Abonné absent

La paresse a une musique particulière. Je crois que c’est à cause de la part de dissimulation qu’elle contient. Personne n’est vraiment paresseux au grand jour. On traite parfois de paresseux les gens qui visiblement ne font pas le travail qu’on attend d’eux : le collégien rétif, l’employé démotivé, l’absent perpétuel. Mais la paresse véritable est un vice essentiellement caché. Ce vice, chez moi, est habituel, mais il a un pic saisonnier. L’hiver, je contrôle à peu près ma vie. J’écris presque tous les jours, et même quand je n’écris pas, je tiens mon encre sèche en prévision d’un retour de grâce. Je résiste ainsi jusqu’au milieu du printemps. Quand la montée de la chaleur rend l’idée de l’écriture irréaliste, intenable, je me rue de toutes mes forces dans une paresse insensée.

Avec elle s’installe une assez vive désorganisation sociale, familiale, professionnelle et même une baisse de ma moralité. Deux mois, souvent trois mois de flottement absolu, où je ne trace que quelques lignes de temps à autre, sur des bouts d’enveloppe, où je ne lis que des livres policiers, où je ne bois que du lourd vin de pays, où je ne mange que mes préparations culinaires favorites, où je dors jusqu’à onze heures par jour, où je ne me tiens pas du tout au courant de l’actualité, pas même de celle qui me concerne directement, où je n’ai aucune activité physique, à part quelques longueurs lentes dans la piscine, où je ne rêve pas, où je ne stresse pas, où je ne téléphone pas, où mes amours de vacances sont des citations d’autrefois : ce régime me met en quelques semaines dans un état de jachère intellectuelle si complet que je ne me crois plus capable de remonter jamais la pente.

Il faut l’apparition des premiers cieux gris au-dessus des paysages plombés du Luberon ou des Pouilles pour me rendre au sentiment de la dignité et au goût de l’action. En somnambule, je me remets au travail, comme on sort d’un tunnel en rampant, avec des moments d’espoir et des moments d’abandon, sans savoir si on reverra la lumière et les visages humains.

L’écriture, je m’en souviens, m’a fourni l’énergie nécessaire pour tenir debout. Cela n’avait rien à voir avec l’ardeur qui m’aurait permis de maîtriser le travail et le temps. Un peu d’assiduité, un peu d’espace organisé, beaucoup de silence : c’est tout. Tant bien que mal j’ai joint les deux bouts. On peut être fécond en travaillant une heure par jour, et même pas tous les jours, au sein d’une immense paresse rythmée par la rêverie, la sieste, la lecture et l’aventure imaginaire. Cette fécondité vague n’a pas grand-chose à voir avec une vie réussie.

Si l’inspiration existe, si elle m’a parfois tendu la main, c’était pour m’empêcher de me noyer et rien d’autre. Comme tout le monde j’ai dû me débrouiller seul et comme la plupart des gens, je n’ai rien vu venir.

© Luc Dellisse 2022. Tous droits réservés

Le vieillissement d’Orphée

Au jour le jour, un sentiment d’éternité poétique me possède. Il n’a aucun sens, mais c’est une façon comme une autre d’être heureux. Parfois, l’évidence me saute à la figure comme un chat. Tout ça n’est pas fait pour durer. Cette possession du monde par la poésie prendra fin. Le flux de l’invention, de la vision, avec ce que cela comporte de jouvence, sera interrompu, coupé net, par déconnexion.

Il ne faut pas faire intervenir la mort dans cette équation. La mort n’est pas une brisure de la courbe, c’est son effacement. Avec elle, après elle, rien n’a eu lieu.

Les circonstances où ce que j’appelle la poésie ne ferait plus partie de ma vie, alors même que la vie continue, ne sont pas difficiles à imaginer. Car le rapport heureux aux sortilèges du monde ne tient qu’à un fil. L’usure, sous une forme ou une autre, fait sauter les torons.

Un jour, tôt ou tard, la grâce s’en ira. Le petit appareil de captation ne fonctionnera plus. C’est ainsi. Ça s’appelle vieillir. Je me lèverai sans le désir panique d’être intense, de tirer parti du réel. Je resterai extérieur au monde que je vois.

Mon amour pour la poésie n’était pas aussi vif quand j’avais vingt ans. Il a pris de plus en plus de force au fil de mon âge. Il occupe désormais le domaine de mes jours, à perte de vue. L’exercice du regard, volontaire ou non, a joué un rôle décisif. Je me suis à accoutumé à compter sur les pépites du quotidien, même quand elles sont encore serties dans leur gangue et qu’elles ne se distinguent pas des cailloux.

