Bibliothèque mentale

Quand même, je me déplace de plus en plus souvent sans livres, sans mes livres. J’ai avec moi du papier, un clavier, je peux écrire à tout moment. Dans le métro ou dans un square, je poursuis le texte entamé chez moi. Mais ma lecture, presque jamais.

Est-ce que je lis moins qu’avant ? Est-ce que lire me distrait d’autre chose ? La vérité est que moins qu’avant, je cherche dans les livres un délassement ou une découverte. J’attends d’eux qu’ils réactivent dans mon esprit un point de plaisir ou d’excitation. Je feuillette, je relis, je détache un passage, et pas toujours avec les yeux. Une partie de ce jeu peut s’effectuer mentalement.

C’est là qu’une mémoire textuelle organisée et entraînée depuis l’adolescence rend des services précieux. Et c’est là que la fréquentation et souvent la détention de livres-papier offrent un avantage artisanal précis. Car un texte numérique occupe un espace indéfini. Il n’est pas circonscrit en 3D dans le temps et dans l’espace, il est la profondeur verticale ou latérale de l’écran. Au lieu qu’un livre matériel a une épaisseur, un format, un profil, une physionomie, tout à fait à lui.

La fatigue de la couverture, la pliure d’une page, la marque d’une visite précédente, le signet ou le post-it laissé en signature, les notes au crayon dans les marges, parfois la fumure ADN d’une auréole de café ou d’un cheveu blond (co-lectrice) lui donnent sa physionomie et facilitent sa remémoration.

Et puis, il y a la représentation imaginaire des rayonnages où sont rangés, dans un ordre différent de la réalité, les livres qu’on connaît, qu’on aime à rouvrir et dont on se sert.

Un dessin de la bibliothèque de Montaigne m’a aidé à me représenter ce 3D virtuel. Avant de feuilleter un livre en esprit, je dois le repérer dans son emplacement implicite, le dessertir du carcan des livres voisins, me réapproprier sa couverture et son format. Alors seulement, yeux fermés, je peux l’ouvrir.

Depuis quelque temps, je suis conscient de pratiquer à tout moment le feuilletage en esprit de certains de mes livres, les préférés. Ils sont nombreux, ils sont variés, mais forcément, ils constituent une bibliothèque de campagne d’un poids très relatif.  Je les ai visualisés et quand je les prends en main, que je les rouvre, je déniche d’un coup de pouce le passage que je cherchais. Plus excitant et plus mystérieux est d’en rouvrir un avec l’index de l’esprit. Je pointe l’endroit et je renoue en un éclair le fil d’un parcours antérieur.

Ce qui se retrouve le plus facilement, ce sont les formules compactes, les vers, les sentences. Mais aussi les discours fortement structurés, les aperçus acérés sur l’héroïsme et sur l’amour, les souvenirs déchirants des auteurs inspirés.

Pour les romans, les essais, les récits, je n’ai pas accès au verbatim, ou très peu. Cela va sans dire. J’ai simplement stocké une certaine part de leur substance. J’en connais la trame, l’idée ou le sens. Je connais aussi la succession serrée des épisodes enchaînés. Par exemple si je suis en train de marcher et si je n’ai pas trop de corvées à l’horizon, je peux traverser la Recherche du temps perdu en avançant d’une plaque tectonique à l’autre, à travers l’imaginaire touffu du narrateur. Et je suis avec lui quand il a peur du noir, quand il entend le bruit ferrugineux de la sonnette du jardin de Combray, quand il apprend que Gilberte va être absente de Paris pour toutes les vacances de Noël, quand l’adrénaline le submerge au moment où Charlus se met à évoquer ses augustes orteils, quand il essaie de comprendre à quoi Albertine fait allusion quand elle laisse échapper son envie de se faire casser quelque chose, et quand il admire sa nuque « lourde, opulente et chargée », quand il aperçoit Swann presque mourant pris d’une dernière bouffée de désir en se penchant sur le corsage d’une belle invitée, quand alerté par Françoise, il comprend que Bloch est un vil copiateur, oh, il y a mille traversées possibles, en posant chaque fois son pied sur des jalons différents.

