L’Amour des lecteurs

L’angoisse qui vient, qui revient, au moment de publier un livre, n’est pas liée à la question du succès, mais à celle du regard.

Que serait l’acte d’écrire, si détaché de toute utilité directe, si lié à l’Eden c’est-à-dire à l’impossible, sans l’espoir de cet éclair rapide dans l’œil d’un inconnu ? Cela arrive chez un libraire, à une soirée, à une terrasse : quelqu’un qu’on n’a pas vu venir est devant vous, et aux premiers mots qu’il prononce, on comprend qu’il a lu, dans votre livre, l’autre histoire, la seule qui compte, celle qui est cachée sous le texte apparent.

Un des bonheurs de ma vie est d’avoir ainsi quelques lecteurs attentifs. Pas nombreux, pas fréquents, mais qui d’autant plus ajoutent, à la dimension de la surprise, un chiffrage miraculeux.

Pour cette raison, j’ai beau être un écrivain obscur, dont le nom ou le titre du dernier livre provoque chez la plupart des gens une sorte d’hémiplégie, d’attaque faciale, de début de maladie du sommeil, je n’ai jamais le sentiment d’être incompris ou rejeté.

Tout ce que je peux imaginer et mettre en musique, à travers l’étrangeté et la solitude de ma vie, fait mouche, tôt ou tard, pour dix ou douze personnes inconnues, lointaines, et proches en réalité, dans un instant de vision partagée.

Pour que le partage ait lieu, il faut pourtant d’étranges circonstances : d’abord une langue commune, ce qui veut dire un univers commun, quelle que soit sa langue native ; ensuite une certaine capacité de se mettre à la place d’un autre, personnage ou auteur ; enfin, une confiance dans l’imaginaire, c’est-à-dire dans la réécriture du vivant.

Sur ce fil suspendu au-dessus du vide, un à un s’avancent, rares, souriant, hésitants, ceux qui viennent à votre rencontre, et qui vous frôlent, et qui vous parlent, avant de s’éloigner pour d’autres rendez-vous. Un lecteur n’est pas un ami, c’est un voyageur. Vous faites partie de son voyage.  Le coup de foudre réciproque est circonscrit dans le temps.

L’auteur sait bien que ce lecteur n’est pas une vue de l’esprit, ni une projection de lui-même, mais une rencontre toujours attendue et inespérée, qui produit le déclic : jouissance de la lecture, amour des horizons perdus, mémoire de ce qu’on n’a pas vécu, et faculté de voir la vérité des faits imaginaires, qui n’attendaient pour exister qu’un témoin impartial.

 

 

 

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Du choix de sa langue

J’ai habité durant ma jeunesse à Louvain, petite ville strictement flamande mais qui avait la particularité, du fait de son histoire et de son université, de compter un bon tiers de locuteurs français dans sa population. Flamands et francophones se mêlaient naturellement. Ils n’appartenaient pas à deux nations, à deux « races » distinctes : ils descendaient pour la plupart d’un peuple brabançon étroitement imbriqué.

Les hasards politiques et culturels faisaient qu’une majorité avait le flamand comme langue maternelle, et une importante minorité, le français. Mais ils étaient pareils sur la plupart des autres points. Leur appartenance linguistique ne relevait d’aucun profil ethnique. Beaucoup de purs francophones portaient des noms flamands comme Van Der Maelen. Beaucoup de néerlandophones s’appelaient Anciaux ou Cambier. Leur tronc commun était l’axe de leur différence : seules leur langue et leurs références culturelles divergeaient.

Mais en un sens, cette langue était tout. Elle structurait les cœurs, mais aussi les physionomies. L’usage constant du flamand produit un autre visage, un autre regard, une autre bouche, même une autre implantation des dents, que l’usage du français. Croisant un inconnu dans la rue, je savais, de science certaine (pour parler comme le cardinal de Retz) de quel bord linguistique était l’homme ou la femme qui n’avait pas encore prononcé un seul mot.

Cette constatation, qui n’était au fond que d’une sociologie élémentaire, s’est révélée beaucoup plus décisive quand il s’est agi de me faire une psychologie privée.

