Véranda

De mes études peu acharnées, j’ai retenu que le travail était un jeu. J’avais des maîtres lointains, qui ne croyaient pas à la vertu de l’effort. Ils ne jugeaient que la facilité apparente. Ils privilégiaient outrageusement les forts en version. Ils s’agaçaient des bûcheurs trop scrupuleux et les envoyaient prendre l’air. Il n’en fallait pas plus pour m’encourager dans ma vocation.

J’ai découvert que la première heure du jour, l’humus de la mémoire, le déchiffrage des vieux textes, les repères historiques, les surprises lexicales, les dictionnaires, les fiches, les carnets de travail numérotés, les crayons pointus, les photocopies sur papier thermique, les notes à l’encre rouge et bleue alternée, les étagères, les tables gigognes comme écluses pour le flot des brouillons, servaient surtout à préparer et à augmenter le plaisir de l’esprit.

Quand j’ai commencé à composer la suite de poèmes en prose que j’appelle mes essais et mes romans, tout ce dispositif artisanal de l’écriture était encore d’un usage courant. Il a été en partie remplacé par l’écran tactile et la source inépuisable d’internet ; mais les coupons de papier et les crayons pointus subsistent, et les livres ouverts sur le ventre, et l’encre rouge des inscriptions matinales, et les trombones, les pinces-à-linge, pour mettre à l’arrêt les notes fugitives. Sans ce petit matériel, je n’écrirais pas plus mal, mais je m’amuserais moins.

Les gens qui me voient de loin, par exemple à la terrasse d’un hôtel, dont je ne décolle pas, des jours durant, sous un vélum inexorable, doivent avoir l’impression que je suis un véritable forçat. Je suis un véritable joueur, je ne songe qu’à m’amuser.

Le bruit même du travail, des pages tournées, des capuchons métalliques renfoncés, des copeaux de crayons vrillés, des pinces claquées, des tiroirs coulissés, des claviers frappés, ranime l’excitation de la partie en cours : comme durant les longues séances de Monopoly ou de Nain jaune, entre cousins, l’été, l’après-midi, dans la véranda calfeutrée par les vignes, chez tante Marie-Henriette. Et comme alors, je joue pour gagner.

Publicités

La perspective caniculaire

Je me suis très tôt méfié de la chaleur, je veux dire des hautes températures estivales. Non seulement je les supportais mal, mais je les jugeais nocives et peut-être mortelles. Je me suis toujours protégé du soleil comme d’un ennemi. Cela me donnait une étrangeté de plus aux yeux de mes proches, qui m’ont vu au bord de la plage, enroulé dans des chemises et des serviettes de bain comme un baigneur du début du XXe siècle sur la plage de Cabourg : je ne me dénudais que le temps de courir dans la mer.

L’ombre, les murs épais, les chapeaux de toile, les lunettes de soleil débordantes, les parasols, les vélums, l’intérieur sombre des cafés au détriment de leur terrasse, faisaient de ma part l’objet d’un culte maniaque. Mais ce culte me permettait de soutenir plus ou moins le choc.

Bien sûr, durant trois mois, du 15 juin au 15 septembre, je vivais les volets clos, je ne déjeunais jamais à l’extérieur, et je devenais paresseux ou absent dans mes rapports sociaux. Je ne descendais dans le Midi que pour de strictes obligations, par exemple pour un enterrement, et j’en revenais à pleines turbines, profitant des trains rapides quand il n’y a plus eu de train de nuit.

Mais ma haine de la chaleur, jusqu’il y a quelques années, était principalement morale. Elle visait autant à m’épargner le spectacle de mes congénères à la peau brûlée et à la santé compromise qu’à échapper moi-même aux brûlures et à l’étouffement. Quand le soir tombait enfin, apportant une sorte de fraîcheur, les moustiques et les autres prédateurs volants s’abattaient sur nous. C’était au tour de mes compagnons héliophiles de s’emmitoufler, tandis que je dénudais mes bras et mes jambes dans la pénombre ; et je prétendais que c’était l’odeur sucrée de la crème solaire qui rendait fous les insectes, et l’insipidité de ma peau livide qui les écartait de moi.