Imaginer que ces journées de trouvailles ne se renouvellent plus, non parce qu’il n’y a plus rien à trouver mais parce que j’ai fini de voir, est amer. La vieillesse, c’est entrer dans le brouillard, où les formes et les rencontres sont figées.

Il viendra un jour pour Orphée à la barbe blanche, au pas hésitant, à l’esprit tâtonnant, où même si la route est encore longue, plus rien sur le chemin ne lui parlera. Il lui faudra continuer à avancer, sans amour et sans repères. Retourner à la stupeur première. La fin de l’histoire mord la queue du commencement.

Je n’ai pas peur de l’avenir parce que pour l’instant je suis encore immortel. Je n’ai pas peur parce que j’espère mourir vivant. Le franchissement du Styx aura lieu avant la descente aux Enfers. Eurydice n’est jamais perdue. Elle est hors d’atteinte. On l’imagine, quand la mémoire sera verrouillée, souriant encore, avec ses yeux tendres, avec son visage plein de lumière.

© Luc Dellisse 2022. Tous droits réservés

Durée

J’ai mis longtemps à voir ce qui était sous mes yeux. J’ai dû apprendre à distinguer les contours de la réalité, comme on apprend une langue inconnue. Dans ma jeunesse, je traversais le monde visible sans lui prêter le moindre regard. Je vivais dans ma tête, un peu plus qu’il n’est raisonnable.

Les êtres humains, en général, ne tiennent pas particulièrement à regarder autour d’eux. Ils préfèrent vivre dans la réalité virtuelle, c’est-à-dire dans un univers imaginaire que les habitudes, les religions, les rumeurs et les fables substituent depuis toujours au monde immédiat. Je suis loin de condamner cette habitude universelle : elle est la vie même. Notre esprit a besoin d’écrans et de prismes pour oublier que nous sommes des êtres éphémères dont le mécanisme d’autodestruction est enclenché dès le premier jour.

Au vrai, nous n’avons pas d’autre pouvoir que d’assurer la durée de notre espèce en entretenant une chaîne de morts successives. Faire un enfant, c’est mettre en vie un être qui commence aussitôt à mourir. Cette idée qui m’empêche de dormir quand elle s’impose à moi suffit à comprendre pourquoi notre biotope naturel est le non-voir. Mais il y a des nuances dans la non-vision. La plupart des gens, à cause de la nécessité de se débrouiller sur le terrain, de subsister à l’aide de tâches répétitives, et de coexister parmi leurs congénères par la vertu de rôles interchangeables, ont un rapport intermittent mais concret au réel. Je les comprends et je les admire. Mais j’étais sans doute plus gravement qu’eux enfoncé dans l’imaginaire, car malgré la maladie, la solitude ou la pauvreté, que j’ai bien connues, les nouvelles du concret ne me parvenaient que de très loin.

Mon manque de sens pratique n’était qu’un aspect mineur d’une absence plus profonde : l’absence d’attention aux variations du quotidien. Personne n’est entièrement présent au monde, il y a toujours une sorte d’équilibre instable entre ce qu’on croit et ce qu’on voit, entre ce qu’on imagine et ce qu’on éprouve réellement. Mais dans mon cas, cela prenait des proportions inaccoutumées : j’étais un sujet singulièrement peu doué pour le réel.

En partie, cela tenait au fait que, grand lecteur depuis l’âge de quatre ans, je reconnaissais mieux le monde à travers les livres que par expérience directe. D’autre part, durant mon enfance, je n’aimais pas le monde qui m’entourait, la Flandre mesquine, la famille geignarde, la télévision omniprésente, l’école brutale, la nourriture surgelée, l’absence d’aventures et l’incommunication. J’avais l’impression, tout en la sachant fausse, que le monde n’avait pas d’autres charmes à offrir que ce programme peu alléchant. Il y avait bien l’amour, qui m’attirait, mais il a mis si longtemps à venir, sous ses formes les plus diverses, que je me suis forgé en l’attendant une fantasmatique sentimentale, qui avait peu de chances de se concrétiser. Là aussi, trouvant la vie indigne de la vie, je compensais par des romans.

Aux études, au travail, en couple, en voyage, je ne voyais que ce que je voulais bien voir, et je n’en retenais que des impressions indistinctes, des images rapides, et la nostalgie de ce qui m’avait échappé (de ce que je n’avais pas su voir).

