L’Usage du monde

La Terre est un jardin, assez mal tenu dirons-nous : la plupart de ses allées transformées en dépotoir, en décharges gonflées de fumées toxiques. Mais il n’est pas interdit d’y circuler le nez au vent, à condition de ne pas piétiner les dernières fleurs.

L’usage du monde, pour ce qui lui reste d’existence, suppose une parcimonie raisonnée. La simplicité volontaire n’est pas le dénuement, mais le plaisir réglé sur le bon sens.

A fuir, le luxe superflu sous de multiples formes : ces passerelles en bois précieux et rares importées de l’autre bout du monde, ces 4X4 Porsche pour faire ses courses de proximité, ces vêtements de confection fabriqués en Inde et griffés à Milan cent fois leur valeur, ces radiateurs diffusant une chaleur de 23° l’hiver quand il est si simple de porter un pull, cette flamme bleue perpétuelle de la veilleuse sur les gazinières d’Amérique, cette surenchère d’avions au prétexte du sens des affaires ou de l’amour des voyages, ces fruits et légumes hors saison ramenés glacés de leurs serres lointaines, ces changements de téléphone et de tablettes tous les dix mois, ces mauvais plats cuisinés sous leur triple emballage, ces fêtes obligatoires au service du commerce de babioles imputrescibles.

Ce qui heurte, dans le luxe inutile, c’est le décalage bien plus que le clinquant ; c’est le gaspillage, non le prix : la terre s’épuise par mauvaise gestion et ses ressources fossiles ne seront pas renouvelées de l’extérieur. Un vol charter pour aller passer quelques jours au soleil des Bahamas, m’apparaît comme une gabegie scandaleuse,  peu importe que le billet ne coûte que soixante-neuf euros aller-retour : le kérosène consommé en vain manquera à nos enfants.  C’est la différence entre le gaspillage et l’inutilité.

Une montre analogique au prix d’un studio est une idiotie qui ne nuit à personne. Un ticket d’entrée au dîner de la convention démocrate, à cinquante mille dollars le couvert, est une opération vulgaire et inutile, mais elle ne  choque pas sur le plan éthique, elle est une faute de goût sans être un mauvais procédé.

Je suis un dépenseur sans être un gaspilleur. J’aime les luxes honorables, quand ils sont à ma portée : le crabe et le homard frais pêchés, les très bons vins, les appartements immenses -éventuellement glaciaux – les taxis frétés à la journée pour découvrir la campagne environnante, les premières classes dans les TGV, les promenades dans le parc du château de Versailles,  la musique de Bach, les gros livres sous la maigre lampe. Le papier, les vignes, les logements frigorifiques, les parcs, la place pour les jambes,  un peu d’essence, un peu d’électricité, sont d’un usage innocent, sans conséquences ruineuses, non seulement pour nous, mais pour tous.

 

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