J’étais ballotté entre deux langues et plusieurs langages, dans l’affreux monde mimétique de mon enfance (qui depuis n’a fait qu’empirer). Certains proches, certains membres de ma famille, circulant en aveugles dans plusieurs champs lexicaux à la fois, passaient d’un idiome à l’autre avec une confondante facilité. Je dois dire qu’ils les parlaient tous assez mal. S’ils avaient été de magistraux polyglottes nabokoviens, doués pour les transhumances multiculturelles, mon avis aurait pu être tout autre. Mais dans leur cas, aucune grâce efficace ne venait tempérer les simulacres de leur parole. La combinaison épouvantable du charabia des francophones de Flandre et du patois flamand de la Dyle, encore aggravée par l’injection sporadique du wallon namurois et du basic english, produisait un tohu-bohu pittoresque, mais désespéré.

J’ai choisi assez vite mon camp : le monolinguisme central – et tous les autres parlers comme langues étrangères. J’avais un impératif secret, un problème à résoudre qui n’était partagé par personne autour de moi. Un langage pour communiquer  ne me suffisait pas. Il me fallait une langue ferme et unifiée pour écrire, une langue à longue portée, vivante et en quelque sorte immortelle. Ma vie entière a découlé de cette décision instinctive, instantanée, dont l’étrangeté joyeuse continue à m’intriguer : parler français.

Secte

Je venais de perdre ma mère. Elle partie, il restait, du désastre de sa vie, les reliefs invisibles de ce qu’on appelle un héritage. Il restait aussi mes deux sœurs, l’une éthérée, placide, folle, et l’autre terriblement avide. Il restait surtout, dans la plupart des tiroirs du vieil appartement, à la place des couverts en argent et des miniatures en ivoire, les papiers à en-tête d’un mouvement messianique, les Gardiens du dernier jour, auxquels mes parents avaient adhéré dans la plus grande discrétion. Je comprenais à présent pourquoi ils n’étaient plus jamais libres le samedi soir.

Je respectais les choix de mes parents, dans leur terrible aveuglement. Ils s’étaient dépouillés de tous leurs biens terrestres pour monter plus légers au ciel, à bord de l’arche des Gardiens. Comment leur en vouloir ? Même au gourou qui les avait dupés je n’en voulais pas. Il leur avait pris leur argent mais en retour, les avait convaincus qu’ils ne mourraient jamais, que leur vie se poursuivrait dans une sorte de club de vacances interstellaire. Ainsi ils étaient morts ruinés, ce qui est aussi sage que de rendre l’âme sur un tas d’or.

J’ai été voir anticipativement le notaire, qui ne m’attendait que la semaine suivante. Je lui ai dit ce qu’il y avait à dire sur cette triste affaire. Je renonçais à l’héritage. Dans la foulée, je comptais me défaire d’un legs encombrant. Y avait-il des formalités notariales ? Sa réaction n’a pas été celle que j’avais prévue.

Il s’est montré indigné, non seulement que je refuse ma part, mais que je veuille offrir à mes sœurs, sans le faire entrer dans la succession, le cadeau que mon père m’avait fait à sa retraite, en me demandant d’en prendre grand soin. C’était une toile de Félix Ziem, qui avait orné jadis le salon de la maison familiale. Que mes sœurs se débrouillent avec elle, puisqu’elles l’aimaient tant. On y voyait, en vue plongeante, le château des brouillards, peint à grands traits gris et or, dans une conception fantasque et presque orientale. L’art dévoyé dans toute sa splendeur.

Me Lefort a tenté de me fléchir. Selon lui, accepter l’héritage de ses parents était un devoir sacré, une façon de leur rendre hommage pour tous leurs bienfaits. Il y allait fort, le notaire. Mes parents, saignés par mes sœurs, ruinés par les Gardiens, laissaient un passif insondable. Jamais ils n’auraient voulu que je me mette dans l’embarras en souvenir d’eux. Ils croyaient à la résurrection du septième jour, pas au respect des vieux meubles et des vieux tableaux. D’ailleurs, la toile de Ziem était plus encombrante que sacrée. Elle faisait 67 X 100 cm et avait besoin d’une sérieuse restauration.