Parfois je cherchais refuge dans un certain matérialisme, par où j’espérais me rapprocher du réel. Il est facile de se convaincre que quand on a un orgasme, quand on boit un verre de vin, quand on nage dans la mer, on ne rêve pas, on éprouve ce qui est. De même quand on se blesse en pleine action, ou qu’il faut prendre des décisions dont notre sort et peut-être notre vie dépendent. Mais ce sont des moments éphémères, et de plus, ils donnent au plaisir ou à la douleur, ou à d’autres secousses, une importance dont on a du mal à admettre la valeur intrinsèque. Mais mourir aussi est une solitude, et c’est ce qui lui confère ce caractère de paradigme, bien qu’on ne meure qu’une fois, et en général longtemps après qu’on a découvert qu’on était mortel.

© Luc Dellisse 2022. Tous droits réservés

Finis Terrae

Petit chant de victoire, ou chant funèbre, au moment de finir mon livre: et je suis à deux jours du but longtemps attendu. Peut-être est-ce simplement une libation à la chance qui m’a permis de franchir les obstacles et d’aller jusqu’au bout. Un poème, c’est la dernière touche…

La main levée qui met de l’ombre sur le mur

Appartient à la nuit, à la partie perdue

Une autre nuit descend dans les ressorts du temps

Le jour part en vainqueur dans les jardins.

Le mensonge est un miroir aveugle.

Un trou d’eau noire, un mouvement de fuite

Yeux fermés tout est faux dans l’ordre du visible

Un instant suffit à isoler le jour.

Revoilà le moment du regard retourné

Du geste lent posé sur les visages clairs

Rendre au regard sa force est une fièvre

Ardente, une lointaine musique qui revient.

Il n’y aura plus jamais deux mondes imbriqués

Adieu aux repentirs des forêts et des flammes

Adieu aux silencieux couteaux, au risque

De mourir sans avoir vu passer la splendeur.

© Luc Dellisse 2022. Tous droits réservés

Revenir

Au nombre des perturbations volontaires de l’existence, il y a l’amour.

C’est une perturbation à la fois attendue, espérée – et terrible. Elle consiste à faire dépendre notre capacité de bonheur d’une expérience émotionnelle brutale, surgie d’un moment d’éternité sans doute imaginaire, d’un saut hors du temps.

J’ai cru longtemps que seul l’amour avait ce pouvoir. J’ai aimé l’amour au moins autant que les femmes que j’aimais. J’aimais être amoureux, je cherchais à l’être, et quand quelqu’un me plaisait, je me réjouissais à l’idée de la fête que ce serait d’en être amoureux : ainsi il y aurait une nouvelle accélération de mes jours, une nouvelle secousse d’adrénaline dans le mécanisme de la montre arrêtée.

Pourtant l’amour n’était pas le dernier mot que j’attendais. Le plaisir ne prouvait rien que lui-même. L’émotion sentimentale berçait un rêve qui finissait toujours mal. Mais chemin faisant, je traversais, en compagnie d’une âme sœur, des zones de turbulence qui m’arrachaient au sommeil de la vie.

Peu à peu j’ai compris que l’amour était un déclencheur parmi d’autres, et que le but véritable, l’expérience véritable, était la poésie : une sorte de redressement des lignes, qui fait voir avec acuité ce qui était caché par sa banalité même. L’urgence, la beauté et la peur se combinent alors, et le monde sort de ses limbes.

Je me souviens qu’au moment le plus fort de l’amour, dans les semaines qui frisaient les sommets du bonheur, tout en faisant déjà sentir les ondulations rapides de la fin annoncée, le moindre détail devenait prétexte à vision pure. Une auréole sur la vitre, une chaussure retournée, les mots « fin de service » sur le fronton d’un autobus, l’inclinaison courbe d’une poignée de porte, se succédaient en ordre serré et racontaient l’histoire secrète que je vivais. Il y avait aussi les vacarmes de la rue transformés en rythmes sourds, les odeurs trop fortes pour mes poumons ordinaires, et la densité soudaine de mon corps sur les pavés, qui me faisaient chanceler en moi-même, entre éphémère et éternité.

J’apercevais enfin le monde dans sa réalité la plus visible, la plus sensible. Je voyais l’immensité de chaque instant. Je distinguais la beauté des choses, leur éclat insoutenable, et je me demandais comment j’avais pu vivre si longtemps dans un monde sans couleurs.