Une bibliothèque mentale, ce n’est pas une mémoire continue, encore moins une mémoire absolue (faut-il le dire ?) : c’est un réflexe de lecteur organisé, qui porte en lui, comme des histoires d’amour, des impressions de voyage ou de combats, le souvenir de moments d’absolu. Tel, j’éprouve le staccato particulier de la relecture passionnée, le saut de l’aiguille du sismographe, dont on surveille le mouvement serré, et si je ne suis pas interrompu par un incident extérieur, j’accélère le mouvement vers la fin, pour atteindre, juché sur ses gouttelettes impalpables, l’édifice immense du souvenir.

Ainsi la bibliothèque portative qui m’accompagne partout, et où se trouvent pêle-mêle le Quatuor d’Alexandrie, les Provinciales, un recueil des portraits de Saint-Simon, Variétés 2 (le Temple, le Trône, le Tribunal, la Tribune, le Théâtre, le Temps), la Garden Party, le Chien des Baskerville, Henry Brûlard, la Maison de Claudine, le début de Bella et le début d’Adolphe, et les deux premières aventures de Rouletabille, et le tome 1 des Essais, et les Mémoires d’Outre-tombe, et le Verdict, et le Journal d’un attaché d’ambassade, et l’Histoire de ma vie, et Une saison en enfer. Elle me procure tour à tour la clarté du regard, l’énergie de la pensée, les secousses du style, le réconfort du génie, les couleurs du ciel, la musique de la vraie vie.

J’y retrouve aussi le frisson de l’amour et le désir délicieux de mourir à cause de l’amour, et le sentiment d’être immortel, et la saveur de pays que je n’ai aucune envie de découvrir en chair et en os. Elle m’aide à vivre et elle m’aide à voir. Elle me fournit des références, des associations d’idées, des rappels de vision, qui peuvent nourrir ou simplement soutenir une chronique que j’écris sans autre raccord que la vitesse du style, par exemple à la terrasse d’un café de Cologne, 10 septembre 2018. À charge pour moi, bien sûr, de vérifier ensuite la citation, noir sur blanc, quand j’aurai retrouvé le monde des livres matériels.

Publicités

Y a-t-il un endroit où aller ?

Il faut cacher soigneusement sa vie si on veut mener une activité créatrice durable. Tout ce qui concerne nos choix personnels gagne à être le moins connu et le moins exposé. Le libertinage, la liberté financière, l’indifférence politique, le culte du secret, sont, sinon réprimés, du moins surveillés et découragés. Sous le nom de transparence, l’espionnage a beaucoup progressé dans la sphère privée. Sous le nom de réseaux sociaux, l’exposition périlleuse de ses mœurs et de ses idées, et le coming-out indifférencié, s’insinuent dans toutes les brèches que notre nonchalance laisse ouvertes.

La plus petite exposition possible au regard et au jugement d’autrui est une condition indispensable à la tranquillité et au bonheur.  Pour cela, il s’agit de contrôler son mode d’existence et  de fixer soigneusement son lieu de résidence.  Les villes et les maisons où nous choisissons d’habiter, les mœurs et les lois des pays qui nous accueillent, sont déterminantes pour conserver sa liberté d’agir.

Ces lieux et ces modes changent avec les années. Si l’on fait un grand écart dans le temps, on se convainc aisément que la Venise du XVIIIe siècle était assez propice aux jouissances du corps et de l’esprit : un de ces lieux parfaits pour se cacher en pleine lumière. Les Inquisiteurs d’État étaient assez féroces à l’égard de l’impiété et de la débauche affichées, mais l’organisation en forme d’île de son temps de vie et de création peut se passer de ces provocations festives. C’est la forme du regard qui a changé.