Me Lefort insistait toujours, me faisant miroiter le bénéfice que je retirerais, comme écrivain, de mon sens de la solidarité. Bien sûr, si j’étais compris dans la succession, je devrais faire face aux engagements de mes parents, qui avaient signé avant de mourir un emprunt en faveur des Gardiens du dernier jour. Mais bon, c’était la vie, c’était comme ça.

Peu à peu, un soupçon m’a envahi. Me Lefort se comportait comme s’il faisait de ma décision une affaire personnelle. Avait-il peur que personne ne paye ses honoraires, si je me défilais ? Mes sœurs, il est vrai, étaient perpétuellement à court. Tout en l’écoutant, je laissais mon regard errer aux quatre coins du bureau. Ça et là, je notais la présence d’objets inattendus dans l’univers notarial : une boussole, une épée à la garde en or, une mitre d’évêque arborant un triangle et un œil, une gravure représentant le Mont Ararat. Il ne manquait, en définitive, qu’un presse-papiers en forme d’arche de Noé.

Je n’ai pas cherché à éclaircir, ni ce jour-là, ni plus tard, si Me Lefort était en cheville avec les Gardiens du dernier jour, si c’est lui qui avait poussé mes vieux parents à renoncer à leur antique catholicisme, pour se livrer aux délices d’un frisson nouveau. Simplement j’ai renoncé à déposer chez lui la toile de Ziem. J’ai fini par l’expédier à la pharmacie de ma sœur aînée. J’aurais préféré la confier à la cadette, mais elle vivait dans un couvent.

En sortant de l’étude, j’ai mesuré ma chance. De mes parents, je conservais la meilleure part. Ils étaient partis les mains vides, sans rien laisser ? Qui aurait pu le leur reprocher, à part mes folles de sœurs ? Ils m’avaient tout donné dès le départ : la langue française et le sens du bonheur. Il n’y avait rien à leur demander de plus.

 

 

L’acharnement euthanasique

Qu’il y ait des gens qui demandent à mourir, sans devoir faire l’effort de se suicider par leurs propres moyens, dans un monde où les armes sont d’un accès difficile et les poisons délivrés sur ordonnance, je le comprends très bien.  Qu’ils cherchent à partir dans la dignité, sans souffrance excessive et sans courir le risque de se rater, rien de mieux. Mais la société, une fois de plus, déplace le curseur, entre choix personnel et usage collectif. Le droit au départ volontaire s’inscrit désormais dans une dynamique globale où la mort devient une marchandise exagérément valorisée.

La phrase « pas d’acharnement thérapeutique, docteur » a peut-être parfois servi à éviter des souffrances inutiles à un moribond au cerveau détruit qu’un médecin zélé essayait contre tout bon sens de maintenir en état de vie végétative. Mais ce n’est pas le cas le plus fréquent. Ayant visité, ça et là, en hôpital, des personnes de ma connaissance, très malades, peu entourées, peu stimulées, j’ai eu l’impression que l’acharnement à faire vivre un mortel à tout prix n’était pas la pratique la plus répandue.

« Pas d’acharnement thérapeutique, docteur », prononcé dès que le malade commence à décliner, a permis à un nombre remarquablement élevé d’enfants égoïstes ou avides de hâter la disparition de leur père et de leur mère, et d’en finir une fois pour toutes avec les corvées.

Le fait que les parents aient tendance à vivre de plus en plus vieux est pourtant un signal qui ne peut échapper à leurs héritiers :  c’est le miroir de leur propre mort. L’octogénaire ou le nonagénaire qu’on « aide à partir » a des descendants largement sexagénaires, qui, longévité ou pas, ont toute leur jeunesse derrière eux, et comme avenir, une société où l’espace vital commence à se réduire sérieusement. Un peu de philosophie permettrait de s’interroger sur cette forme inédite du struggle for life.

