Le QI des machines

Si on veut comprendre, par projection, ce qu’est un appareil intelligent, on peut examiner un instant son téléphone. Passé le stade primal où on s’émerveillait de tout ce qu’on peut faire avec lui au lieu de téléphoner (prendre des photos, envoyer des messages inutiles et gérer la machine comptable et pratique de son quotidien, ce qu’on appelle parfois travailler) on constate que c’est sur l’aspect textuel, c’est-à-dire conceptuel, que son pouvoir s’exerce le plus rigoureusement.

Les systèmes d’accompagnement intuitif sont supposés être à notre service, mais ce sont des serviteurs peu doués. Si c’étaient des êtres humains, on dirait qu’ils sont un peu bêtes. Le temps qu’ils vous font perdre à rectifier leurs rectifications donne à réfléchir.

C’est dans la saisie textuelle et vocale, où tous les mots qu’on esquisse sont capturés et transformés par un « rectificateur orthographique » au profit de suggestions imbéciles et de formules toutes faites, que se marque le mieux le hiatus entre les solutions programmées et l’inventivité individuelle. Ce que nous propose inlassablement une machine, c’est la répétition.

On voit du même coup que « l’intelligence » de l’appareil ne tient pas à sa capacité de se connecter ou d’exporter des images (cette nouveauté-là est acquise depuis deux générations), qui est sa simple programmation structurelle, mais à transformer notre dimension créatrice en simple modèle de communication.

Un écrivain a affaire à la langue tout entière : il ne la maîtrise pas, personne ne peut la maîtriser, pas même Shakespeare ou Victor Hugo. Mais enfin, il n’est pas cantonné au service minimum du langage tel qu’on s’en sert pour communiquer avec autrui, dans un cadre aussi large qu’on voudra. Il innove, il circule, il revisite et réinvente. Il produit des sens neufs en faisant s’entrechoquer les significations.

Car l’enjeu de la littérature, ce n’est pas la communication, c’est la possession du monde. En ramenant toute la langue à un langage étroit (même s’il est plus vaste que les stricts besoins de communication moderne), les devineurs grammaticaux créent un monde langagier dans lequel la littérature n’a pas sa place. C’est pourquoi ils sont, bien plus qu’un frigo intelligent, qu’un robot-gouvernante, qu’un algorithme boursier, les fers de lance de notre asservissement.

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Les fins premières

À quoi sert d’être vivant ? S’il n’y a pas de raison divine ou de finalité surnaturelle à l’existence, la question de l’intérêt de la vie se pose avec d’autant plus d’acuité.

Rien ne peut convaincre un être en bonne santé que la seule chose à faire est de tourner en rond jusqu’à son dernier jour, sans d’autre résultat que de tourner. Il peut décider que la vie est une entreprise vaine, mais non pas que l’agitation et la répétition constituent un but en soi.

Travailler, courir, manger, se reproduire, se disperser, disparaître, tout cela ne forme pas un programme très excitant pour l’esprit. Ce n’est qu’un système transitoire, une mécanique indifférente, dont le seul intérêt est d’assurer l’intendance. Il faut sortir de ce cercle, réussir à se mettre au service de ses projets les plus aigus : amour, vision, création. Par eux on commence à ressentir la vitesse de sa vie, et le plaisir qu’on peut en tirer.

Il ne s’agit pas de « croire à la puissance de l’esprit », mais de s’en servir pour autre chose que des fins immédiates et concrètes : c’est-à-dire pour le bonheur.

Le bonheur est l’opération de l’esprit par excellence. Il consiste à établir un rapport direct entre l’ensemble de nos activités volontaires et le sentiment de maîtrise et de plénitude qu’on éprouve à échapper au temps.

Bien sûr, un corps qui ne souffre pas, une existence qui n’est pas un naufrage, y participent grandement. Mais rien n’a lieu, ni ne peut avoir lieu, sans passer par le prisme de l’esprit, qui transforme la répétition en durée, et l’avenir en projection du présent.