En somme, il me suffisait d’un trimestre de précautions, durant lesquels je vivais comme un Londonien lors du Blitz, pour acheter chaque année neuf mois de bonheur. Et même durant la période honnie, il y avait parfois de bonnes surprises, des moments délicieux. J’ai connu des étés pourris, c’est-à-dire respirables, tout rayonnants de bourrasque et de pluie, et les cieux de juillet couverts de nuages moelleux,  et les pulls qu’on enfile l’après-midi, et les voix gémissantes des bulletins météo déplorant que « la température reste maussade », insensibles au fait que le taux de pollution baissait, que les nappes phréatiques se reformaient, que le sort des vieillards dans leur home s’améliorait, que la population des mouches cantharides régressait, que les arbres et les haies reverdissaient, que le péril de la sécheresse et de la désertification reculait un instant. Chaque année j’avais l’espoir que le prétendu beau temps n’atteigne pas le stade torride. J’étais exaucé une fois sur trois.

Les étés intermittents sont révolus. Le règne de la chaleur s’allonge et s’intensifie. Nous avons changé d’ère climatique. Nous entrons dans l’âge caniculaire.  Peu importe qu’il traduise un réchauffement climatique irréversible ou une perturbation provisoire des équilibres saisonniers. Il n’y a aucune illusion à avoir sur le sens de ces bouleversements, ils ne sont pas positifs pour l’être humain.

Il ne s’agit ni de cataclysmes, ni d’apocalypse. Ces fantasmes-là ne sont pas d’actualité. Ce qui est actuel, c’est d’adapter notre comportement et notre vision de la réalité à l’évolution du climat.

Il me semble qu’avoir toujours été gêné, même excessivement, par les étés brûlants, me prépare assez bien au monde nouveau qui nous attend.  Il va falloir acclimater son corps et son esprit à une autre planète qu’à celle de ma jeunesse. Il va falloir se protéger et investir dans la défense passive : remplacer les stores par les persiennes, les doubles vitrages thermogènes par des triples vitrages thermofuges, les vêtements et les voitures noirs par leur version blanche. Il va falloir apprendre à travailler malgré le corps moite et la tachycardie. Il va falloir changer son mode d’alimentation, manger moins et surtout boire moins d’eau. Il va falloir maigrir, le surpoids n’étant admissible que quand il faisait froid. Il va falloir pratiquer le couvre-feu inversé, ne sortir qu’à la nuit tombante. Il va falloir choisir son prochain lieu de résidence, non en fonction du travail ou des loisirs, mais en fonction de l’exposition : les régions de forêts, de lacs, de fleuves, d’élévation, seront prioritaires. Il va falloir tenir. J’ai déjà commencé.

Un jour prochain, peut-être, ceux qui ont toujours fui la chaleur ne passeront plus pour des maniaques, mais pour des pionniers. Et la température excessive qui nous attend aura pris son nom véritable : le mauvais temps.

Pourquoi je ne trinque pas les yeux dans les yeux

Depuis quinze ans, pas plus, quelque chose me persécute : l’habitude qu’ont prise les gens, à l’apéritif, au moment de boire la première gorgée, de se livrer à une brève tentative d’hypnotisme.  Il s’agit d’écarquiller les yeux, de captiver votre regard (comme un pickpocket qui chercherait à s’emparer de votre montre) et d’infuser son âme dans la vôtre, à charge pour vous d’écarquiller, de vriller, d’infuser en retour.

Comme si les mots d’encouragement habituels : « À votre santé ! » « Félicitations ! » « Au plaisir de votre présence ! » « À tes succès ! » ne suffisaient pas, il faut encore y ajouter la balle dum-dum du regard fascinant. C’est une violence déguisée en convivialité.

Quelques-uns des apprentis magnétiseurs ne se livrent à ces pratiques que par simple superstition. Ils craignent qu’une gorgée avalée sans l’aval de cette décharge oculaire ne leur porte malheur. Mais la plupart n’ont pas cette excuse mystique. Ils cèdent au désir d’appartenance et de soumission.