Comment l’idée ne vient-elle pas à une génération d’orphelins retraités que le fait de pousser dans le vide des vieillards dont le désir de mourir reste à prouver, n’est pas sans danger pour eux-mêmes ? Ils favorisent bon gré mal gré l’avènement d’un monde où la mise à la retraite physique (qu’on continuera à appeler euthanasie, c’est-à-dire mort de qualité) sera décidée et signée de plus en plus facilement, sur des bases de plus en plus arbitraires, en vertu de considération de moins en moins compassionnelles ?

En somme, j’en parle à mon aise : mes parents sont morts, l’un au cours d’une opération, l’autre d’une crise cardiaque, sans que j’aie eu à me prononcer sur leur traitement et sur leur avenir. Et je n’étais pas le meilleur des fils.  Mais ils avaient l’âme chevillée au corps et un goût prononcé pour l’existence terrestre. On ne pouvait pas se tromper en jugeant qu’ils ne souhaitaient pas devancer l’heure ultime de leur mort.

On sait bien, du reste, que la plupart des gens qui meurent à l’hôpital, ne meurent pas tout seuls, naturellement, mais que leur passage est facilité par le traitement, par la morphine, ou par la décision d’interrompre les soins, de ne pas tenter un nouveau protocole : pratiques qui me paraissent du niveau de l’acceptable, mais tout juste. Aller plus loin, ce n’est pas faciliter la mort volontaire, c’est favoriser les euthanasies de confort.

Jamais je ne voterai, ni n’accepterai, ni ne demanderai, une loi visant à autoriser les ayants droit ou les médecins à décider légalement de qui vit et de qui meurt.

J’espère, pour ma part, quand je serai en train de perdre la partie, que j’aurai encore l’instinct de frapper l’individu qui voudra m’associer à mon assassinat. Rien ne presse, lui dirai-je plutôt, l’index glissé entre deux pages de mon livre pour ne pas perdre le fil.  J’aurai pris un visage avenant, sous les rides du 5e âge. Il faut se montrer patient et poli, pour mieux tromper l’adversaire, et ramasser ses dernières forces.

Ardoise magique

Qu’on imagine le narrateur à vingt ans, aveugle au monde et nourri de lectures, fort en Histoire et nul en géographie : on aura une bonne idée de l’inadaptation intégrale. Il a visité tous les pays d’Europe et quelques-uns d’Afrique ou d’Amérique. Il a dormi dans des trains, dans des bateaux, sur des banquettes d’aéroport, dans des hôtels de troisième ordre et même à la belle étoile. Il a déchargé des cageots, servi des sardines grillées, repeint des appartements exotiques. Il a bu des alcools forts et d’autres poisseux comme des figues. Il a parfois touché des corps sans avoir vu les visages.  Son ignorance de tout ce qui n’était pas les livres et les cahiers est resté aussi vive que s’il n’avait jamais mis un pied dans le monde extérieur.

Cette incompétence à vivre, ce décalage parfait entre les rêves et le réel, sautait aux yeux de ses congénères. Personne ne l’a jamais pris pour un témoin fiable. Personne ne lui a demandé de conseils ou de bonnes adresses, surtout en matière de voyages : on sentait bien que le moindre vieux guide périmé en saurait plus que lui. L’exercice d’un métier, la vie pratique, la compagnie des hommes, n’ont pas été d’un plus grand effet. Il ne retenait rien, à part la fin d’une phrase qu’il poursuivrait deux jours plus tard, s’il trouvait de quoi subsister entre-temps. Il était à vendre, mais ce qu’il vendait était sans valeur sur aucun marché. Personne n’a voulu savoir ce qu’il pensait de la guerre, ou de l’argent, ou de la Chine : on ne voyait pas d’où il aurait tiré ses leçons. Il offrait, à vingt ans et d’ailleurs à quarante, le témoignage parfait de l’innocuité de l’expérience. Si quelqu’un n’a rien appris de la vie, n’a rien retenu de ses visites des villes, des musées, des temples, des tavernes, des sites grandioses, ni des moments d’aventure, des périls de la route, des petits emplois et des grandes fatigues, des responsabilités qu’il avait exercées le temps d’un soupir, c’est lui, indubitablement.