Toute vie est imaginaire. C’est une suite de constructions fictives de la réalité la plus immédiate. Mais il y a des fictions tristes et scénarios inaboutis. Il y en a d’autres qui valent la peine d’être suivis jusqu’au bout. Notre seule chance réside dans une certaine continuité et une certaine tension de nos actes conscients. Il faut que chacun d’eux produise une imagerie féconde, c’est-à-dire concrète. Cela suppose de se soustraire au système en boucle des images stéréotypées, dont on voit bien qu’il constitue un des destins possibles de l’humanité.

La promesse du bonheur façon Matrix, en pure illusion virtuelle, la tête dans les fantasmes et le corps rivé à un univers insalubre et hideux, est le piège même, le contre-sens parfait. Un prisonnier sous électrodes n’est pas libre, il est mort.  L’intérêt de la partie que chacun de nous dispute est qu’elle a lieu dans la réalité immédiate : pas demain ou ailleurs, mais ici et maintenant.

 

Si la pureté existe…

En cherchant à consacrer davantage de temps et d’attention à l’ordre intellectuel de l’existence, j’ai fait une découverte imprévue, dont je reste étonné.

Je songeais surtout à écarter de mon cours ordinaire toutes ces contraintes, ces réunions, ces rituels professionnels et amicaux, ces petites fêtes obligées, mais aussi ces rapports de famille, ces parties de plaisirs, ces rendez-vous secrets qui divisent les journées et font de vous l’éternel proie des obligations sociales. Ce qui comptait à mes yeux, c’était d’échapper à la frivolité.

Je souhaitais remettre ainsi au centre du jeu la combinaison rapide d’images et d’idées que j’appelle parfois poésie, et parfois plaisir. Je voulais me situer entièrement sur ce plan. Mais ce n’est pas tout à fait ce qui s’est passé.

J’ai découvert que placer sa vie sous le signe des choses de l’esprit avait pour effet singulier de créer une perspective morale. Peu à peu j’ai évacué le goût des conflits, les rapports de force et d’autorité, le désir de supériorité, de possession, et la tendance si humaine et si déplorable à prendre autrui en otage de ses certitudes et de ses besoins. Malgré moi, parfois contre moi, je senti qu’un tropisme irrésistible me poussait vers un idéal d’amélioration, de perfectionnement, d’embellissement des rapports avec les autres – comme un accommodement de l’œil qui s’opérait peu à peu.

Bien entendu, cette évolution n’avait rien à voir avec un appel de la sainteté, pour laquelle je n’ai jamais eu d’attirance. Je ne croyais ni à Dieu ni au Ciel. Toutes mes fins ont toujours été terrestres et immédiates. Mais depuis un an ou deux quelque chose est entré dans ma vie : un désir de simplicité, ou peut-être de pureté.

Si la pureté existe, elle déjoue tous les plans. Elle trace une ligne de conduite nouvelle. Elle crée une urgence de la beauté et du bonheur. Être plus juste, plus sage, plus rapide et plus vrai devient la ligne claire de la vie. Il ne s’agit pas d’épurer son âme : mais son esprit, son œil, ses nerfs. C’est un moyen et non une fin. Mais c’est un moyen extraordinaire. Il produit une logique de bonheur (ou de beauté), là où il n’y a qu’un monde en guerre et un principe d’éternel recommencement. L’espace utopique et pour ainsi dire fictionnel qui s’en dégage permet, mieux qu’aucune autre circonstance, de s’organiser pour créer, durer, rêver.

En définitive, l’esprit ne travaille qu’en faveur de l’esprit.

 

Une vision des hôtels Ibis

J’ai été aussi nomade qu’on peut l’être, au gré de mes obligations. J’ai consacré une bonne partie de mes minces ressources à me loger ça et là, aux quatre coins de l’Europe. J’aimais ces haltes de la nuit, à l’étranger, en province, chez l’inconnu. J’essayais chaque fois de trouver le meilleur gîte possible. Je n’y arrivais pas souvent.

