La fin de la neige

Chaque fois que j’ai revu la neige, durant quelques jours de montagne, il me semblait au moment de partir que c’était un adieu.

J’ai beau savoir que le miracle dure depuis des millénaires et qu’il devrait se poursuivre encore quelques années, j’éprouve si fort, le reste du temps, les marques certaines du réchauffement de la température, que je m’arrache à la dernière neige le cœur désespéré.

Le territoire où j’ai fait mes premières armes, c’est-à-dire où j’ai appris à dégager le bonheur de sa gangue d’obligations inutiles, n’était pas le pôle Nord, loin de là. Les printemps avaient leur douceur et les étés leur violence, ordinaires. Mais durant deux ou trois mois de l’année il pouvait faire vraiment très froid. Les rails étaient gelés, les voitures dérapaient sur les plaques de verglas, les ruisseaux et le canal se transformaient en patinoire. Les vitres des usines et des églises étaient prises dans la glace, les écoliers souffraient d’engelures, l’autobus scolaire n’arrivait plus à passer. Tout ceci ne se passait pas à la campagne ou en Russie, ou sous l’Occupation, mais dans une petite ville opulente et peuplée, durant les trente glorieuses. Le froid était présent comme un gardien de marbre.

Quand l’air commençait à se réchauffer un peu, le premier effet était la neige qui se mettait à tomber à gros bouillons. Le froid restait assez vif pour maintenir la glace partout où elle s’était installée, et j’ai patiné sur les douves de pierre bleue d’une abbaye-château tandis que les flocons frappaient si dru qu’on en était aveuglé. On glissait au milieu d’un tourbillon blanc.

Ce froid n’est plus. Ces neiges sont devenues des légendes. Personne de ma connaissance n’a plus été bloqué chez soi en pleine ville, parce que sa porte et son trottoir avaient été engloutis par trois jours de chutes de neige ininterrompues. La dernière fois que j’ai vu ce phénomène, c’était à Berlin il y a une dizaine d’années, et dès le deuxième jour, dans l’hôtel où j’étais coincé, les radiateurs étaient tièdes et le petit-déjeuner tout entier fait de conserves et de surgelés tirés des réserves. En revanche la tension sexuelle commençait à monter dans les chambres et dans les couloirs. Le radeau de la méduse n’est jamais très loin.

Le fait que j’aime la montagne et la mer, alors que le soleil et le sable n’exercent sur moi qu’une attraction mitigée, explique en partie mon angoisse au moment du départ. Mon bonheur est plus indissolublement attaché aux Alpes et aux Vosges qu’à la Riviera. Mais mon effroi à l’idée de la disparition de la neige et des splendeurs de l’hiver n’a qu’un lointain rapport avec mes goûts et mes humeurs. Il s’agit d’une angoisse quasi métaphysique. Un tel événement marquerait d’une encoche noire l’avenir des humains.

L’existence de la neige est une des manifestations les plus marquantes et les plus magiques de la jouvence de la vie. Elle est une promesse de vie longue, de souffle lent, de désir tendu, de sommeil profond. L’eau, la terre et l’air s’y combinent pour donner de la beauté et de la légèreté à toutes choses, tandis que l’atmosphère se purifie, et que la température se stabilise à un niveau de froid aérien et tonique. Qu’elle soit le symbole de la pureté n’est ni une surprise, ni un hasard : car la pureté est le nom qu’on donne à la connivence parfaite avec le monde, dans les rares moments où rien ne vient l’entacher.

© Luc Dellisse 2021. Tous droits réservés.

Discipline de la fiction

A partir d’une circonstance presque banale de mon passé lointain, j’ai conçu l’idée que ma vie était devenue dangereuse, et qu’un jour, en ouvrant une porte, je verrais ma mort en face, qui m’attendait.

Je ne veux pas donner de détails trop précis sur les origines de cette angoisse qui a obscurci douze années de ma vie. Inutile de jeter là-dessus une trop vive lueur. Je souhaite me faire oublier et non prouver que j’avais raison.

Si je suis resté sans cesse en mouvement, entre plusieurs villes, entre plusieurs visages, ce n’était pas simplement parce que je courais la fortune et les amours, mais parce que je sentais une menace planer sur moi et que je voulais la dépister.