Je sais bien : les partisans des yeux-dans-les-yeux-quand-on-trinque n’y voient pas malice. Ils souhaitent simplement manifester leur franchise et leur cordialité. Mais s’ils ne pensent pas à mal, j’y pense pour eux.  Je connais peu de choses plus désobligeantes que ce protocole qui pousse des gens, à peu près normaux dans la vie ordinaire, dès qu’ils ont une coupe à la main, à chercher le cercle de vos pupilles, non pour vous faire un signe d’amitié, mais pour vérifier que vous êtes bien en phase de transparence, et que vous vous offrez à leur deux-à-deux émotionnel. Quelle sauvagerie! Des gens que vous vous apprêtiez à aimer et qui veulent soudain vous forcer à mêler votre âme à la leur, comme deux sioux réconciliés qui se font frères de sang. Cela me glace, cela me glace vraiment.

Plus glaçant encore est de savoir que si vous refusez l’infusion réciproque, si vous regardez votre verre, votre main, le profil de votre voisine, charmé par le tintement léger du cristal, vous passerez, jusqu’au restant de vos jours, pour un individu hypocrite ou douteux.

Tant pis. Je m’y résigne. Il faut faire des choix dans la vie. Mon goût des principes simples et joyeux l’emporte sur l’estime des buveurs aux yeux ronds : fussent-ils des gens aux procédés exquis à qui je n’ai vraiment rien d’autre à reprocher. On est parfois le martyr de son athéisme, car c’est de cela qu’il s’agit. L’idéologie de la Transparence, de la Loi et du Livre porte un nom, un nom religieux.

Patiemment je m’arrange pour ne pas croiser le fer en buvant. Je souhaite rester libre d’alterner regard et non-regard, au gré du vin et de la conversation.  D’ailleurs, toute réflexion suivie, à voix haute, en public, suppose de pouvoir suivre le fil intérieur. L’obligation d’un tétanos provisoire des facultés cognitives pour fixer les globes oculaires d’un compagnon d’apéritif crée un court-circuit, sans aucun bénéficie moral.

Car bien entendu, il n’y a ni secret ni contact privilégié dans l’éclair prébibitif ou préprandial d’un regard fixe. On est l’otage d’une pure illusion. Mais dans l’ordre du symbolique, qui est l’inconscient mis en enluminures, livrer son œil grand ouvert aux convives, l’un après l’autre, c’est communier, c’est-à-dire renoncer provisoirement à son libre arbitre. C’est le coming out de l’inexistence désirée. Il n’est pas étonnant qu’il soit en vogue dans une société qui ne se comprend pas, qui ne s’aime pas, qui cherche à se fuir, et qui demande à ses membres, pour être admis dans le cercle, de renoncer aux échanges et de se contenter d’émotions.

Mes dévotions à la mer, aux arbres et aux dieux

Chaque matin, à peine levé, la première chose, la toute première chose, c’est de rendre grâce. Une tache de lumière, l’oblique de la pluie, une odeur de fruit mur, la tête courbée d’une fleur hors d’un bouquet, le craquement et la couleur du plancher, vingt autres signes, déclenchent en moi le processus.

Je reste un instant immobile, suspendu, concentré, léger. Si j’étais croyant, on dirait que je prie. Je ne crois à rien de surnaturel : je capte, plus ou moins fort, la divinité de l’instant.

En vacances, la proximité de la nature accentue cette expérience matinale. Je me penche par la fenêtre, le jour est déjà clair. Je vois un jardin, ou un champ, ou une forêt, et le sentiment de renaître m’envahit comme une bouffée de désir sexuel.

Si je suis près d’une plage, c’est encore plus violent. Je happe quelques vêtements à tâtons, je m’habille sur le palier, je me débarbouille dans l’évier de la cuisine (ah, la fraîcheur diluvienne de l’eau froide sur les yeux) et je sors, et je marche à grands pas vers la mer.

Elle est là. Je vais me camper devant elle. Marée haute aujourd’hui. Rouleaux en boule de l’océan.  Le sable est sec, sauf une bande intermédiaire, quelques mètres, encore un peu humide de la veille. J’ôte mes chaussures. Je franchis le sas. L’eau grise roule à mes pieds.

Je reçois l’air du large à pleins poumons. Je me grise. Mon regard plonge au plus loin. L’énorme mouvement de masse gronde doucement. Ce n’est pas, entre la mer et moi, un face à face. Il n’y a ni présence ni absence. Mon corps se détache enfin de mon âme, et jouit d’être hors du temps.