J’avais une lubie sans doute impossible à satisfaire : je désirais que l’hôtel de l’étape soit parfait. Qu’on y trouve le calme, le confort, le service, la propreté, éventuellement le repas et la discrétion, à hauteur du prix et du style de chaque établissement. Mais l’accueil rugueux, le lit défoncé, la douche crapoteuse, le vacarme des portes et des couloirs, la nonchalance hautaine des femmes de chambre, les croissants en plâtre, le café à l’éther, l’absence de tout refuge ou de tout lieu de réunion, la porte d’entrée fermée à dix heures du soir, la chambre disponible à quinze heures et qu’il faut rendre à onze le jour suivant, ont été l’alpha et l’oméga de l’expérience, la plupart du temps. Ce déficit aurait pu être racheté par un seul sourire, par une seule grâce dans la beauté de la chambre ou l’ampleur de la salle de bains, ou la douceur du papier toilettes, ou le faste du buffet. Mais non. Il fallait se consoler au souvenir des bivouacs de Jules César, et s’enrouler dans son manteau.

La fréquentation des hôtels Ibis, que de loin je dédaignais, et que j’ai découverts grâce aux salons du livre et aux éditeurs impécunieux, a renouvelé ma vision de l’hébergement hôtelier : qu’allais-je chercher dans des catégories intermédiaires, dans les lieux où il n’y a ni la montagne ni la mer pour racheter la déception pure ? Alors qu’il existait une chaîne d’établissements intelligemment conçus, où l’équation du plus petit prix rapporté au plus grand service possible, fonctionnait parfaitement. Pour un usager qui n’est pas en vacances, ni en bonne fortune, et qui ne fait que passer, c’est une solution sans égale.

Ce que je trouve à l’hôtel Ibis, d’abord, partout où j’y suis descendu, c’est la disponibilité du personnel, attentif, bien formé, généralement jeune et réactif : l’hôtellerie bien comprise n’est pas un métier de senior. En même temps, une parfaite indifférence polie à votre égard. Il faut les deux. Cet anonymat sans familiarité ne se trouve, hors les hôtels de première classe, que dans une chaîne comme celle-là.

Il importe bien sûr d’être autonome, et de ne pas avoir besoin de service particulier, car il n’y en a aucun, sauf l’entretien de la chambre. Cette précision faite, on trouve tout ce que peut espérer un voyageur qui souhaite l’efficacité et la paix :

  • Wifi instantané, sans démarche ni code
  • Porte de chambre épaisse, facile à déverrouiller et fermant bien
  • Système de conditionnement d’air pratique, qu’il est possible de régler ou de couper sans avoir besoin d’un diplôme d’ingénieur
  • Lit double, de bonne taille, oreillers en suffisance, couette de bon poids et de bonne dimension
  • Fenêtres faites pour s’ouvrir. Rideaux pour coulisser et pour occulter. Lampes de chevet pour éclairer le livre – une vraie originalité dans un hôtel.
  • Salle de bains autonome, avec vraie porte de séparation. On ne réveille pas l’autre qui dort à vos côtés en allant aux lavabos pendant la nuit, on ne déclenche pas non plus un turbo d’aération qui porte jusqu’aux chambres voisines.
  • Douche bien conçue, hygiénique, sans portière coulissante en plastique, sans rideau gluant. Pomme moderne, montée sur un flexible et non à jaillissement zénithal. Mitigeur logique. Mélange instantané du chaud et du froid. L’eau ne devient pas brûlante ou glaciale quand le voisin manipule ses robinets.
  • Buffet de petit-déjeuner correct. Aucun faste, mais un bon choix de produits de base. Café à volonté. Gobelets refermables si on veut en emporter dans sa chambre. Possibilité de se préparer un plateau qu’on emporte pour déjeuner sur son lit. On rompt ainsi la malédiction des petits hôtels, où il faut choisir entre se contenter d’un café et un croissant en privé, ou rester en salle pour profiter du buffet, comme c’est toujours le cas dans un hôtel moyen ou un hôtel de charme.

(Libéré de ce dilemme, je remonte chez moi avec 4 gobelets de café soigneusement clos, de la salade de fruit, des yaourts, du muesli, du fromage, du pain complet, et quelques autres délices, et ça ne me coûte que l’effort d’enfiler un pantalon et une chemise pour venir me servir. J’aime lire et écrire au lit, surtout le matin, mais sans pratiquer le jeûne pour autant).