Il y a même eu une période assez brève où j’ai vécu entièrement sous une identité d’emprunt. Pas un de ces patronymes improvisés que je donnais en l’air, quand je ne voulais pas dire à des inconnues comment je m’appelais, ni ce que je faisais dans la vie. Mais une personnalité cohérente et forgée, que tout un cercle de connaissances prenait pour la vraie.

Sous ce masque, mon activité, non pas apparente mais réelle, était de faire tourner une agence immobilière dirigée par ma petite amie d’alors. Elle-même n’a jamais su que je m’appelais Luc. Elle me désignait par mon prénom supposé. Elle n’avait pas besoin de documents pour établir ma feuille de paie, car je touchais mes commissions en liquide. Nous avions une vie sociale assez active. Certains se souviennent peut-être encore d’un grand dadais nommé Yves Mayence, qui lisait Balzac entre deux visites. Une autre époque ! Je parle de la liberté qu’on avait de surgir de nulle part.

Cette fiction n’a duré que quatre mois, à la fin du siècle dernier. J’en garde un souvenir assez vif. Ne plus être attaché par un filin d’acier à mon passé était une expérience acrobatique. Je ne pouvais m’appuyer sur aucun acquis et devais tout reprendre à zéro, comme si ma vie antérieure n’avait jamais existé. Je n’avais pas davantage les moyens de construire un avenir : la possibilité de vivre dans l’anonymat s’était quand même réduite, depuis que pour la moindre démarche on vous demandait une carte électronique. Ne plus pouvoir accomplir d’actes administratifs, ni visiter la dentiste, ni prendre l’avion, ni louer une chambre à l’hôtel, cela va bien durant quelques semaines, mais cela ne permet aucun projet. Il faut renoncer à s’inscrire dans la durée. A cela s’ajoute qu’on n’a personne à qui confier les vrais tourments de son âme. On reste identique à soi-même, mais on est muré. Après la rupture avec la petite directrice d’agence, je n’ai plus essayé d’être quelqu’un d’autre à temps complet.

J’ai donc promené mon vrai nom aux quatre coins de l’Europe tempérée, ne restant jamais plus de deux ou trois semaines au même endroit. Cela n’aurait pas suffi à me préserver des balles d’un tueur à gages, mais ce n’est pas un professionnel que je craignais, c’est un fantôme.

Ma mobilité permanente n’offrait aucune protection sérieuse, mais elle avait l’avantage de me tenir éveillé. Je pratiquais un système de petites précautions, de petits trucs de sécurité, qui me permettait de savoir si j’étais suivi ou si j’avais eu une visite domiciliaire. En somme, je n’avais pas vraiment peur, j’étais juste méfiant.

Dans cet esprit, quand j’entrais quelque part, n’importe où, j’envisageais d’abord la meilleure façon d’en sortir par l’arrière : les portes de jardins, les escaliers de secours, les murs mitoyens étaient les premières choses que je cherchais des yeux.

Je dois reconnaître que cette vie placée sous le signe de la méfiance et du danger avait son charme. Elle mettait une dimension romanesque constante dans le fil des journées. Mon destin aurait été celui d’un écrivain ordinaire, sans autre aventure que celle de mes phrases, s’il n’y avait pas eu, plaquée sur les moindres choses, l’ombre portée du péril.

Tout finit par s’user, même la crainte, même les preuves anciennes du danger. Sans décider formellement que c’était fini, que le danger avait disparu, j’ai commencé à tenir pour acquis qu’il n’y avait plus personne sur ma piste, après si longtemps. Il est tellement facile de trouver la trace d’un écrivain, même obscur, qu’on pouvait penser que si personne n’était jamais revenu me demander des comptes, après deux tentatives avortées, c’est qu’il n’y avait plus personne, en réalité. Le mystérieux contrat avait été levé.

Mais l’habitude de circuler dans son existence comme dans un roman m’est restée, et aussi une certaine forme de bon sens paysan, qui me donnait à penser que certaines précautions d’arrière-garde ne pouvaient pas faire de tort : au pire, elles ne serviraient à rien. En somme, c’est une discipline. La discipline de la fiction.

© Luc Dellisse 2021. Tous droits réservés.

De l’urgence de fuir les utopies

Les utopies, ou ce qu’on appelle ainsi, ont une bonne réputation. On se demande pourquoi.

