La Dernière fois

Elle me souriait et je retombais en enfance. C’était un mauvais signe, ce retour en arrière. J’avais gardé un souvenir sombre de mes premières années. Elles étaient faites d’attente indécise, d’impatience, de frayeurs sans fin.  Elles n’offraient aucune place au bonheur

Retomber en enfance, même par les chemins de la naïveté et du secret, ce n’était pas une bonne affaire. Je savais ce qui m’attendait. Un sentiment d’angoisse. Aucun espace de fuite. Des odeurs, des couleurs affreuses.  Le matin, le midi et le soir quadrillés comme la cour d’une prison.

Quand elle n’était pas là,  j’allais voir le monde. Sans elle, le monde ne m’était rien. On me disait que j’avais rajeuni, que je paraissais heureux. Les gens ne sont pas psychologues. Ils prennent l’égoïsme de l’amour pour un état d’équilibre. Ils prennent l’épuisement du plaisir et de la peur pour un air détendu.

J’étais parfois tenté de leur dire que je ne dormais plus. Mais j’avais lu sur internet que l’insomnie complète n’existe pas, que c’est une illusion, une névrose. Je ne tenais pas à me l’entendre expliquer en détail.  Chaque heure de ma nuit solitaire avait compté double. Chaque seconde avait griffé mes nerfs.  J’avais besoin de flotter un peu dans la journée, d’entendre des voix, de toucher des objets aux formes parfaites : un verre d’eau fraîche, un gros stylo d’acier. Je recherchais des moments de pureté platonicienne, en espérant qu’elle m’appelle, qu’elle  me propose, de sa douce voix de petite voisine idéale, un rendez-vous dans le fond du jardin.

J’irais. J’y allais. La fin de la journée en était illuminée. Quelque chose allait enfin se passer.  Elle viendrait se serrer contre moi. Elle aurait grandi dans l’absence. Elle aurait une odeur de vanille, comme une promesse. Elle attendrait de moi l’enfance. Elle me la tendrait en miroir. Je nous verrais dans ce miroir. Je la verrais,  appuyée contre mon épaule, serrer ma main. Je sentirais la force de sa main faite pour la caresse. Je m’assiérais dans l’herbe. Elle viendrait me rejoindre. Ses lèvres s’arrondiraient sur les mots uniques. Elle me dirait le secret des adultes. Le grand secret solaire. A mon tour, je sortirais de ce monde vide et sec. A mon tour, grâce à elle, enfin, je saurais.

 

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