On ne relit pas sans un vif sentiment de regret ces lignes décisives de Giuseppe Gorani : « La position même de Venise favorisait tout étranger qui désirait y être inconnu. Un réseau de canaux de différentes grandeurs qui donnent de toutes parts entrée dans la ville et la traversent dans tous les sens (…) font que tout ce monde à pied et dans les bateaux se renouvelle sans cesse. (…)  La grande tolérance qui a toujours régné dans cette ville, était aussi un moyen qui aidait ceux qui voulaient y vivre ignorés. » On voit bien par là que cette Venise du temps où elle était la Sérénissime, constitue un point de chute idéal. On peut juste redouter rétrospectivement que la multiplicité des carnavals, et le sens de la fête qui rayonnait à cette époque et que les habitants n’ont pas encore tout à fait perdu aujourd’hui, n’aient rendu la vie publique un peu trop agitée et bruyante pour un Nordique moderne.

Le New York du début des années soixante, quand la ville débordait de créativité, de fêtes, de liberté sexuelle et d’esprit d’entreprise, selon un degré de concentration qu’on ne trouvait nulle part dans le monde plus intense qu’à Greenwich village, mais que le style de vie et les référents culturels étaient encore largement français et européens, cependant que les confortables appartements art déco qui bordaient Central Park étaient des retraites discrètes et inviolables, et que la langue en usage ressemblait encore fortement à l’anglais d’Angleterre, était à peu près ce qui m’aurait convenu. Je ne regrette pas de ne pas l’avoir connu à cette époque heureuse, puisque cela signifierait que je serais à peu près mort ou grabataire à présent. Mais il suffit de se rendre aujourd’hui dans le New York « d’après » pour comprendre qu’en matière d’agrément de la vie, on arrive toujours trop tard.

On peut aussi se souvenir de Paris, un Paris bien plus récent encore, que le percement haussmannien, la Commune, la Grosse Bertha, Mai 68 et même la folie urbanistique de Georges Pompidou, n’avaient pas vraiment abîmé. Certes un atrabilaire professionnel comme Guy Debord pouvait juger que la ville avait été détruite de fond en comble et remplacée par des faux et des artefacts, mais ce n’était qu’une prophétie rétrospective, une sorte de futur du passé. En réalité Paris a résisté sans mal a tant de lésions profondes, et a toujours cicatrisé. Il a fallu que l’étatisme moderne, à la fin du XXe siècle, laisse se créer un immense système de ghettos où les riches et les pauvres se partageaient les zones d’influence, mais où les classes moyennes et les étudiants n’avaient plus aucun moyen de subsister, pour faire de cette ville magnétique un espace alternatif, toujours en deçà ou en delà de notre attente, malgré ses armes secrètes : le plaisir qu’on y prend a besoin pour se ranimer du souvenir d’un XXe siècle idéal, et de quelques vieux films en noir et blanc.

Quand on parle de progrès, il faut distinguer les domaines : la médecine, à coup sûr, est meilleure de nos jours. Pour les trains, les voitures, les magasins hors ceux de très grand luxe, le prix des livres, les modes de communication, c’est mieux aujourd’hui qu’hier ou avant-hier. Mais pour l’agrément de la vie et le plaisir sans la peine, l’Eden c’était hier. On n’y peut rien.

Il faut donc trouver autre chose, ici, maintenant.

 

 

Le rangement du monde

Il y a quelque chose de profondément juste dans le terme de « vie domestique » : il s’agit effectivement de domestiquer la vie. Car la vie est une bête sauvage, elle vous saute à la gorge à tout moment. Les dettes, le désordre, le stress, les vêtements, l’intendance, les grippes, la literie, les voyages, les moustiques, le téléphone, les voitures, les assurances, le travail, la famille, les visiteurs, les médecins, la pharmacie, les autoroutes, les démarcheurs, le calendrier, les fêtes, les PV, les avions, les grèves, les impôts, les taxes, la canicule, les ascenseurs en panne, la police, le bruit, l’argent, l’argent, sont à la vie de l’esprit ce que les fourmis rouges sont au voyageur égaré : ils la mangent.

Quel gain de temps et d’esprit quand chaque élément trouve sa place fixe : les passeports comme les serviettes de bain ; le temps de la douche et des corvées comme les réserves de papier-toilettes ou les oreillers de rechange pour les invités. Il faut pouvoir mettre la main, sans faire de fouilles, sur une facture de l’année dernière ou sur un adaptateur pour prises suisses. Il faut que les codes d’accès aux abonnements et aux comptes soient cohérents et se retiennent une fois pour toutes. Que les clés aient des anneaux qui les distinguent les unes des autres, quand on a beaucoup de portes et une seule tête à sa disposition.

