Le quadrillage de la cour de récré était intégral : tout pour les bandes, rien pour les individus. Il n’y avait pas d’intervalles, pas de domaine privé. Je me collais avec un livre contre l’unique pilier, le seul absolument qui ne servait ni de montant à un goal, ni de totem à une pissotière. Je lisais debout tant bien que mal. Je ne parlais avec mes petits camarades que dans le court intervalle où les rangs se formaient, ou bien en classe, de banc à banc : à mi-voix, du coin de la bouche, comme les prisonniers.

C’est pourquoi j’ai éprouvé un soulagement que j’ai enfin pu changer d’école. Il a fallu pour cela que je rate mon année.  Je m’étais fait rattraper par des goûts et dégoûts trop fermes pour mon âge. Par exemple le prof de sciences ne voyait pas pourquoi j’étais bon en physique et nul en chimie. Moi je voyais très bien. En histoire-géo, pour m’en tirer il aurait fallu que j’aie 10 en histoire car j’avais 0 en géo. Situer un fleuve sur une carte muette m’anéantissait. Et ainsi de suite. En tout cas je me suis retrouvé l’année suivante dans un autre établissement, moins réputé. Et ce fut le jour succédant à la nuit.

Ni les enseignants, ni les élèves n’étaient meilleurs que dans l’ancien lycée. Mais le système était bien plus favorable aux tempéraments timides et aux confidences littéraires. Pas de conflits, pas de rapports de forces. Pas de rangs, pas de retenues. Aucun règlement connu. Tout se faisait par pente naturelle. La convivialité générale était à son plus haut point de fusion. Je me suis rendu compte tout de suite que j’étais bien tombé.

Inoubliable était la cafétéria, avec son mobilier en formica à perte de vue, son ambiance festive, les rendez-vous qu’on s’y donnait à la volée, les horaires souples, le vieux piano dans un coin. Le comptoir vitré était abondamment fourni en sandwiches-salades, en mini quiches, en viennoiseries, et sur la foi de votre seule apparence on vous servait aussi de la bière. Cette école d’allure vieillotte et d’esprit révolutionnaire serait fermée aujourd’hui par ordre de police : à partir de 16 ans, vous aviez non seulement le droit de boire de la bière aux repas, mais de fumer durant la récré.

La cour elle-même était moins un espace de jeux qu’un déambulatoire, et la conversation animée, une cigarette à la main, constituait le sport le plus répandu. Seuls les petits jouaient encore au foot. Pour les grands, les exercices physiques se pratiquaient strictement en dehors de l’école : la piscine deux fois par semaine, le stade deux fois par mois. Certains d’entre nous se retrouvaient parfois le samedi matin pour une partie de tennis, mais c’était des ruses de l’amitié.

Il y avait une bibliothèque dont on demandait la clé au portier et où les emprunts étaient illimités. Les doubles fenêtres ouvraient en grand sur la cour, sans grillage de protection, puisqu’aucun ballon ne risquait de briser les vitres. Là je croisais parfois le directeur, que j’aimais de confiance faute de l’avoir bien connu. Je sais seulement qu’il était pince-sans-rire et qu’il parlait araméen.

Rapidement, j’ai changé. Je suis passé de l’état maussade à l’humeur pétillante en moins d’un trimestre. La combinaison d’une ambiance post-woodstockienne et de l’exigence la plus précise en matière de latin, de grec, d’histoire et de français classique (exactement les matières où j’excellais) faisait de l’Institut Saint-Thomas d’Aquin un lieu idéal.

J’ai commencé à soupçonner ce dont je n’avais aucune idée jusque-là, que si réellement la cour de récré était à l’image du monde, je pourrais m’en sortir, car il n’y avait pas un modèle d’existence, mais deux. L’un, genre dieux du stade ou ruée des barbares, que je fuyais de toutes mes forces ; et l’autre, plus proche d’un idéal platonicien, qui était assez mon genre, et l’est resté.

L’inconfort

Dans ma lutte contre le monde, je suis sans armes et sans outils. Si j’ai eu un royaume, il est détruit depuis longtemps. Tout recommence toujours à zéro.

Je m’accommode des conditions précaires de la vie. Il m’arrive même de me dépouiller de mes sauvegardes. Je cherche à rester en alerte par des moyens radicaux. J’ai l’esprit si léger qu’au moindre relâchement je me perds de vue. J’ai toujours veillé, d’abord inconsciemment, et ensuite consciemment, à ne pas m’engourdir. J’ai fui l’aisance quand elle se présentait. Je n’aime pas beaucoup plus le confort. Je le limite à quelques satisfactions immédiates : avoir du linge de rechange, disposer d’un point d’eau, échapper à la chaleur, travailler loin du bruit. Tout le reste m’est assez indifférent.

