Trois secrets

J’ai avancé dans la vie en gardant au cœur trois secrets. Ce n’étaient des secrets que de loin. De près, on aurait pu les lire sur mon visage, si on avait voulu. Deux d’entre eux, du moins. Qui me connaît sait ce que l’amour et la littérature sont pour moi. A condition que je n’en fasse pas profession, on me laissait passer. Le troisième secret était moins apparent. Pas masqué, juste implicite, discret, gravé en moi comme un filigrane, transparent, visible à l’œil nu. Tout ce que je suis, tout ce que je représente pour autrui, était lié à ce secret-là, d’une manière si évidente que personne n’en a rien soupçonné.

Je n’ai jamais cru que c’était grave, ou héroïque, ou fou. Mais je n’en parlais pas. Comme un blond ne cherche pas à cacher qu’il est blond, un médecin qu’il est médecin, sauf circonstances tout à fait tragiques, l’idée de me cacher de ce qui fait ma fierté et qui donne un sens humain à ma vie ne me viendrait pas. L’idée de m’en vanter non plus.

Ainsi, ne pas la dire et pourtant la montrer a suffi à rendre impénétrable une réalité presque ostensible. En l’évoquant ici, sans prononcer le mot central, il me semble que je l’écris en lettres éclatantes. Un petit nombre de lettres merveilleusement agencées. Le bonheur en est l’enjeu.

Je crois qu’à part ma femme, et encore : par divination, personne n’a jamais su quel était le principe qui guidait mes actes et qui en constituait le centre. Il n’y avait rien à en dire, sauf que c’était lui et que c’était moi.

Secret au grand jour, faucon posé sur mon poing, éclat de la lumière sur le livre grand ouvert.

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Horizontal

Je me souviens de ma paresse comme d’une île perdue. Il est temps de la retrouver. C’était si bien.

J’avais désamorcé la plupart des pièges de la société. Les heures de présence, les ordres à donner et à recevoir, les fêtes de famille avaient disparu. A part m’inquiéter du salut du monde – problème métaphysique – je n’avais pas d’obligations fixes.

Pas de coin-bureau. Pas de poste de travail nomade.  Pas de séances d’écriture furtive dans les cafés. Je travaillais sur mon lit, parfois assis, le plus souvent couché.

Ma chambre était le centre d’un minuscule royaume.

Depuis ma préhistoire, je passais au lit la plupart de mes loisirs, et toutes mes heures de travail : un téléphone à long fil posé contre mon flanc, les papiers épars sur ma couverture, les genoux repliés en guise d’écritoire, plusieurs stylos à l’encre noire, plusieurs bics rouges, dans un plumier en bois sur la table de chevet.

Plus tard, les petites machines à lire, écrire et parler ont facilité et poursuivi le jeu.

Même mon mariage et la venue de mes enfants n’ont pas modifié mes pratiques. Ma femme s’est habituée à me voir à toute heure allongé. Souvent, je prenais le petit déjeuner avec elle ; nous sortions chacun de notre côté pour conduire un ou deux enfants à l’école ; parfois j’allais donner un cours ou lire des manuscrits dans un étroit petit bureau parisien. Je rentrais chez moi dare-dare, je posais mes vêtements sur une chaise, j’enfilais une tenue de nuit, caleçon distendu, T-shirt délavé, mon scaphandre pour plonger dans les mondes imaginaires.

Ainsi j’ai fait mes livres, acheté et vendu des actions et des appartements, corrigé des copies, lu Montaigne et Wittgenstein, la Recherche et l’Enéide, en position presque horizontale, avec le concours de deux ou trois oreillers.

Sur ce frêle esquif, je voyageais léger. J’exterminais les papiers inutiles. Les plus importants, je les perforais et les répartissais entre quatre classeurs (littérature, phénix, banque & bourse, plaisirs). Ces classeurs n’ayant aucune place fixe, je les couchais sur certains rayonnages de bibliothèque. Ils sont toujours là, en plusieurs volumes, avec la mention des dates, au-dessus des œuvres complètes de Thomas d’Aquin. Étendus sur le flanc, ils me rappellent que je me suis relevé, quand rien ne m’y obligeait.