© Luc Dellisse 2022. Tous droits réservés

Self-défense

Je n’ai pas appris à me battre. J’ai improvisé quand c’était nécessaire. Sans bonheur, je dois dire. Pas assez rapide et pas assez musclé. Aucune chance contre une brute ordinaire, même un poids moyen. Contre une bande, n’en parlons même pas. Chaque fois que j’ai été en danger sérieux, j’ai eu de la chance. Vraiment beaucoup de chance. Le petit dieu de la route a créé une diversion. Sinon je ne serais pas là, dans le fauteuil en rotin du Cercle des voyageurs, à griffonner sur mes genoux la page en cours.

C’était une grave erreur de la part de mes parents de m’avoir si mal préparé au combat. Ils se désintéressaient de ma condition physique et s’arrangeaient pour obtenir d’un ami médecin des certificats de complaisance qui me dispensaient de sport au collège. Mes professeurs étaient complices. Par un accord tacite, les forts en version, les bons élèves, littéraires, n’étaient pas attendus aux cours de gymnastique et aux entraînements. S’ils préféraient rester dans un coin de la cour ou de la chapelle avec un livre ou une radio, les surveillants faisaient semblant de ne pas les voir. Les matches de volley et les cent mètres haies se passaient de leurs services. On venait parfois me relancer pour faire un peu de basket en vue des championnats interscolaires, parce que j’étais le plus grand de ma classe, mais mes exploits restaient assez mesurés.

À vingt ans, j’ai découvert le monde. Les voyages informent la jeunesse de ce qui lui manque, si le bon sens n’y suffit pas. Ainsi j’ai eu l’occasion de constater qu’un peu plus d’exercice durant l’adolescence m’aurait été d’un grand usage. Aujourd’hui, la cause est entendue. Il est trop tard pour me muscler. Je nage assez bien, mais à la paresseuse. Quand je suis dans un hôtel où il y a une salle d’entraînement au sous-sol, je fais un peu de boxe au miroir avec de petites haltères, mais ça ne va pas très loin. Je sais ce qu’il en est du réel. Ma taille impressionne parfois dans les salons, mais dans les stations de métro, dans les rues désertes, dans les banlieues aux volets clos, beaucoup moins.

À cette époque de ma vie, mon air gentil, mon sens de la repartie, mon désir de conciliation, m’ont tiré d’affaire à diverses reprises. Plus souvent, la longueur de mes jambes et la vélocité de ma peur. Une fois, peut-être deux, je ne m’en serai pas sorti sans le secours d’un ange gardien.

Je me souviens de celui qui m’avait pris sous son aile et apaisé mes assaillants, non loin de la mer endormie. Il n’avait pas d’auréole, mais d’autres attributs, et dans la chambre d’auberge où avions trouvé refuge, il insistait pour les déployer. C’est difficile de dire non à son sauveur, mais j’ai toujours eu une âme ingrate. Céder à ses avances me paraissait moins grave que de me faire casser la figure par des voyous ; mais à présent que j’étais tiré du risque principal, mon ange gardien ne devait pas compter sur ma reconnaissance excessive : quand même, j’avais mon mot à dire et puis surtout j’avais un couteau.

© Luc Dellisse 2022. Tous droits réservés

Pourquoi je vis en province

Pour continuer d’écrire comme si le monde n’allait pas si mal, il faut prendre un peu de recul. Ne pas se trouver trop près du cœur de la machine. Fuir les fausses urgences prophétiques. Voir plutôt qu’être vu.

Les perspectives de la modernité sont sans avenir. Seule compte la vitesse d’ici et maintenant.

Ici et maintenant, dans une vie d’écrivain, c’est l’air qu’on respire, les gens qu’on aime, les actions qu’on mène, les livres qu’on prend et ceux qu’on rejette, le travail de la journée dégagé de sa gangue, le fil d’or retrouvé. On ne peut tenir ce rythme qu’en se gardant de la facilité, et en réduisant la transparence à rien.

Le culte de la transparence est le prétexte favori des inquisiteurs. Il faut s’en prémunir et garder ses distances. N’être là que de loin.  Chercher une zone d’ombre. Aller là où la règle du jeu est la moins contraignante possible. Cela se trouve. La mise en cause de la liberté d’esprit, fondement de la future termitière universelle, n’est pas également distribuée sur la surface du globe.

Je déménage. Je vais ailleurs. Je ne m’éloigne pas du monde. Je m’en rapproche en quelque sorte. Je vais vivre en province, en belle province. C’est un choix récent, et tout me porte à croire que c’est un choix durable.