Ou plutôt non. Le reste, tout le reste, tout ce qui manque dans l’ordre matériel, dans l’agrément ordinaire du corps, tout ce qui me conserve en équilibre instable, me plaît, me plaît vraiment. J’ai un goût très vif pour l’inconfort organisé, les chaises étroites, les fenêtres sans volets, les courants d’air, les postures sans ergonomie, les matelas trop durs à même le plancher. Détails, divins détails, qui tiennent éveillé.

J’aime l’inconfort comme une femme avec qui on part en cachette, qu’on retrouve la nuit dans un endroit périlleux. J’aime ce parfum d’aventure ordinaire – l’aventure véritable me ferait sans doute peur.

L’inconfort, c’est un train de campagne, un omnibus qu’on a réussi à prendre, dans une gare perdue, après deux heures passées sous la pluie, et qui va mettre la moitié de la nuit pour atteindre son port. L’unique compartiment est glacial, il y a des haltes toutes les deux minutes, les banquettes datent du temps où il existait des troisièmes classes, on n’a changé que le chiffre.

L’inconfort, c’est un trajet à pied dans une banlieue inconnue d’une ville inconnue, l’horrible café lyophilisé de Bucarest ou de Birmingham, l’attente assis par terre à l’accueil des urgences, orteil cassé et pied qui gonfle dans sa chaussure, les pièces de vingt et cinquante centimes au fond de la poche, les vêtements fripés, les comptoirs où l’on mange et on boit debout comme les chevaux. Mais c’est aussi la solitude, la maigreur, la vitesse, l’impatience, le dénuement, la fatigue musculaire, l’indifférence, l’oubli : tous les ressorts secrets du bonheur.

Je pratique l’inconfort la nuit, surtout la nuit, dans le style spartiate qui va si bien avec l’amour et avec l’écriture.

Je repense à Frédéric II de Prusse, qui avait une chambre royale et un lit d’apparat, mais dormait sur son lit de sangles, derrière un paravent.

Je repense aux installations de fortune et aux aménagements sommaires que j’ai si longtemps connus, aux robinets d’eau froide en toute saison, aux fauteuils défoncés, aux longues journées dans les parcs, faute d’une chambre avant huit heures du soir, aux lectures debout dans les rayons de librairie, aux chaussures submersibles, aux chemises trop courtes.

Il me semble que ces circonstances fugitives n’ont eu aucune incidence sur mon bonheur central. Elles ne servaient qu’à m’en rendre conscient et à m’en faire mieux jouir.

J’aime le confort de l’inconfort.

Les faux jumeaux

Il faut se méfier des puristes : ils ne comprennent pas que les anglicismes et les faux-amis de la langue, même si à l’origine ils sont le fruit d’une erreur, créent des polysémies intéressantes et parfois nécessaires.

Tel qui prétend de globalisation est un terme franglais pour mondialisation, ne voit pas qu’il y a place pour ces deux mots, et qu’ils introduisent plus que des nuances : des sens distincts véritables. Mondialisation veut simplement dire que toute la planète est couverte, qu’aucune partie n’est indépendante du tout, et que chaque action a des relais et des conséquences au niveau mondial.

Globalisation indique plus fort et plus grave : que les traits distinctifs et personnels des cultures, des pays, des langues, des méthodes, des traditions, sont pris dans un mouvement de brassage et d’indifférenciation, qui fait les hommes interchangeables, et qu’on ne voit plus en eux que des travailleurs et les consommateurs.

Mondialisation enregistre un fait prosaïque et banal. Globalisation est un système politique, une machine de guerre.

De même, avenir et futur ne sont pas des clones, mais de faux jumeaux.

Le futur est pour chacun une période lointaine et indéterminée de l’évolution de l’espèce humaine. Sans même évoquer l’hypothèse d’un avenir sans nous.

L’avenir est terriblement rapproché du présent et projette déjà sur lui son ombre portée.

Du reste, cette approche peut être retournée de manière tout aussi éclairante. Voir que le présent est déjà en train de grignoter le futur avec ses tentacules industriels, ses planifications et ses choix écologiques, est d’une cruauté très utile. Plus qu’à aucun autre moment de l’aventure humaine, notre sort, notre avenir, se joue entièrement aujourd’hui.

En ce sens, le présent est un moment du futur. Nous vivons tous en science-fiction.