Pourquoi ai-je écouté des voix dissonantes qui me disaient de m’activer ? J’étais d’une activité infernale. A peine allongé, je m’enfonçais dans la paresse du travail. C’est ensuite que je me suis dispersé.

J’ai vu l’Asie et l’Afrique. J’ai participé à des colloques et à des congrès. J’ai joué au poker. J’ai visité le parlement européen. Autant dire que je n’ai rien fait.

J’efface ces années frivoles. Je reviens à ma vie d’avant. Horizontal, je retrouve mes marques. Mon lit fend sans effort l’espace-temps.

Lit d’hôtel

Je suis un faux nomade. Un voyageur imaginaire. Les hôtels sont mes ennemis.

Peur du dépaysement ? Non. Des portes des voisins ? Non. Des visiteurs intempestifs ? Non. Des mauvaises connections internet ? Des salles de bains incontrôlables ? Non. Pas pour ça.

J’aime la solitude, l’anonymat, les histoires rapides, les coupures, les confidences, les voix dans les couloirs, les odeurs inconnues, les serrures soumises, les disparitions. Tout devrait me plaire à l’hôtel. Mais une chose ne me plaît pas : c’est le lit.

En pays du Sud, il est garni de draps et de couverture, dans lesquels je m’entortille et me ligote, et où le sommeil me fuit comme un lièvre. En pays du Nord, il est muni d’une couette si étroite et si courte que les pieds, quoi qu’on fasse, dépassent toujours. Quelqu’un de ma taille qui veut se couvrir jusqu’au menton a évidemment besoin d’une couette sérieusement plus longue que lui, plus longue que le lit. Ou alors, il doit dormir en chien de fusil, ce qui est difficile quand la couette est à peine plus large que les épaules. Cette conception en tapisserie, en carpette, de l’édredon sensé vous envelopper de sa masse tranquille, fausse le jeu du sommeil.

On trouve dans tous les lieux du monde des couettes qui feraient l’affaire : excepté toutefois dans les hôtels et dans les chambres d’hôtes.

La variété de petits rectangles durs, de galettes mollassonnes et sèches qu’on vous procure dans ces bivouacs payants me paraît appartenir au genre non pas spartiate, mais mortificatoire. Quand on se retire à la Trappe, pour expier par le cilice ses errements de jeunesse, on reçoit sans doute en partage un édredon pareil, et on s’incline sur la main du Supérieur pour baiser son anneau. Je dois dire que ce n’est pas mon genre. Je préfère finir comme Pétrone que comme l’abbé de Rancé.

Un lit, ce n’est pas seulement un cadre, un matelas et un sommier. C’est un dispositif global qui inclut le chevet et la lumière. Le chevet est très représentatif de l’incapacité qu’ont la plupart des gens, à commencer par les architectes d’intérieur, de concevoir qu’on se met au lit pour trois choses au moins, et non deux. Les deux premières, dormir et baiser, nous n’y reviendrons pas (parler de sexe dans une chronique !) Mais la troisième, c’est lire-et-écrire : pour cet usage rien ne va.

De la lumière toujours trop basse qui éclaire le pied du lit et non le niveau de vos mains, à la planchette assez large pour accueillir un verre d’eau et un flacon de somnifères mais aucun de vos instruments de nuit, en passant par la tête de lit, conçue pour que les oreillers qu’on a empilés derrière sa nuque soient engloutis dans une fente dès qu’on remue, tout est prévu pour vous faire échouer.

Il faudrait changer à la fois de corps, de culture et de style pour jouir d’une bonne nuit d’exil : c’est beaucoup demander à quelqu’un qui ne fait que passer.