Une autre fois, je serai en ville, j’entrerai dans un square, je verrai près d’une grille un robinet mal fermé, d’où s’écoule un mince filet d’eau ferrugineuse. En posant la paume sur l’étoile rouillée, pour resserrer le col, je serai envahi par un mouvement convulsif de bonheur. Plus fort sera-t-il encore, si l’eau sort de la terre, comme quand on trouve une source claire dans la mousse, au milieu d’un bois. Ou comme quand, alerté par une odeur de champignon, on lève la tête et on capte le mouvement du tronc le plus proche, puissant comme le corps d’une nageuse qui se hisse à la coupée. Et on est saisi par le jaillissement du chêne qui se perd parmi les oiseaux.

Par mes lectures, par mes goûts, par mon corps, par mes royaumes, j’appartiens à l’antiquité romaine et à ses représentations. La religion de mon enfance n’a fait que renforcer cet accord. Je suis aussi peu que possible « judéo-chrétien ». L’indifférence et l’ennui que m’a toujours procurés la Bible en sont le signe discret. Je suis pagano-catholique autant que je suis Français et que je suis écrivain. Je n’ai jamais eu le moindre attrait pour les monothéismes. Mais j’aime les petits dieux de l’instant, et toutes les saignées fugitives de l’éternité.

Un carré parfait

Il est facile de retrouver quelqu’un, même disparu depuis des décennies : il suffit de gratter la mince pellicule d’oubli provisoire et vous le tenez. Un peu plus facilement les hommes que les femmes, parce que, jusqu’à tout récemment, ils ne changeaient pas de nom en se mariant, tandis que les femmes, si. Plus simple encore est la tâche si la personne recherchée a fait partie du même réseau que vous. Ne pas remettre la main sur un vivant, quand on a fréquenté les mêmes écoles, les mêmes théâtres d’exploits partagés, les mêmes plages, les mêmes cafés, les mêmes amis, les mêmes jeunes filles, supposerait d’être singulièrement maladroit.

Seule peut-être, la raison pour laquelle on veut revoir, après des dizaines d’années, un ami de l’autre siècle, demeure mystérieuse. La longue suite de joies, de voyages, de rencontres, de transformations, d’ouvertures et de précisions du spectre, et les amours entassées, et les triomphes inutiles, ont fait virer tous les axes, tous les points de connivence, en sorte qu’il s’agit désormais de deux inconnus, qui vont se rencontrer à nouveau pour la première fois.

Il faut croire que l’ami perdu de vue a laissé un impact dans votre mémoire. Invisible et présent, comme la trace d’une photo retirée d’un album de famille.

Une fois la décision prise, la suite est rapide. Il ne m’a pas fallu un long chemin pour retrouver, dans une vieille taverne bruxelloise, un homme courtois, myope, l’air alerte et lointain.

C’était lui, c’était moi.

S’il y a bien un carré magique de l’amitié, il est dans cette façon de reprendre la relation où on l’avait laissée, un tiers de siècle plus tôt.

Forcément il n’y a rien de précis à dire. On peut résumer une absence, un voyage, mais pas tout l’âge adulte. Il n’y a qu’à laisser filer le temps. Gestes rituels : sourire, hocher la tête, boire un peu de bière.

Le demi-cercle de son visage presqu’oublié s’éclairait, se précisait petit à petit.

Avoir en face de soi un témoin de jeunesse qu’on n’a connu qu’imberbe et qui porte aujourd’hui une barbe grisonnante n’est pas du tout la même chose que de retrouver un disparu plus récent :  ici, l’intervalle depuis la dernière rencontre, c’est mille silences, milles voyages, mille amours, mille secrets.

J’essayais de charger cette retrouvaille d’une dose de nostalgie et j’en étais aussi incapable que de me sentir mortel.

Je pouvais juste me douter que si j’avais voulu revoir quelqu’un d’aussi longuement sorti de mon champ de vision, c’est parce qu’il détenait une mince part du royaume englouti : celui de l’enfance, avec ses cartes, ses boussoles, ses cérémonies, ses craintes et ses espoirs – et ses dieux dont les statues brisées gisaient dans l’eau verte et marine du souvenir.

 

Au crayon bleu

Je me suis perdu de vue durant trois semaines. Je flottais du matin au soir dans une torpeur brûlante, traversée de quelques idées claires et d’un flot continu d’images brouillées. Je n’en voyais pas le bout. Je n’avais pas peur de mourir mais de casser le fil.