  • Eau fraîche à disposition dans les salles communes. Journaux dans le hall. Accès à l’hôtel 24 heures sur 24, nul besoin de clés ou de digicartes.
  • Espaces de réunion, postes de travail, accessibles à tous, sans négociation préalable, selon les disponibilités.
  • Pour mémoire, sauna et salle de sports, indifférents dans mon cas, mais dont la présence correspond à un vrai service, d’une utilité évidente.
  • Tout l’hôtel est bien entretenu. Le chauffage, la cafetière, ne sont jamais en panne. Les prix peuvent se discuter à l’avance, et dans la pratique, même en saison, dépassent rarement cent euros pour la nuitée, petit déjeuner compris.

Longtemps, quand je voyageais sans répit, et même quand je voyageais seul, je m’arrangeais pour trouver de bons hôtels d’étape, de très bons hôtels si possible, voire, au hasard des promotions sur internet, des hôtels de luxe. J’ai renoncé à me compliquer la vie avec ces exigences, qui me prenaient du temps de recherche et coûtaient, promotion ou pas, plus d’argent qu’il n’était raisonnable. En définitive, la satisfaction que j’en tirais n’était pas au rendez-vous.

Du reste, les services propres aux grands hôtels : préparer le lit pour la nuit (inutile depuis qu’il s’agit d’une couette, et non d’un assemblage compliqué de couverture, de courtepointe et de draps), mettre un taxi instantané à votre disposition (avec une bonne application, vous l’avez en un coup de pouce), vous monter un club sandwich et un verre de bordeaux à une heure du matin (à cette heure-là, je dors après avoir digéré mon dîner) ne compensent pas toujours leur valeur d’investissement : ils tiennent plus de la cérémonie que d’un surcroît de plaisir réel.

Tout est une question de niveau. Un palace au bord de la plage, un balcon donnant sur la mer, un très beau lieu pour enchanter quelqu’un qui passe ses vacances avec vous, une suite pour un rendez-vous galant : rien de mieux. Mais si c’est pour vous seul, durant quelques heures, à quoi bon ? Il suffit que votre campement nocturne vous offre tout le nécessaire. Tout. C’est le cas des Ibis et curieusement, il faut le découvrir soi-même, car c’est un de ces secrets évidents et cachés que personne ne songe jamais à vous révéler.

Bibliothèque mentale

Quand même, je me déplace de plus en plus souvent sans livres, sans mes livres. J’ai avec moi du papier, un clavier, je peux écrire à tout moment. Dans le métro ou dans un square, je poursuis le texte entamé chez moi. Mais ma lecture, presque jamais.

Est-ce que je lis moins qu’avant ? Est-ce que lire me distrait d’autre chose ? La vérité est que moins qu’avant, je cherche dans les livres un délassement ou une découverte. J’attends d’eux qu’ils réactivent dans mon esprit un point de plaisir ou d’excitation. Je feuillette, je relis, je détache un passage, et pas toujours avec les yeux. Une partie de ce jeu peut s’effectuer mentalement.

C’est là qu’une mémoire textuelle organisée et entraînée depuis l’adolescence rend des services précieux. Et c’est là que la fréquentation et souvent la détention de livres-papier offrent un avantage artisanal précis. Car un texte numérique occupe un espace indéfini. Il n’est pas circonscrit en 3D dans le temps et dans l’espace, il est la profondeur verticale ou latérale de l’écran. Au lieu qu’un livre matériel a une épaisseur, un format, un profil, une physionomie, tout à fait à lui.

La fatigue de la couverture, la pliure d’une page, la marque d’une visite précédente, le signet ou le post-it laissé en signature, les notes au crayon dans les marges, parfois la fumure ADN d’une auréole de café ou d’un cheveu blond (co-lectrice) lui donnent sa physionomie et facilitent sa remémoration.

Et puis, il y a la représentation imaginaire des rayonnages où sont rangés, dans un ordre différent de la réalité, les livres qu’on connaît, qu’on aime à rouvrir et dont on se sert.

Un dessin de la bibliothèque de Montaigne m’a aidé à me représenter ce 3D virtuel. Avant de feuilleter un livre en esprit, je dois le repérer dans son emplacement implicite, le dessertir du carcan des livres voisins, me réapproprier sa couverture et son format. Alors seulement, yeux fermés, je peux l’ouvrir.