Vouloir chercher, dans un espace imaginaire et idéal, une réalité qui n’est pas atteignable, ou une perfection qui n’est pas corrélée avec l’expérience humaine, comporte une tentative de sacrifice de l’humain à l’inhumain.

Car l’utopie n’est pas une boussole, mais un couperet.

La Terreur, et tout ce qui s’est ensuivi, a été à l’état pur une utopie en action : les têtes ont roulé en faveur d’une société plus juste, d’un monde meilleur.

L’utopie est d’essence révolutionnaire, c’est à dire religieuse. Elle sacrifie le présent au futur, le moindre mal au pire mal, sous promesse du plus grand Bien. Et bien sûr, elle immole l’individu à la collectivité, qui est représentée, non par tous, mais par quelques personnes auto-désignées.

Les utopistes ne sont pas des doux rêveurs, des poètes songeant à une vie plus belle. Ce sont en général des commissaires du peuple. La démocratie n’est qu’un mot pour eux.

Sans doute, dans le langage courant, utopie n’a pas un sens aussi radical. Le mot est utilisé, par méprise, au sens « d’idéal ». Mais les méprises ne sont pas des hasards, statistiquement parlant. Ce sont des glissements de sens assumés.

Si la notion d’utopie signifie qu’il existe des endroits hors du monde, situés nulle part, où les choses se déroulent d’une manière constante et conforme à un modèle édénique arbitraire, je suis bien résolu à ne jamais y mettre les pieds : même en esprit, surtout en esprit. L’abandon de son libre-arbitre, le renoncement à la liberté individuelle, constitue une fin du monde en soi. Se battre jusqu’au dernier sang pour exclure de sa vie et de celle de ceux qu’on aime l’Eden arbitraire et indifférencié de la fourmilière est la seule forme d’engagement politique digne de ce nom.

De façon plus anecdotique, le livre de Thomas More par lequel le mot utopie a été inventé, décrit une île où règne l’égalité absolue, c’est-à-dire l’horreur. L’esclavage d’État et la peine de mort pour adultère y ont libre cours. Ce climat de bons sentiments mortifères en fait une fable pour la fin des temps.

© Luc Dellisse 2021. Tous droits réservés.

Moment de force

La seule question qui m’importe aujourd’hui, solstice d’hiver, est de savoir si la prière existe vraiment. Si ce n’est pas une illusion cognitive de croire qu’on peut sortir de soi sans quitter le monde matériel. Si la notion de prière a un sens spirituel quand elle ne s’adresse pas à un être supérieur et extérieur, quand elle ne vise à aucune transcendance et cherche établir des points de contacts avec une absence, et non une présence invisible. En bref, ce qui distingue la prière d’une pratique de méditation.

Le recours à la lenteur volontaire, qui permet de renverser un instant la vitesse générale de la vie, m’aide à comprendre ce que je fais en priant. Il compense, comme par une loi physique méconnue, le gyroscope qui nous entraine. L’effet gyroscopique repose sur une résistance inertielle difficile à contrarier. Une force énorme tente de s’opposer à tout changement voulu de direction. La prière agit sur moi comme une suspension provisoire de cette contrainte.

A certain moment, durant l’acte invisible de la prière (invisible et sans preuve), je sens la levée de la contrainte inertielle. La rupture interdite, le changement de direction autour de son axe, deviennent possibles. On entrevoit la possibilité de l’impossible. L’axe est ici le point fixe, ce qui préexiste au mouvement, qui ne change pas avec le mouvement – notre personnalité profonde.

Sortir d’ici a toujours été mon rêve éveillé, destiné à n’être qu’un rêve ou un regret. Plus j’aime la vitesse, le mouvement emporté de l’esprit, plus je m’attache à mon passé, à ma mémoire vivante, à mon avenir en miroir. La vitesse sans contrepoint est un piège, un mouvement accéléré pour rien.

Aussi la prière m’est venue comme un recours, un supplément de temps véritable, une force de compensation, une chance minuscule et sublime de grandir dans un continuum inexploré. Je ne l’ai pas découverte, je l’ai reçue, il y a seulement quelques semaines, et j’en reste ébloui. Je n’aurai plus besoin d’en parler, ou d’y songer, quand elle sera devenue une habitude, un réflexe matinal (chez moi, tout ce qui me nourrit est matinal : la poésie, le désir, les idées imprévues, un certain bien-être, une certaine forme de lumière posée sur les premiers mots du jour). Pour l’instant, elle a encore la fraîcheur d’un amour naissant.