Les vacances sont arrivées, avec leur langueur, dans l’éparpillement de mes forces. Une broncho-pneumonie, de loin, ça paraît être une grosse grippe, mais vérification faite, c’est plus sérieux. Après de longues journées de fièvre, il m’est venu une immense fatigue, dont je ne me suis pas remis tout à fait. Je peux un peu marcher, un peu écrire, pas grand-chose d’autre. Mais la présence de l’océan et de son grand souffle clair m’aide, peu à peu, à reprendre pied.  Je bénis le ciel et la terre de Normandie d’être si accueillants et si calmes :  c’est comme renouer avec les îles grecques, mais en déplaçant le curseur pour échapper à la friture égéenne. Le soleil est plus tendre et l’air a des gris plus profonds.

Je suis assis depuis une heure, sans bouger. Je vois tout et je n’en tire aucun parti. En vain, mon carnet, mon livre, retournés, attendent. Ma vie est là, couchée, elle retarde le moment de se remettre en route. Je vais guérir, je le sais, mais c’est pour demain, ou après-demain. Pour l’heure, il y a la mer, les mouettes, les baigneurs, la famille au loin, et à portée de bras et de jambes, quelques corps couchés, à plat ventre, offrant à la lumière le beau dos de sportives qu’elles ont toutes maintenant.

Il y en a une, un peu arquée, qui envoie des textos à sa cour de soupirants invisibles. De temps en temps elle se redresse pour boire une grosse gorgée d’eau à sa minuscule bouteille en plastique, dont le niveau n’a pas l’air de diminuer. Elle est châtain clair, avec un nez busqué. Je vois la croix à son cou. L’air vague, l’œil réservé, je regarde ses jolis petits seins luisants au soleil, blancs et vernis.  Mon attitude convient à un convalescent d’un certain âge, de l’espèce contemplative. Assis en tailleur sur sa natte, il triture son crayon bleu en grimaçant sous l’éclat du soleil. Le carnet aux anneaux d’acier, dans lequel il n’a noté que quelques lignes ou quelques vers, semble une arche d’alliance perdue dans le sable.

Je n’en suis pas à me fasciner sur le beau corps inconnu et inaccessible qui pianote d’un air hiératique sur son rectangle de glace noire, mais j’aimerais bien la voir se relever et déplier ses longues jambes, redresser ses épaules et sa nuque, pointer ses tétons pourpres vers la mer. Tout cela de loin, sans émotion, à travers un écran.

Je me fais l’effet d’un archéologue frappé d’insolation en s’extrayant d’un tombeau. On m’a mis à l’abri sous un linteau de marbre. Tout me paraît irréel. Le corps nu près de moi est comme recouvert d’une pellicule d’éternité. Il est mort ou je suis mort. L’huile solaire sent le musc, la résine et l’encens. La torsade de cheveux clairs ne remue pas, pétrifiée par le Vésuve.

Le sang circule paresseusement dans mes veines. Il me fait sentir que la guérison sera une suite d’opérations d’une infinie lenteur. Il faut être patient pour rien. C’est moi qui me lève, finalement, qui déplie mes jambes velues, qui darde au vent les pointes de mon col relevé, et qui ramasse ma natte et mon sac de plage en flageolant.

 

 

Livre ouvert

Les gens portent leur vie sur leur visage, mais on ne nous le dit pas. On prétend même le contraire. Depuis l’enfance, nous apprenons qu’il ne faut pas juger les gens sur la mine, que le ressort des âmes est impénétrable, que l’essentiel de la personnalité reste inconnu, à chacun, pour toujours.

Il s’agit pourtant d’une légende d’essence religieuse et non d’un fait constatable. On même peut vérifier à tout instant que c’est exactement le contraire.

Chaque visage est le capteur magnétique des habitudes, des tournures d’esprit, du caractère, des mœurs, des pulsions, des arrière-pensées, au moins autant que des origines ethniques, des appartenances culturelles, sociales, et même linguistiques.

Croire que le visage des gens ne veut rien dire est une des plus lourdes erreurs psychologiques qu’on puisse commettre.