Ma décision est indissociable d’un goût très vif pour les saisons intermédiaires : l’automne et le printemps. Nulle part ailleurs que dans certaines régions chargées d’histoire, dans les allées de certaines villes comme je les aime, un rayon de soleil pâle sur les feuilles mortes, la pluie sur les premiers bourgeons, ne produisent un tel moirage du monde visible.

J’aime tout ce que l’idée de province me promet. J’aime un certain état de l’existence, dans une ville qui sans être toute petite, se trouve entourée de campagnes ou de forêts, et non de banlieues, et dont les ressources propres vous offrent la perspective d’un marché local, d’un réseau complet de services, de maisons profondes, d’une vie sociale organisée et alerte qui n’a pas la prétention de dicter son style de vie, mais qui se souvient d’être là depuis des siècles, sur de solides fondations.

On peut tout y faire à pied ou à vélo, on trouve des livres et des cercles de lecture, des conseils, des artisans, des réseaux. On entre dans les quartiers de la vieille ville comme on entre dans une maison de famille.

C’est la façon dont j’envisage de sortir du système des capitales et des métropoles, où j’ai presque toujours vécu, sans tomber dans la vie campagnarde ou pavillonnaire, pour laquelle je ne suis pas fait. Et encore moins, pour l’autarcie et la culture vivrière, au fond d’un domaine reculé. L’idée du retour à la nature me glace. Je ne suis ni assez optimiste, ni assez romantique, pour croire qu’il y a autre chose à trouver que la province, c’est-à-dire la cité qui garde ses secrets.

© Luc Dellisse 2022. Tous droits réservés

Se réveiller d’un bloc

Tout conspire à brouiller la ligne nette entre le sommeil et la clarté du jour. On rouvre les yeux, on reprend ses esprits, mais les effets de la nuit ne sont pas dissipés entièrement. Un laudanum de lenteur coule encore dans nos veines. Le lever ressemble à une convalescence. On franchit le seuil de la journée dans un corps qui n’est pas tout à fait le sien.

La vie moderne n’arrange rien. Les bruits ne se taisent jamais, le stress du travail et des fausses urgences procure un repos instable, les mauvaises nouvelles en flux continu nourrissent les cauchemars. La trêve nocturne est imparfaite. Vivre en ville est un facteur d’indivision.

Il ne suffit d’ailleurs pas d’échapper aux diktats professionnels et d’habiter dans un lieu calme pour régler le problème. Toute la culture moderne favorise les remises en route lentes. S’y joignent les habitudes acquises à vingt ans, et dont on se défait mal. Ainsi ma paresse personnelle, qui me pousse à entrer dans la journée par paliers, à petits coups de tasses de café, de bâillements, de voix off de la nuit prolongée dans la lumière matinale, retarde d’une heure, après mon lever, le plaisir de la pleine conscience.

J’ai décidé de raccourcir ce temps de passage du vague au non-vague. D’essayer d’être présent, dès la première seconde, encore en pyjama (ou dans ce qui en tient lieu, faute d’un de ces beaux costumes de nuit, avec leurs fines rayures, leurs poches plates, leur liseré blanc). Le signe premier de la présence est de pouvoir finir la phrase commencée la veille et laissée en suspens, sans devoir se reporter au texte interrompu.

On dira que le don de se réveiller vite et bien est une affaire de tempérament, mais ce n’est pas tout à fait exact. L’idéologie du sommeil y entre pour beaucoup. Le mode de vie aussi. J’ai connu des dormeurs et surtout des dormeuses hagards quand on les appelait à onze heures du matin. Ils avaient en commun de se coucher très tard, après de longues soirées arrosées. J’ai connu des forçats du travail qui s’infligeaient des soirées si laborieuses que les dieux eux-mêmes y aurait perdu leur latin. La prédisposition métabolique peut dans une certaine mesure être compensée et revisitée, si on y tient vraiment.

L’insomnie chronique, la fatigue maussade qui peut en résulter, sont les obstacles les plus courants à l’alacrité matinale. Il est plus facile d’être tout de suite en train quand on se lève après sept heures d’assez bon sommeil que si on sort du lit brisé par une nuit entrecoupée. Mais dans les deux cas, il n’y a aucun intérêt à retarder le moment du réveil effectif. Les zones intermédiaires sont pour l’esprit des sables mouvants. Il ne faut pas se dorloter dans l’aube avant-coureuse. Ce sont des plaisirs sans joie.

Outre les prémisses évidentes (se procurer la meilleure nuit par sa gestion de la veille et l’aménagement de son espace de sommeil), le réveil d’un bloc est une affaire d’état d’esprit.