Il n’inspirait pas confiance, non par manque d’honnêteté ou par manque de cœur, mais par manque de présence. Il ne semblait jamais avoir été où il avait été, n’avait pas connu ceux qu’il avait connus, n’avait pas l’air de savoir comment fonctionnaient les métiers, les machines, les mœurs qu’il avait pourtant pratiqués. Il n’était pas dépourvu de mémoire, puisqu’il pouvait retracer tous les méandres d’une conversation ancienne avec une personnalité connue ou inconnue : mais sur les circonstances de la rencontre et sur la nature de cette personnalité, il avait, d’un geste spontané, sans doute involontaire, fait coulisser l’ardoise magique. Tout était effacé.

Il est possible que son incapacité ou son refus de tirer de la vie le moindre acquis durable ait eu une sorte de charme. Mais enfin, on ne lui trouvait pas seulement du charme, on diagnostiquait aussi une certaine lenteur, une certaine inutilité. Il ne donnait pas l’impression d’être capable de faire ce que chacun autour de lui faisait sans y penser, et comme par un don naturel. Lui n’avait pas ce don. Quand, à la suite de circonstances diverses dont il avait perdu le fil, il se retrouvait au lit avec quelqu’un de long, de doux, de nu, de sensible, d’attentif, d’impatient (par une sorte de coïncidence, c’était toujours des femmes), il constatait, à une certaine curiosité, ou à certaines intonations, qu’on cherchait à savoir s’il savait bien de quoi il s’agissait. Pour finir, une main, une bouche, un torse, en s’appuyant contre lui, prenaient en charge une fois de plus de l’initier au secret de l’amour physique :  en sorte qu’il a pu dire, si nombreuses qu’aient été ces occasions nouvelles, que c’était une suite de premières fois.

Un homme de vingt ans, puis de quarante, puis de soixante, qui paraît  toujours entrer vierge dans la chambre conjugale, est le double parfait de celui qui doit réapprendre chaque été à monter à vélo, celui qui revient à Rome, ou à Londres, ou dans la ville de son enfance, sans la moindre impression de déjà vu, celui qui doit regarder le nom des rues pour retrouver sa maison, celui qui découvre avec stupeur, en triant de vieux papiers, qu’il a joué en Bourse et enregistré des pièces radio, celui qui pense, comme à la veille de ses vingt ans, que seule compte la littérature, que la vie suivra comme elle peut.

 

 

Pour vivre ici

Le mariage est une des aventures humaines les plus inconcevables.

Faire entrer dans son quotidien une personne à peu près inconnue. Avoir avec elle un logement en commun, des repas en commun, un lit en commun, sans aucune date de fin de bail. La rendre témoin de ses manies et de ses façons de penser. L’associer aux décisions les plus cruciales de l’existence – carrière, logement, argent, santé. S’adapter à ses habitudes et parfois à ses humeurs. Renoncer à l’intimité et à l’autonomie – et le faire de plein gré, sans pression extérieure. Il y a dans tout cela quelque chose de vertigineux. Mais le plus acrobatique est la dimension conjugale : s’engager à deux dans un processus qui inclut la connaissance, la connivence, la solidarité, et cette suite de rituels bizarres que sont le sexe domestique, l’emprunt immobilier et la mise au monde d’enfants dont on sera responsable pour toujours.

L’esprit d’imitation, la tradition, la peur d’être seul, sont de mauvaises raisons de se lier de façon durable avec un être de rencontre. L’attirance physique et l’émotion sentimentale ne fournissent pas de meilleurs critères. Il ne s’agit ni de coucher librement ensemble, ni de faire un voyage de noces qui durerait plus longtemps que la moyenne des voyages : mais de s’installer dans la vie collective pour une durée indéfinie et explicitement longue.

J’appelle mariage ce voyage au long cours. Peu importe le détail des différentes formes légales d’un tel engagement.