Qui n’a vu récemment les traits en gros plan d’un producteur de cinéma accusé de violences sexuelles, à l’époque où il n’était pas encore soupçonné et qu’il vivait dans une parfaite transparence ? Qui n’a vu celui du directeur d’une importante institution financière, à l’époque où il était question de lui pour diriger un grand pays d’Europe, et depuis lors soupçonné d’abus du même genre ? Le discours idéologique dominant suggère qu’il s’agit d’un coup de théâtre, que rien, avant que les scandales n’éclatent, ne laissait prévoir ces possibles turpitudes. Rien, excepté cet air d’arrogance, de présomption, d’amour-propre dévoyé et de brutalité maussade à cause duquel, dans la vie courante, on écarte de sa vie certaines personnes, au vu du champ qu’ils ont ouvert à leurs pires instincts.

L’idée qu’on ne connaît pas les gens ou qu’on ne se connaît pas soi-même, sauf à recourir à un procédé long, coûteux, encadré, hiérarchisé et validé par un brevet délivré par d’autres membres de la secte, est la preuve du triomphe du freudisme dans la vie ordinaire. L’habitude de ne pas croire ce que l’on voit, mais de croire ce qu’on nous dit, en est l’effet le plus profond.

Le freudisme est la science de l’ignorance consentie, de la délégation du regard, qui est une catégorie de l’illusion– c’est même cette difficulté que Sandor Ferenczi a affrontée frontalement, dans ses relations contrastées avec Freud, lequel avait pris pour modèle de l’analyste non le psychologue, mais le chirurgien.

La phrase célèbre de Freud : « Les patients, c’est de la racaille », ne signifie pas qu’il émet un jugement moral sur ses patients, mais bien un jugement médico-légal. La psychologie est la victime collatérale des théories de l’inconscient.

Ce que Ferenczi comprend, et que Freud ne peut pas intégrer à sa méthode, c’est que les gens, par tous leurs pores, disent la vérité. Ils peuvent mentir, ou souhaiter mentir, ou croire mentir, mais leur mensonge, sauf cas de mythomanie totalement intégrée, est une illusion.

La psychologie véritable est un regard sur l’apparence autant qu’une analyse des actes.

Il y a trois raisons pour lesquelles ce principe de clarté du visage est ignoré ou combattu.

  1. D’abord, la tradition selon laquelle les ressorts de l’âme humaine sont impénétrables, et le sens des conduites opaque.
  2. Ensuite, le motif politique, appelons-le : autocensure, qui fait craindre qu’en se communiquant à soi-même un diagnostic psychologique sur autrui, on fasse en réalité acte d’injustice ou d’exclusion.
  3. Enfin, ce désir si répandu de ne pas savoir, ou carrément de se tromper.

L’amoureux, le client, le salarié, le militant, quand il attache son sort à quelqu’un qui d’entrée de jeu devrait lui paraître peu fiable, car tous les signaux du danger palpitent sur ses traits – rejette cette idée, et préfère être dupe, pour sauver son amour, ou son emploi, ou son argent, ou son idéologie. Il s’enfonce ainsi dans le déni : il voit la tête de Martina, ou de Jean-Claude, ou de Franck, à qui l’air d’arrogance et de ruse fait une auréole, et il se persuade qu’elle l’aime, qu’il veut son bien, qu’il lui paiera son dû, qu’il améliorera ses conditions de vie, ou que sais-je ? Il ne tombera même pas de haut, quand l’imposture éclatera : car une fois pour toutes il a renoncé à comprendre les êtres et à aimer la vérité.

Pour ma part j’évalue d’abord les gens sur leur mine, non par méfiance, mais par amour du visible. C’est-à-dire que j’estime qu’il y a toujours une relation quelconque entre leur visage, leurs mimiques, leur regard – et leurs pensées, leurs habitudes, leur caractère, leurs tendances, leur comportement.

On ne peut pas connaître, évidemment, en voyant un visage, le détail des journées, des actes et des pensées de son possesseur. Mais on peut savoir, tout aussi évidemment, le poids de ses actions, de ses passions et de ses choix, sur sa personnalité. Les traits de chaque visage forment une écriture cursive. Malgré ses mots mal formés, ses biffures, ses abréviations, elle a sa logique interne. On la déchiffre avec un minimum d’intensité.