Les trucs pour s’y aider, si ce sont des trucs, visent à la plus grande simplicité. Se tenir très droit, dès le lever, plutôt que se pelotonner en soi-même. Ouvrir les fenêtres, respirer le dehors. Se brosser les dents – la bouche fraîche fait la tête fraîche. Vérifier la conformité de sa mémoire avec elle-même sur une série de noms, de petits faits, de textes appris par cœur. Quitter ses vêtements de la nuit pour ceux de l’exercice. Galoper dans l’escalier.

Le vague résiste mal à de pareils traitements. Il finit par aller voir ailleurs, à la recherche de victimes plus dociles. Il cède au premier coup droit.

J’aime être éveillé, vraiment éveillé. J’aime avoir pleine conscience du monde qui m’habite. Je fuis la jouissance douillette du corps et de l’esprit à demi absents.

Personne n’échappe tout à fait à la lenteur, à la torpeur, à l’entre-deux. Entrer dans la vitesse de la journée sans mise en train préparatoire, se sentir dès la minute +1 dans un état de disponibilité totale, forme bien sûr un idéal. Il s’agit au fond d’une sorte de mantra : « Tu seras aussi vif et heureux que ton âme le permet, à toute heure de ton état d’éveil. »

© Luc Dellisse 2022. Tous droits réservés

Espaces imaginaires

Il y a des rêves qu’on fait régulièrement, qu’on reconnaît d’un rêve à l’autre, et qui semblent témoigner d’un fantasme obstiné. Des situations, des rencontres, des lieux parfois très précis, se reproduisent certaines nuits, sans lien évident avec l’expérience vécue. Il est possible que notre nature profonde y laisse voir son revers. Il est possible aussi que dans la confusion du sommeil, nous percevions quelque chose de notre avenir personnel : des détails anecdotiques, mais précieux, qui ne se dissipent pas tout à fait au réveil, car la question du bonheur ou du malheur y est étroitement mêlée.

Il y a cette cuisine aux murs jaunes et aux fenêtres quadrillées d’une grand-mère imaginaire, donnant sur un jardin que je n’ai jamais vu mais où j’aime à me retrouver, et qui longtemps après que je l’ai fréquentée dans le sommeil, s’est révélée appartenir à la maison de campagne d’un antiquaire que je n’avais pas encore rencontré. Il y a cet examen que j’ai passé à quatre ou cinq reprises, toujours le même, toujours mal engagé, et dont la nature véritable m’est apparue, à plus de quarante ans, quand j’ai passé un grand oral dont dépendait mon avenir. Il y a cette jeune femme au turban tressé qui me disait quelques mots que je n’entendais jamais, parce qu’elle chuchotait et parce que je me réveillais au moment où je lui demandais de parler plus fort. Jusqu’au jour où le même turban, la même femme, le même chuchotement se produisant en pleine conscience, j’ai enfin compris les mots qui m’étaient destinés.

Au nombre de ces scènes récurrentes, dont aucune n’était maléfique, et dont je regrettais qu’elles se dissipent quand j’ouvrais les yeux, il y celle de l’aile inconnue. Combien de fois, durant presque toute ma jeunesse, n’ai-je pas vécu en songe le ravissement d’un logement, d’une maison, où j’habitais, que je connaissais par cœur, et où tout à coup, je découvrais une porte que je n’avais jamais remarquée. Je la poussais. Elle résistait un peu, à peine, puis s’ouvrait. De l’autre côté, c’était un couloir, des fenêtres, et tout de suite, une chambre, puis une autre chambre, entièrement meublées, dans un style légèrement exotique, qui me convenait. Je regardais de tous mes yeux. J’étais impatient de raconter à quelqu’un le miracle de ces pièces inconnues. Mais l’instant d’après, dans mon lit, le matin était venu et il n’y avait personne à côté de moi d’assez patient pour écouter le récit de mes découvertes.

Dans la ville où j’allais venir vivre avec ma famille, j’étais venu en éclaireur, car il me fallait choisir un logement assez grand pour nous contenir tous et y installer deux postes de travail. J’ai eu la chance de le trouver presque tout de suite : un immeuble 1920 de style Art Déco, un appartement au premier étage, clair, solide, avec comme seul défaut que les pièces étaient mal distribuées, qu’il fallait par exemple passer par la deuxième salle de bains pour atteindre la chambre du fond. Mais pour l’essentiel c’était tout ce qu’il nous fallait, et après avoir signifié mon accord à l’agence, j’ai pu téléphoner à ma femme pour lui annoncer que j’avais trouvé le bien qui nous convenait : quatre chambres, un bureau, deux douches, deux WC, dans les limites de notre budget.