Le système de rangement doit être si évident et si léger qu’une fois établi, il se gère sans réfléchir. De même que chacun a un tiroir avec des alcôves pour séparer les fourchettes des couteaux et ne s’interroge pas à tout bout de champ sur la place de ses couverts, de même, le mode d’emploi d’un appareil complexe, les ampoules neuves, les cartouches d’encre se prennent, ne se cherchent pas. On échappe du même coup à la maniaquerie : on a composé l’ordres des choses, on n’a plus qu’à les utiliser.

Bien entendu, ce dispositif général ne peut pas être transmis, il doit être conçu de A à Z par ses utilisateurs. Dans un nouveau logement, tout est à reprendre à zéro. Les rangements d’autrui sont toujours incompréhensibles. Ainsi cette modélisation ne concerne pas les chambres d’enfant, qui forment un territoire à part où règne un chaos naturel.

L’organisation pratique de l’espace privé dépend d’une conception d’ensemble, qui s’établit en amont : sur papier, sur place ou mentalement, ou les trois. Il ne s’agit pas seulement de répartir des objets, mais aussi des usages, des horaires, des priorités, des réflexes.

Peu à peu, les éléments les plus usuels cessent de disparaître. Clés, lunettes, téléphone, montre, portefeuille, pass navigo, que j’étais sans arrêt contraint de remplacer, après des explorations vaines aux quatre coins du logis, attendent sagement, sur le plateau où je les ai posés, le moment de servir.

Par goût j’ai peu de meubles et de bibelots, mais ça ne change rien, car ce ne sont ni les meubles ni les bibelots qui se cachent constamment, mais les objets usuels et les documents indispensables.

J’ai beau savoir que je ne suis jamais resté longtemps dans le même lieu, que les villes cessent vite de me plaire, que les maisons sont des terriers interchangeables, je prends à chaque aménagement les dix jours nécessaires pour organiser ce nouveau lieu de vie.  Le reste suit sans hésitation.

La finalité de la gestion domestique intégrée, c’est de rendre un service continu et comme automatique. Son mode d’emploi est de se faire oublier.

La vie décousue

Pendant longtemps, j’ai été un homme marié vivant comme un célibataire.  Je ne fais pas allusion ici au libertinage, simple battement d’aile, mais au fait d’organiser le fil de mes jours en fonction de mon seul agenda. Voyages, affaires, logement se décidaient entre moi et moi, souvent sur un coup de tête. Les détails s’aménageaient ensuite tant bien que mal.

J’étais toujours en retard d’un rendez-vous, d’un divorce, de dix factures impayables. J’étais client dans six banques, pour jongler entre comptes bloqués et comptes disponibles. J’avais toujours au moins deux appartements à la fois, où je n’étais presque jamais.

C’est dire que j’avais une vie compliquée. Tout était toujours à recommencer. J’aurais mieux fait de vivre à l’hôtel, j’aurais fait des économies de temps et surtout d’ennuis.

L’hôtel, quand on y pense, est une façon simple de faire le tri. Si grande que soit la chambre, si long que soit le séjour, il est difficile d’accumuler sérieusement. Personne n’achète de meubles ou d’électro-ménager dans une chambre d’hôtel. Même les livres et les chemises sont vite limités par la capacité d’accueil des placards. L’eau, la lumière, le ménage sont inclus dans le prix. Et puis, pas question d’avoir des dettes durant plus d’une semaine sans être mis à la porte. Il faut faire preuve de bon sens économique. À l’hôtel, on sait toujours où on en est.

Si j’avais un conseil à donner à un célibataire, surtout écrivain, ce serait celui-là : de vivre à l’hôtel. Pour ma part, bien avant de fonder une famille, j’y ai renoncé. Les lits étaient toujours trop courts. Mais cet avis est désintéressé. Je n’écris pas que pour les géants. Mon ambition est de chercher tous les moyens de se faciliter l’existence et d’accroître sa part de liberté. Aucun domaine ne s’y prête davantage que la vie domestique, c’est-à-dire la gestion de sa vie privée.