Depuis quelque temps, je suis conscient de pratiquer à tout moment le feuilletage en esprit de certains de mes livres, les préférés. Ils sont nombreux, ils sont variés, mais forcément, ils constituent une bibliothèque de campagne d’un poids très relatif.  Je les ai visualisés et quand je les prends en main, que je les rouvre, je déniche d’un coup de pouce le passage que je cherchais. Plus excitant et plus mystérieux est d’en rouvrir un avec l’index de l’esprit. Je pointe l’endroit et je renoue en un éclair le fil d’un parcours antérieur.

Ce qui se retrouve le plus facilement, ce sont les formules compactes, les vers, les sentences. Mais aussi les discours fortement structurés, les aperçus acérés sur l’héroïsme et sur l’amour, les souvenirs déchirants des auteurs inspirés.

Pour les romans, les essais, les récits, je n’ai pas accès au verbatim, ou très peu. Cela va sans dire. J’ai simplement stocké une certaine part de leur substance. J’en connais la trame, l’idée ou le sens. Je connais aussi la succession serrée des épisodes enchaînés. Par exemple si je suis en train de marcher et si je n’ai pas trop de corvées à l’horizon, je peux traverser la Recherche du temps perdu en avançant d’une plaque tectonique à l’autre, à travers l’imaginaire touffu du narrateur. Et je suis avec lui quand il a peur du noir, quand il entend le bruit ferrugineux de la sonnette du jardin de Combray, quand il apprend que Gilberte va être absente de Paris pour toutes les vacances de Noël, quand l’adrénaline le submerge au moment où Charlus se met à évoquer ses augustes orteils, quand il essaie de comprendre à quoi Albertine fait allusion quand elle laisse échapper son envie de se faire casser quelque chose, et quand il admire sa nuque « lourde, opulente et chargée », quand il aperçoit Swann presque mourant pris d’une dernière bouffée de désir en se penchant sur le corsage d’une belle invitée, quand alerté par Françoise, il comprend que Bloch est un vil copiateur, oh, il y a mille traversées possibles, en posant chaque fois son pied sur des jalons différents.

Une bibliothèque mentale, ce n’est pas une mémoire continue, encore moins une mémoire absolue (faut-il le dire ?) : c’est un réflexe de lecteur organisé, qui porte en lui, comme des histoires d’amour, des impressions de voyage ou de combats, le souvenir de moments d’absolu. Tel, j’éprouve le staccato particulier de la relecture passionnée, le saut de l’aiguille du sismographe, dont on surveille le mouvement serré, et si je ne suis pas interrompu par un incident extérieur, j’accélère le mouvement vers la fin, pour atteindre, juché sur ses gouttelettes impalpables, l’édifice immense du souvenir.

Ainsi la bibliothèque portative qui m’accompagne partout, et où se trouvent pêle-mêle le Quatuor d’Alexandrie, les Provinciales, un recueil des portraits de Saint-Simon, Variétés 2 (le Temple, le Trône, le Tribunal, la Tribune, le Théâtre, le Temps), la Garden Party, le Chien des Baskerville, Henry Brûlard, la Maison de Claudine, le début de Bella et le début d’Adolphe, et les deux premières aventures de Rouletabille, et le tome 1 des Essais, et les Mémoires d’Outre-tombe, et le Verdict, et le Journal d’un attaché d’ambassade, et l’Histoire de ma vie, et Une saison en enfer. Elle me procure tour à tour la clarté du regard, l’énergie de la pensée, les secousses du style, le réconfort du génie, les couleurs du ciel, la musique de la vraie vie.

J’y retrouve aussi le frisson de l’amour et le désir délicieux de mourir à cause de l’amour, et le sentiment d’être immortel, et la saveur de pays que je n’ai aucune envie de découvrir en chair et en os. Elle m’aide à vivre et elle m’aide à voir. Elle me fournit des références, des associations d’idées, des rappels de vision, qui peuvent nourrir ou simplement soutenir une chronique que j’écris sans autre raccord que la vitesse du style, par exemple à la terrasse d’un café de Cologne, 10 septembre 2018. À charge pour moi, bien sûr, de vérifier ensuite la citation, noir sur blanc, quand j’aurai retrouvé le monde des livres matériels.