Je considère parfois que je me suis remis à prier, que c’est un retour, mais en réalité c’est un acte nouveau, car jamais jusque-là je n’avais jamais prié véritablement. Au collège, je faisais semblant, comme tous mes petits camarades, non par hypocrisie mais par docilité. Aucun de nous ne croyait, mais certains croyaient qu’ils croyaient et que la prière exprimait leur croyance. Dans le monde sans conviction monothéiste que j’ai connu, le monde catholique dont je suis issu, on n’avait aucune idée véritable de ce que pouvait être une prière adressée à Dieu, étant donné que notre certitude profonde était que Dieu n’existait pas. Nous n’avions pas de mode d’emploi à notre disposition. La prière était un acte neutre, un mantra, sans bénéfice pour l’esprit et sans aucun rapport avec une quelconque transcendance.

Ce vide fabuleux, adossé à une colonne de mots fixes, a été notre chance, la mienne en tout cas. C’était la liberté de ne croire qu’à ce qui se voyait. Cela m’a donné une confiance dans la vie presque illimitée. Je n’avais affaire à d’autre absolu que le temps, qui me portait, et puis me détruirait sans éprouver, et sans que j’éprouve, aucun remord. Quand pour la première fois, cette année, aux environs de la Toussaint, je suis tombé par hasard ou par calcul sur cet acte merveilleux qui consiste à sortir du temps, les yeux fixés sur l’invisible, j’ai compris que je n’avais pas encore commencé à vivre, et que l’avenir qui m’attendait était vierge comme au premier jour ; avec la certitude que l’aventure était le vrai nom du destin.

© Luc Dellisse 2020. Tous droits réservés.

Eclairs

Je dois dire que la vie m’excite. Pas tout le temps, mais souvent. Que j’ai du mal à me déprendre d’un sentiment de vivacité et d’allégresse, qui anime mes journées, même les plus banales, d’une sorte de lame par dessous, de fluide, de feu sous la cendre froide. Je suis aussi dépressif qu’il est possible de l’être, face au désastre du monde et aux échecs de ma propre vie, mais la phase maniaque finit toujours par l’emporter, par balayer la phase d’abattement. La moindre fenêtre capte les visions, le moindre geste enclenche tous les gestes. Même descendre les marches de chez moi, demi vêtu, pour prendre un colis des mains du facteur, me donne une appétence nouvelle pour le monde rétréci qui m’entoure, et qui finit par ressembler à un paquebot échoué sur un banc de sable.

Si je prie, si je recours à la prière, c’est pour suspendre le flux. Je respire, je m’adosse au mur. Je m’immobilise au centre de moi. Dans une certaine mesure, je peux préparer la prière, mais l’instant du saut reste invisible. Le temps continu s’interrompt : image coupée nette. Je regarde encore, je capte encore, mais pas en mode actif. Je suis absent en personne. Ce n’est plus moi qui assiste à la chose, c’est mon corps sans moi. Signe des signes : il jouit d’être aux commandes et je m’absente pour un ah ! de temps. C’est un moment fragile et précieux, entre voir et non-voir, très éphémère, il faut en profiter.

Prier, bien sûr, est un grand mot. Il excède la réalité. Je ne prie pas, je concentre les forces qui me traversent, venant du monde et venant de moi. J’accède à la lenteur. Prier est une expérience de la lenteur. Le secret est là. La plupart du temps, je n’aime que la vitesse mais là, dans le flux du jour, dans le creux de la main du jour, la lenteur, en me venant, en me prenant en douceur, remue les plaques tectoniques de l’instant. Elle déplie le temps réel, le lisse, l’immensifie : une minute est une heure, où il ne se passe rien, ni images, ni fantasmes, mais où la réalité trouve son épaisseur, ou l’esprit sort du corps et devient présence. Voilà la prière : un déroulé de la lenteur, entre deux pulsations.