Je ne suis revenu sur les lieux que quelques semaines plus tard, l’avant-veille du jour où le camion de déménagement devait arriver. J’accompagnais une femme de ménage, bientôt rejointe par sa sœur, qui allait remettre le logis en état : il était vide depuis assez longtemps et avait bien besoin d’un grand nettoyage.

Trois semaines avaient passé depuis ma première visite et je redécouvrais mon nouvel espace de vie avec une certaine appréhension. N’avais-je pas négligé un détail important ? N’étais-je pas passé en aveugle devant un vice caché, qui allait me sauter aux yeux, maintenant que j’avais signé le bail ? J’étais quand même du genre distrait, ou en tout cas abstrait. J’imaginais bien ma femme, avec sa voix toujours joyeuse, mais un peu mécontente, me dire : « Tu n’as pas vu qu’il n’y avait pas de chauffe-eau ? Tu n’as pas demandé à inspecter les caves ? Au rez-de-chaussée il y a un fabriquant de pétards, c’est inscrit sur la plaque d’entrée. » Je baisserais le nez. Trop tard.

Après un premier tour des lieux, qui me parurent aussi charmants que dans mon souvenir, je me suis assis en oblique sur une tablette de fenêtre. On avait une vue plongeante sur un petit square, où trônait la statue du sculpteur qui donnait son nom à notre adresse. Idyllique, vraiment idyllique. J’ai sorti le contrat de ma poche. Voyons, qu’avais-je oublié ?

J’avais paraphé et signé les quatre pages du document sans vraiment les lire. Je n’avais vérifié que le prix du loyer. Il me semblait que c’était bien suffisant. Mais non, ça ne suffisait pas.

Au milieu de la deuxième page figurait une description des lieux. « …comprenant huit pièces principales, deux salles de bains, une… ». Comment, huit pièces principales ? Un double séjour et quatre chambres, ça ne fait pas huit, ça fait six. Ils ont compté la cuisine et le débarras ? Ah, ces stagiaires ! La précision n’est pas leur fort.

À ce moment j’ai dû aller ouvrir le disjoncteur principal pour mettre le courant en marche. L’aspirateur a vrombi, l’eau chaude a coulé, le téléphone a sonné dans ma poche et peu après, ravi par tout ce que j’avais vu, je suis parti à un rendez-vous, en recommandant aux femmes de ménage de bien fermer à double tout en s’en allant.

Le camion de déménagement avait un peu de retard. Nous étions à pied d’œuvre bien avant lui. Je faisais découvrir avec une certaine fierté notre royaume à ma femme et à mes enfants. Ma femme me serrait la main et je la voyais doublement ravie. Les lieux lui plaisaient et son mari avait le chic de découvrir des logements inespérés. Inespérés, elle ne croyait pas si bien dire. Après avoir effectué entièrement le tour du locataire, nous avons regardé par la fenêtre en nous tenant la main. Comme les enfants commençaient à se répartir et à se disputer leurs chambres respectives, nous fûmes attirés par un cri d’alerte poussé par ma plus jeune fille. Rien d’effrayant, ce cri, plutôt une marque d’étonnement joyeux. Dans la chambre qu’elle avait choisie, le placard situé à droite de l’ancienne cheminée n’était pas un placard.

À tour de rôle, nous sommes passés de l’autre côté du mur, pour découvrir la septième pièce, et de là, par une autre porte, nous avons accédé à la huitième, où pendaient encore deux rideaux aux couleurs passées La stagiaire ne savait pas organiser une visite, mais son arithmétique était juste. Huit pièces, dont deux qu’elle ne m’avait pas montrées.

Il arrive peu qu’un locataire téléphone à une agence de location pour se plaindre que son appartement est plus grand que prévu. Je n’ai pas téléphoné. Il était facile en inspectant la cage d’escalier, puis en descendant dans la rue pour compter les fenêtres, de comprendre que les deux pièces miraculeuses avaient été prises sur l’appartement voisin. Pour quelle raison, je n’en savais rien. La joie qui m’avait envahi était trop puissante pour me laisser inquiet des détails. Je n’avais jamais vraiment espéré qu’un jour, une porte, même pas dérobée, m’ouvrirait l’accès à un espace imaginaire, celui du rêve. Je regardais avec une convoitise invincible ce surgissement dans le réel, je le captais de tous mes yeux, de tous mes sens, dans l’urgence de le posséder tout entier, de peur qu’il ne s’évanouisse avec l’arrivée du camion de déménagement.