Y a-t-il un endroit où aller ?

Il faut cacher soigneusement sa vie si on veut mener une activité créatrice durable. Tout ce qui concerne nos choix personnels gagne à être le moins connu et le moins exposé. Le libertinage, la liberté financière, l’indifférence politique, le culte du secret, sont, sinon réprimés, du moins surveillés et découragés. Sous le nom de transparence, l’espionnage a beaucoup progressé dans la sphère privée. Sous le nom de réseaux sociaux, l’exposition périlleuse de ses mœurs et de ses idées, et le coming-out indifférencié, s’insinuent dans toutes les brèches que notre nonchalance laisse ouvertes.

La plus petite exposition possible au regard et au jugement d’autrui est une condition indispensable à la tranquillité et au bonheur.  Pour cela, il s’agit de contrôler son mode d’existence et  de fixer soigneusement son lieu de résidence.  Les villes et les maisons où nous choisissons d’habiter, les mœurs et les lois des pays qui nous accueillent, sont déterminantes pour conserver sa liberté d’agir.

Ces lieux et ces modes changent avec les années. Si l’on fait un grand écart dans le temps, on se convainc aisément que la Venise du XVIIIe siècle était assez propice aux jouissances du corps et de l’esprit : un de ces lieux parfaits pour se cacher en pleine lumière. Les Inquisiteurs d’État étaient assez féroces à l’égard de l’impiété et de la débauche affichées, mais l’organisation en forme d’île de son temps de vie et de création peut se passer de ces provocations festives. C’est la forme du regard qui a changé.

On ne relit pas sans un vif sentiment de regret ces lignes décisives de Giuseppe Gorani : « La position même de Venise favorisait tout étranger qui désirait y être inconnu. Un réseau de canaux de différentes grandeurs qui donnent de toutes parts entrée dans la ville et la traversent dans tous les sens (…) font que tout ce monde à pied et dans les bateaux se renouvelle sans cesse. (…)  La grande tolérance qui a toujours régné dans cette ville, était aussi un moyen qui aidait ceux qui voulaient y vivre ignorés. » On voit bien par là que cette Venise du temps où elle était la Sérénissime, constitue un point de chute idéal. On peut juste redouter rétrospectivement que la multiplicité des carnavals, et le sens de la fête qui rayonnait à cette époque et que les habitants n’ont pas encore tout à fait perdu aujourd’hui, n’aient rendu la vie publique un peu trop agitée et bruyante pour un Nordique moderne.

Le New York du début des années soixante, quand la ville débordait de créativité, de fêtes, de liberté sexuelle et d’esprit d’entreprise, selon un degré de concentration qu’on ne trouvait nulle part dans le monde plus intense qu’à Greenwich village, mais que le style de vie et les référents culturels étaient encore largement français et européens, cependant que les confortables appartements art déco qui bordaient Central Park étaient des retraites discrètes et inviolables, et que la langue en usage ressemblait encore fortement à l’anglais d’Angleterre, était à peu près ce qui m’aurait convenu. Je ne regrette pas de ne pas l’avoir connu à cette époque heureuse, puisque cela signifierait que je serais à peu près mort ou grabataire à présent. Mais il suffit de se rendre aujourd’hui dans le New York « d’après » pour comprendre qu’en matière d’agrément de la vie, on arrive toujours trop tard.

On peut aussi se souvenir de Paris, un Paris bien plus récent encore, que le percement haussmannien, la Commune, la Grosse Bertha, Mai 68 et même la folie urbanistique de Georges Pompidou, n’avaient pas vraiment abîmé. Certes un atrabilaire professionnel comme Guy Debord pouvait juger que la ville avait été détruite de fond en comble et remplacée par des faux et des artefacts, mais ce n’était qu’une prophétie rétrospective, une sorte de futur du passé. En réalité Paris a résisté sans mal a tant de lésions profondes, et a toujours cicatrisé. Il a fallu que l’étatisme moderne, à la fin du XXe siècle, laisse se créer un immense système de ghettos où les riches et les pauvres se partageaient les zones d’influence, mais où les classes moyennes et les étudiants n’avaient plus aucun moyen de subsister, pour faire de cette ville magnétique un espace alternatif, toujours en deçà ou en delà de notre attente, malgré ses armes secrètes : le plaisir qu’on y prend a besoin pour se ranimer du souvenir d’un XXe siècle idéal, et de quelques vieux films en noir et blanc.