Une entreprise fondée sur des bases aussi floues peut s’arrêter du jour au lendemain, par accident ou par usure.  Le désir physique et les battements de cœur accélérés sont éphémères, dans une société qui met en avant, on ne sait pas très bien pour quoi, la monogamie. Espérer qu’ils seront assez forts pour faire vivre ensemble des êtres hétérogènes n’a pas le sens commun.

La cause de la plupart des divorces tient en trois mots : incompatibilité d’humeur. On croit que c’est une raison parmi d’autres, mais en réalité, c’est presque la seule. On s’était lié « pour toujours » avec quelqu’un qui ne nous convenait pas.

Tout l’enjeu est de chercher son semblable et non son contraire.

Se marier à un être de sa sorte, partager dans une large mesure avec lui sa vision du monde, ses manières de table, ses préférences culturelles et surtout, sa langue intime, est un besoin fondamental, faute de quoi seul un miracle peut empêcher l’explosion du couple en plein vol.

Bien entendu, il n’y a pas d’inconvénient majeur à ce qu’un couple se fasse et se défasse assez rapidement. Mais précisément, un mariage n’est pas la constitution d’un couple, mais sa transformation volontaire en entreprise de longue durée.

C’est là qu’on retrouve, comme un thème musical assoupi, l’idée simple et claire d’un mariage dans lequel la raison et l’équilibre joueraient un rôle majeur.

On se trompe sur les mariages de raison. On les confond avec les mariages arrangés. Mais la plupart des mariages arrangés sont déraisonnables, et en outre scandaleux, car ils ne sont pas arrangés par les intéressés. Tandis que les mariages de raison visent au bonheur durable.

Les esprits méfiants croient qu’en se mariant par raison, on fait le sacrifice de l’amour, mais c’est le contraire. On fait l’économie de l’aveuglement et du ratage programmé. L’amour est la pesée invisible, la variable d’ajustement émotionnel.

C’est pourquoi la passion nerveuse, l’ébriété sexuelle, la jalousie, la convoitise, l’obsession, ne peuvent passer pour l’amour qu’aux yeux de ceux qui confondent les causes et les conséquences. Il ne s’agit pas de perdre la tête chacun de son côté, mais de la trouver ensemble.

Un mariage réussi est ce qui peut arriver de mieux dans la vie. Évidemment, on ne peut pas juger de la réussite d’un mariage du point de vue de l’idéal. L’idéal est un autre monde que personne n’a jamais visité. Il faut s’accommoder de ce monde-ci, et accepter l’ambiguïté des rapports humains.

Skripal ou le roman

Un agent secret russe, qui vendait des renseignements aux services anglais, se fait prendre par ses maîtres, est condamné, emprisonné, puis échangé contre des espions russes opérant en territoire britannique.  Huit ans après avoir recouvré sa liberté, et vivant à Salisbury, il reçoit la visite de sa fille résidant à Moscou. Aussitôt, l’impunité apparente dont il jouissait bascule. Lui et sa fille sont victimes d’un gaz innervant, le novitchok, qui les met tous deux aux portes de la mort. À peine une semaine plus tard, Madame May, premier ministre britannique, dénonce officiellement le responsable : la Russie. « Il n’existe pas d’autre conclusion que celle qui désigne l’État russe comme coupable de la tentative de meurtre de M. Skripal et de sa fille et des menaces contre la vie d’autres citoyens britanniques. » Elle annonce une série de mesures de rétorsion, économiques, sportives et diplomatiques.  La Russie dément. Elle prend des contre-mesures équivalentes. Ses démentis ne convainquent pas. D’autres pays s’en mêlent. L’escalade se poursuit. Les alliés de l’Angleterre semblent sûrs de leur bon droit : c’est Poutine qui a commencé. Il a gardé des mauvaises manières héritées du KGB et il est temps de le remettre au pas.

Le plus gênant dans la façon dont cette histoire est présentée ne tient pas aux soupçons dirigés contre la Russie, mais aux arguments utilisés pour étayer la piste russe. Aux yeux de la plupart des gens, l’idée que Poutine puisse faire assassiner un « traître » n’a rien d’incroyable. On peut même dire que c’est la théorie de son innocence de principe qui surprendrait considérablement. Il n’y a donc pas à pousser les hauts cris si le pouvoir russe est soupçonné d’être pour quelque chose dans cette affaire. Ce qui ne tient pas debout, c’est la démonstration officielle de sa culpabilité.