© Luc Dellisse 2022. Tous droits réservés

Perdre la tête

Sous le nom d’amour, on désigne des choses si dissemblables que si on prenait ce terme au premier degré, dans son ambivalence, on en viendrait assez vite à croire que l’amour est une illusion.

Certes, l’amour existe. Mais son sens le plus fort est caché derrière les faux semblants. Il y a au moins trois choses distinctes, qui ne se ressemblent que de loin. Le désir physique, phénomène agréable, répandu et sans implications mystérieuses ; l’amour, avec ce qu’il peut comporter de sentiments réciproques et d’équilibres instables ; et la passion, la passion amoureuse, qui est un ferment de destruction pure. Une grande partie des désordres et des malheurs de la vie privée tient à notre incapacité ou notre refus de distinguer entre ces trois catégories et de savoir, en somme, ce que l’on fait.

Il est vrai qu’il s’agit de trois états qui ne sont pas déconnectés les uns des autres, et que souvent ils peuvent s’entremêler. Quoiqu’il soit très possible et fréquent qu’on désire sans aimer, et qu’il arrive aussi qu’on aime de tout son cœur sans désirer ou sans accomplir son désir, il est probant que la combinaison des contraires est le grand jeu. Sans motif raisonnable, on peut coucher avec quelqu’un qu’on aime et l’en aimer davantage. S’il y a un mystère en amour, c’est bien celui-là.

De son côté la passion, qui consiste à s’attacher à autrui d’une manière excessive, déchirante et dépourvue de réciprocité véritable, va rarement sans enthousiasme sexuel et sans élan amoureux : mais ces deux facteurs si puissants ne sont que le combustible d’un brasier violent, qui détruit le bonheur et se nourrit de lui pour vous détruire à votre tour. La passion n’a pas pour fin d’aimer un être pour ce qu’il est et pour ce qu’il vous donne, ni pour ce que vous pouvez lui apporter ; mais de vous livrer pieds et poings liés à quelqu’un qui n’est pas fait pour vous – « qui n’était pas mon genre », constate Swann, une fois qu’il est guéri.

Tout se passerait mieux, toujours, dans nos relations singulières que nous appelons amoureuses, si nous apprenions à ne pas prendre les mots pour les choses, et à chercher l’amour sans le confondre avec ses avatars.

Pour ma part, les deux fois de ma vie où j’ai éprouvé une passion ravageuse, et proprement toxique (à vingt ans d’intervalle, ce qui me laisse espérer qu’il n’y aura pas de troisième vague), j’ai considéré comme la plus pure jouvence et le plus pur bonheur d’en être revenu. Auparavant, j’avais tout fait pour prolonger au-delà de tout espoir une histoire condamnée, et souhaité ne jamais en guérir, pour prolonger par la souffrance et le chagrin le souvenir de cette névrose délicieuse qui se servait de mes propres ressources contre moi. La personne dont j’étais éperdu n’y était pour rien, ou presque rien. Je désirais vivre et mourir dans l’illusion de sa splendeur. Surtout mourir, me semble-t-il. Et puis, comme tout arrive, il arriva que j’ai fini par revenir de cet empire des morts.

Au-delà de ma folie personnelle, qui est grande, il me semble que je n’aurais pas plongé si loin dans le noir, si j’avais été capable de distinguer les vraies nuances d’un processus fatal, qui de la curiosité à l’intérêt, de l’attachement à l’enchaînement, en passant par le désir, par le désir du désir et par l’effroi de perdre un objet délicieux, m’avait jeté dans l’obsession, l’obstination, la damnation. L’erreur est de confondre les symptômes et les preuves, et de les unifier fallacieusement par cette formule magique et menteuse : Je l’aime.

La plupart des émotions, des sentiments et des instincts qu’on regroupe sous le terme d’amour n’ont rien à voir avec lui. S’attacher de toutes ses forces à un être, sans considération du bien qu’on en éprouve ou qu’on lui donne, n’est pas une forme d’amour, et encore moins une preuve d’amour. L’idée que la souffrance qu’on en retire, la jalousie qu’on en éprouve, la mort qu’on en vient à désirer, témoignent d’un amour absolu, est absurde. Elle est même délirante. Mais c’est un délire préparé de longue main, par deux mille ans de littérature qui remuent nos émotions les plus profondes en jouant sur les mots.

© Luc Dellisse 2022. Tous droits réservés