Durant vingt-cinq ans les problèmes d’organisation et d’intendance ont beaucoup nui à ma tranquillité d’esprit. Je ne savais pas y faire. Les exigences du quotidien m’écrasaient.

J’allais vers des désastres croissants, à un rythme accéléré, dans un dénuement de plus en plus sensible :  il fallait en finir. Du jour au lendemain, ou presque, j’ai tout balayé. Je désirais une existence à la fois tranquille, intense et studieuse. Littéralement, je suis reparti à zéro.

Inutile de masquer les causes de cette mutation : j’avais rencontré la personne idéale, mon double inversé. Avec elle, j’ai tout trié, je veux dire ma vie. Et tout a recommencé sur de nouvelles bases.

J’ai compris ce qui n’allait pas jusqu’ici : le désordre, dans ma tête, dans mes habitudes, dans mes plaisirs, dans mes papiers, dans mes tiroirs.  Ce fut vraiment une révélation.

Un intérieur mal tenu, une vie décousue, des finances à vau-l’eau ne sont pas un drame ni une incongruité. D’ailleurs chacun s’arrange comme il peut. Mais c’est une complication inutile de l’existence.  On croit pouvoir mener ses affaires à sa guise, se consacrer à sa création ou à ses plaisirs, et on passe son temps à boucher des trous, à faire face à ce qui ne compte pas.

(A suivre)

Véranda

De mes études peu acharnées, j’ai retenu que le travail était un jeu. J’avais des maîtres lointains, qui ne croyaient pas à la vertu de l’effort. Ils ne jugeaient que la facilité apparente. Ils privilégiaient outrageusement les forts en version. Ils s’agaçaient des bûcheurs trop scrupuleux et les envoyaient prendre l’air. Il n’en fallait pas plus pour m’encourager dans ma vocation.

J’ai découvert que la première heure du jour, l’humus de la mémoire, le déchiffrage des vieux textes, les repères historiques, les surprises lexicales, les dictionnaires, les fiches, les carnets de travail numérotés, les crayons pointus, les photocopies sur papier thermique, les notes à l’encre rouge et bleue alternée, les étagères, les tables gigognes comme écluses pour le flot des brouillons, servaient surtout à préparer et à augmenter le plaisir de l’esprit.

Quand j’ai commencé à composer la suite de poèmes en prose que j’appelle mes essais et mes romans, tout ce dispositif artisanal de l’écriture était encore d’un usage courant. Il a été en partie remplacé par l’écran tactile et la source inépuisable d’internet ; mais les coupons de papier et les crayons pointus subsistent, et les livres ouverts sur le ventre, et l’encre rouge des inscriptions matinales, et les trombones, les pinces-à-linge, pour mettre à l’arrêt les notes fugitives. Sans ce petit matériel, je n’écrirais pas plus mal, mais je m’amuserais moins.

Les gens qui me voient de loin, par exemple à la terrasse d’un hôtel, dont je ne décolle pas, des jours durant, sous un vélum inexorable, doivent avoir l’impression que je suis un véritable forçat. Je suis un véritable joueur, je ne songe qu’à m’amuser.

Le bruit même du travail, des pages tournées, des capuchons métalliques renfoncés, des copeaux de crayons vrillés, des pinces claquées, des tiroirs coulissés, des claviers frappés, ranime l’excitation de la partie en cours : comme durant les longues séances de Monopoly ou de Nain jaune, entre cousins, l’été, l’après-midi, dans la véranda calfeutrée par les vignes, chez tante Marie-Henriette. Et comme alors, je joue pour gagner.

La perspective caniculaire

Je me suis très tôt méfié de la chaleur, je veux dire des hautes températures estivales. Non seulement je les supportais mal, mais je les jugeais nocives et peut-être mortelles. Je me suis toujours protégé du soleil comme d’un ennemi. Cela me donnait une étrangeté de plus aux yeux de mes proches, qui m’ont vu au bord de la plage, enroulé dans des chemises et des serviettes de bain comme un baigneur du début du XXe siècle sur la plage de Cabourg : je ne me dénudais que le temps de courir dans la mer.