Jamais depuis l’épisode des supposées armes de destruction massive en Irak, on n’avait vu mettre en avant, au titre de preuves, des informations aussi péremptoires et aussi floues. C’est ici que commence le roman.

Considérer que le novitchok étant un poison mis au point en Russie soviétique, seul le gouvernement russe actuel pourrait en contrôler l’usage et en décider l’emploi, est si évidemment absurde que toute la chaîne des déductions est frappée d’un doute majeur. Poutine est ou n’est pas derrière l’attaque qui a plongé Sergueï Skripal et sa fille dans le coma, ce n’est pas tranché. Mais l’origine historique de la fabrication du poison n’a rien à voir avec sa détention exclusive. Dans un monde d’espionnage technique généralisé, de changements de camp et de changements de stratégie, de ventes d’armes illégales et de retournements d’alliance, il n’existe aucune forme de savoir quelconque qui soit intangiblement liée à un seul possesseur, à un seul État. Le brevet du novitchok, que l’on sache, n’a pas été déposé.

Les grandes ou moins grandes puissances ont pour la plupart des laboratoires militaires ou gouvernementaux chargés de fabriquer, d’expérimenter ou de contrer des armes chimiques et bactériologiques. Ainsi il existe en Grande-Bretagne un endroit nommé Porton Down dont c’est l’activité spécifique. Croire qu’il n’en existe pas aussi en Chine, aux États-Unis et dans divers pays industrialisés serait pousser l’ignorance jusqu’aux limites de l’aveuglement.

Pour ce qui est de l’argument complémentaire, selon lequel seule la Russie, dans la droite ligne de l’Union soviétique, est susceptible d’assassiner à l’étranger ses anciens agents et ses ennemis de toutes sortes, il ne mérite pas qu’on s’y attarde. Chaque année ou presque, on apprend que la CIA ou le Mossad a liquidé tel adversaire encombrant : et tout à coup, aucun service secret autre que russe ne serait capable d’une telle pratique ? Pour nous en convaincre, il faudrait faire un gros effort pédagogique. Pas forcément publier les preuves décisives, qui si elles existent, peuvent relever du secret défense ; mais du moins fournir des éléments indiciels qui ne soient pas fallacieux par essence. On ne nous les fournit pas.

Pourtant tout se passe au niveau des États comme si pour eux les faits étaient établis : dix-huit pays européens, plus les USA et le Canada, expulsent à tour de bras des diplomates russes, et la Russie en expulse autant par mesure de rétorsion, et le ton monte, et le mot de guerre est évoqué, et les arguments circulent, et les contre-arguments pleuvent, sans que le moins du monde nous soyons éclairés.

Il faut donc, une fois de plus, réfléchir en termes de scénario.  Imaginer toutes les raisons pour lesquelles Theresa May s’est lancée dans cette aventure aux conséquences imprévisibles.  Considérer comme également possible qu’elle dispose de preuves et qu’elle n’en dispose pas. Évacuer comme improbable qu’elle soit mue par de simples raisons éthiques, comme de juger inadmissible l’agression d’un vieil espion russe sur le sol anglais. Estimer l’intérêt que cette opération boule de neige dirigée contre la Russie présente à ses yeux. Voir quel lien possible existe entre la posture de Donald Trump et la sienne dans la critique active et agressive de la Russie de Vladimir Poutine. Évaluer l’avantage que représente pour elle sa position soudaine de leader dans l’union sacrée qui se dessine contre notre gigantesque voisin des steppes. Envisager le poids que le Brexit, les relations avec l’Union européenne et les USA, les intérêts commerciaux et financiers, pèsent dans la décision de mener une croisade contre la plus grande puissance militaire d’Europe, sur la base d’arguments si spécieux qu’ils ressemblent à des prétextes.