Quand on parle de progrès, il faut distinguer les domaines : la médecine, à coup sûr, est meilleure de nos jours. Pour les trains, les voitures, les magasins hors ceux de très grand luxe, le prix des livres, les modes de communication, c’est mieux aujourd’hui qu’hier ou avant-hier. Mais pour l’agrément de la vie et le plaisir sans la peine, l’Eden c’était hier. On n’y peut rien.

Il faut donc trouver autre chose, sans tarder.

 

 

Le rangement du monde

Il y a quelque chose de profondément juste dans le terme de « vie domestique » : il s’agit effectivement de domestiquer la vie. Car la vie est une bête sauvage, elle vous saute à la gorge à tout moment. Les dettes, le désordre, le stress, les vêtements, l’intendance, les grippes, la literie, les voyages, les moustiques, le téléphone, les voitures, les assurances, le travail, la famille, les visiteurs, les médecins, la pharmacie, les autoroutes, les démarcheurs, le calendrier, les fêtes, les PV, les avions, les grèves, les impôts, les taxes, la canicule, les ascenseurs en panne, la police, le bruit, l’argent, l’argent, sont à la vie de l’esprit ce que les fourmis rouges sont au voyageur égaré : ils la mangent.

Quel gain de temps et d’esprit quand chaque élément trouve sa place fixe : les passeports comme les serviettes de bain ; le temps de la douche et des corvées comme les réserves de papier-toilettes ou les oreillers de rechange pour les invités. Il faut pouvoir mettre la main, sans faire de fouilles, sur une facture de l’année dernière ou sur un adaptateur pour prises suisses. Il faut que les codes d’accès aux abonnements et aux comptes soient cohérents et se retiennent une fois pour toutes. Que les clés aient des anneaux qui les distinguent les unes des autres, quand on a beaucoup de portes et une seule tête à sa disposition.

Le système de rangement doit être si évident et si léger qu’une fois établi, il se gère sans réfléchir. De même que chacun a un tiroir avec des alcôves pour séparer les fourchettes des couteaux et ne s’interroge pas à tout bout de champ sur la place de ses couverts, de même, le mode d’emploi d’un appareil complexe, les ampoules neuves, les cartouches d’encre se prennent, ne se cherchent pas. On échappe du même coup à la maniaquerie : on a composé l’ordres des choses, on n’a plus qu’à les utiliser.

Bien entendu, ce dispositif général ne peut pas être transmis, il doit être conçu de A à Z par ses utilisateurs. Dans un nouveau logement, tout est à reprendre à zéro. Les rangements d’autrui sont toujours incompréhensibles. Ainsi cette modélisation ne concerne pas les chambres d’enfant, qui forment un territoire à part où règne un chaos naturel.

L’organisation pratique de l’espace privé dépend d’une conception d’ensemble, qui s’établit en amont : sur papier, sur place ou mentalement, ou les trois. Il ne s’agit pas seulement de répartir des objets, mais aussi des usages, des horaires, des priorités, des réflexes.

Peu à peu, les éléments les plus usuels cessent de disparaître. Clés, lunettes, téléphone, montre, portefeuille, pass navigo, que j’étais sans arrêt contraint de remplacer, après des explorations vaines aux quatre coins du logis, attendent sagement, sur le plateau où je les ai posés, le moment de servir.

Par goût j’ai peu de meubles et de bibelots, mais ça ne change rien, car ce ne sont ni les meubles ni les bibelots qui se cachent constamment, mais les objets usuels et les documents indispensables.

J’ai beau savoir que je ne suis jamais resté longtemps dans le même lieu, que les villes cessent vite de me plaire, que les maisons sont des terriers interchangeables, je prends à chaque aménagement les dix jours nécessaires pour organiser ce nouveau lieu de vie.  Le reste suit sans hésitation.

La finalité de la gestion domestique intégrée, c’est de rendre un service continu et comme automatique. Son mode d’emploi est de se faire oublier.