L’ombre, les murs épais, les chapeaux de toile, les lunettes de soleil débordantes, les parasols, les vélums, l’intérieur sombre des cafés au détriment de leur terrasse, faisaient de ma part l’objet d’un culte maniaque. Mais ce culte me permettait de soutenir plus ou moins le choc.

Bien sûr, durant trois mois, du 15 juin au 15 septembre, je vivais les volets clos, je ne déjeunais jamais à l’extérieur, et je devenais paresseux ou absent dans mes rapports sociaux. Je ne descendais dans le Midi que pour de strictes obligations, par exemple pour un enterrement, et j’en revenais à pleines turbines, profitant des trains rapides quand il n’y a plus eu de train de nuit.

Mais ma haine de la chaleur, jusqu’il y a quelques années, était principalement morale. Elle visait autant à m’épargner le spectacle de mes congénères à la peau brûlée et à la santé compromise qu’à échapper moi-même aux brûlures et à l’étouffement. Quand le soir tombait enfin, apportant une sorte de fraîcheur, les moustiques et les autres prédateurs volants s’abattaient sur nous. C’était au tour de mes compagnons héliophiles de s’emmitoufler, tandis que je dénudais mes bras et mes jambes dans la pénombre ; et je prétendais que c’était l’odeur sucrée de la crème solaire qui rendait fous les insectes, et l’insipidité de ma peau livide qui les écartait de moi.

En somme, il me suffisait d’un trimestre de précautions, durant lesquels je vivais comme un Londonien lors du Blitz, pour acheter chaque année neuf mois de bonheur. Et même durant la période honnie, il y avait parfois de bonnes surprises, des moments délicieux. J’ai connu des étés pourris, c’est-à-dire respirables, tout rayonnants de bourrasque et de pluie, et les cieux de juillet couverts de nuages moelleux,  et les pulls qu’on enfile l’après-midi, et les voix gémissantes des bulletins météo déplorant que « la température reste maussade », insensibles au fait que le taux de pollution baissait, que les nappes phréatiques se reformaient, que le sort des vieillards dans leur home s’améliorait, que la population des mouches cantharides régressait, que les arbres et les haies reverdissaient, que le péril de la sécheresse et de la désertification reculait un instant. Chaque année j’avais l’espoir que le prétendu beau temps n’atteigne pas le stade torride. J’étais exaucé une fois sur trois.

Les étés intermittents sont révolus. Le règne de la chaleur s’allonge et s’intensifie. Nous avons changé d’ère climatique. Nous entrons dans l’âge caniculaire.  Peu importe qu’il traduise un réchauffement climatique irréversible ou une perturbation provisoire des équilibres saisonniers. Il n’y a aucune illusion à avoir sur le sens de ces bouleversements, ils ne sont pas positifs pour l’être humain.

Il ne s’agit ni de cataclysmes, ni d’apocalypse. Ces fantasmes-là ne sont pas d’actualité. Ce qui est actuel, c’est d’adapter notre comportement et notre vision de la réalité à l’évolution du climat.

Il me semble qu’avoir toujours été gêné, même excessivement, par les étés brûlants, me prépare assez bien au monde nouveau qui nous attend.  Il va falloir acclimater son corps et son esprit à une autre planète qu’à celle de ma jeunesse. Il va falloir se protéger et investir dans la défense passive : remplacer les stores par les persiennes, les doubles vitrages thermogènes par des triples vitrages thermofuges, les vêtements et les voitures noirs par leur version blanche. Il va falloir apprendre à travailler malgré le corps moite et la tachycardie. Il va falloir changer son mode d’alimentation, manger moins et surtout boire moins d’eau. Il va falloir maigrir, le surpoids n’étant admissible que quand il faisait froid. Il va falloir pratiquer le couvre-feu inversé, ne sortir qu’à la nuit tombante. Il va falloir choisir son prochain lieu de résidence, non en fonction du travail ou des loisirs, mais en fonction de l’exposition : les régions de forêts, de lacs, de fleuves, d’élévation, seront prioritaires. Il va falloir tenir. J’ai déjà commencé.

Un jour prochain, peut-être, ceux qui ont toujours fui la chaleur ne passeront plus pour des maniaques, mais pour des pionniers. Et la température excessive qui nous attend aura pris son nom véritable : le mauvais temps.

Pourquoi je ne trinque pas les yeux dans les yeux

Depuis quinze ans, pas plus, quelque chose me persécute : l’habitude qu’ont prise les gens, à l’apéritif, au moment de boire la première gorgée, de se livrer à une brève tentative d’hypnotisme.  Il s’agit d’écarquiller les yeux, de captiver votre regard (comme un pickpocket qui chercherait à s’emparer de votre montre) et d’infuser son âme dans la vôtre, à charge pour vous d’écarquiller, de vriller, d’infuser en retour.

Comme si les mots d’encouragement habituels : « À votre santé ! » « Félicitations ! » « Au plaisir de votre présence ! » « À tes succès ! » ne suffisaient pas, il faut encore y ajouter la balle dum-dum du regard fascinant. C’est une violence déguisée en convivialité.

Quelques-uns des apprentis magnétiseurs ne se livrent à ces pratiques que par simple superstition. Ils craignent qu’une gorgée avalée sans l’aval de cette décharge oculaire ne leur porte malheur. Mais la plupart n’ont pas cette excuse mystique. Ils cèdent au désir d’appartenance et de soumission.

Je sais bien : les partisans des yeux-dans-les-yeux-quand-on-trinque n’y voient pas malice. Ils souhaitent simplement manifester leur franchise et leur cordialité. Mais s’ils ne pensent pas à mal, j’y pense pour eux.  Je connais peu de choses plus désobligeantes que ce protocole qui pousse des gens, à peu près normaux dans la vie ordinaire, dès qu’ils ont une coupe à la main, à chercher le cercle de vos pupilles, non pour vous faire un signe d’amitié, mais pour vérifier que vous êtes bien en phase de transparence, et que vous vous offrez à leur deux-à-deux émotionnel. Quelle sauvagerie! Des gens que vous vous apprêtiez à aimer et qui veulent soudain vous forcer à mêler votre âme à la leur, comme deux sioux réconciliés qui se font frères de sang. Cela me glace, cela me glace vraiment.

Plus glaçant encore est de savoir que si vous refusez l’infusion réciproque, si vous regardez votre verre, votre main, le profil de votre voisine, charmé par le tintement léger du cristal, vous passerez, jusqu’au restant de vos jours, pour un individu hypocrite ou douteux.

Tant pis. Je m’y résigne. Il faut faire des choix dans la vie. Mon goût des principes simples et joyeux l’emporte sur l’estime des buveurs aux yeux ronds : fussent-ils des gens aux procédés exquis à qui je n’ai vraiment rien d’autre à reprocher. On est parfois le martyr de son athéisme, car c’est de cela qu’il s’agit. L’idéologie de la Transparence, de la Loi et du Livre porte un nom, un nom religieux.

Patiemment je m’arrange pour ne pas croiser le fer en buvant. Je souhaite rester libre d’alterner regard et non-regard, au gré du vin et de la conversation.  D’ailleurs, toute réflexion suivie, à voix haute, en public, suppose de pouvoir suivre le fil intérieur. L’obligation d’un tétanos provisoire des facultés cognitives pour fixer les globes oculaires d’un compagnon d’apéritif crée un court-circuit, sans aucun bénéficie moral.

Car bien entendu, il n’y a ni secret ni contact privilégié dans l’éclair prébibitif ou préprandial d’un regard fixe. On est l’otage d’une pure illusion. Mais dans l’ordre du symbolique, qui est l’inconscient mis en enluminures, livrer son œil grand ouvert aux convives, l’un après l’autre, c’est communier, c’est-à-dire renoncer provisoirement à son libre arbitre. C’est le coming out de l’inexistence désirée. Il n’est pas étonnant qu’il soit en vogue dans une société qui ne se comprend pas, qui ne s’aime pas, qui cherche à se fuir, et qui demande à ses membres, pour être admis dans le cercle, de renoncer aux échanges et de se contenter d’émotions.