Ainsi, je prie, ici et là, sans vraiment y penser, sans y croire plus qu’à autre chose, sans y accorder plus de prix qu’au souffle court de la course, ou à la secousse d’un orgasme, ou au froid de la mer. Peut-être moins, sûrement moins, s’il fallait peser les choses sur une balance unique, celle des nerfs. Mais chaque émoi a sa balance. La prière est une fin en soi. Elle ne s’adresse à personne, elle ne médite pas, elle ne célèbre pas, elle ne croit pas, elle ne m’exonère d’aucune de mes amours, si violentes et si physiques, à commencer par la littérature, qui est mon arme de poing.

Ça ne dure pas, la prière ne dure jamais, état instable, on entre, on sort du temps. Là, il y a cinq minutes, j’étais debout, nulle part, en état minéral ; ici, j’existe, je remue, j’entends le chant glacé des oiseaux. On croit qu’il se taisent l’hiver : ils chantent, mais sans insister, et se fondent dans leur chant. C’est fini. Déjà, le café, l’écran, et la vitesse qui me reprend sans raccord.

Comme quelqu’un qui a un métier, une vie sociale, qui vaque à ses tâches, qui parle, qui tapote, qui roule, qui rit, qui fronce les sourcils, qui paye, qui court, qui prend le métro, dans un éternel retour des simulacres, mais qui sait que le soir même l’attend, à l’insu de tous, un rendez-vous dérobé avec l’être qu’il aime, moi aussi j’ai une double vie, et chacune éclaire l’autre d’un éclat différent. Quelquefois, au plus vif de l’ardeur, entre deux phrases qui cherchent l’endroit exact du pli, je suis pris de bonheur, d’une sorte de fou-rire léger, en pensant à ces rendez-vous du matin avec la prière, dans l’éternité fugitive.

© Luc Dellisse 2020. Tous droits réservés.

Au loin

Je me suis remis à prier.

La prière n’est pas un acte religieux. Elle ne peut pas l’être, puisqu’elle constitue une adhésion à l’immensité et non à l’éternité.

Il s’agit de sortir de soi, d’être hors du temps. Ni le vide, ni le néant. Nulle part : c’est l’espace imaginaire d’une transcendance sans Dieu.

Pour prier, je n’ai besoin que de deux choses : la solitude et un certain inconfort. Le petit matin, avec son froid et son silence, me fournit les deux.

Je prie ainsi tous les jours, peu après le lever, chaleur du sang et glace de l’aube ; et à jeun bien sûr. Le corps le plus absent possible. La mémoire suspendue.

Cette double absence aide à contrôler l’esprit. À ne pas se plonger dans les conflits d’existence, les désastres de la veille, les rêveries libidineuses. On renonce pour un instant aux souvenirs dissolvants. On libère ses pensées de leur poids de silence.

Je ne me mets pas à genoux. Cette posture est une allégeance, elle n’a aucun sens spirituel. Je me tiens debout, ou assis sur le sol, le dos appuyé contre le mur. Souvent, la pression de la nuque contre la surface dure suffit à créer le transfert.

La prière ne sert à rien. C’est sa force. Elle n’a aucun contact avec l’au-delà. Elle nous mène plus loin que les croyances ne l’imaginent. Elle est contradictoire avec la foi, car il ne s’agit pas de s’adresser à un être supérieur, mais d’écouter en soi la résonnance de ce qui sort de soi.

Parfois, l’amour, quand il permet de dépasser l’illusion de l’invisible, recoupe cette expérience de la « divinité » du temps humain, d’une manière très raisonnable, prosaïque, sans perte de vue, sans perte de sens. Il m’est apparu, à quelques moments trop rares où l’amour passion était entré dans ma vie, que son bouleversement remuait toutes les couches de la conscience et de ses profondeurs.

Je prie, non pas en secret, mais en discrétion. C’est un exercice, ou plutôt une discipline de l’âme. Il n’est pas nécessaire d’avoir une connaissance de l’âme pour accomplir cette forme d’ouverture silencieuse à plus grand que soi. 

Il me semble que quand je prie, je me rapproche de l’état de paganisme, qui est la seule forme de spiritualité que je comprenne. On en sort plus léger et plus dur : ce qu’il faut pour affronter les divinités de l’instant.


© Luc Dellisse 2020. Tous droits réservés.

Partie double

Une de mes idées les plus anciennes et les plus durables est qu’on peut être nomade sans beaucoup voyager. Et une autre : qu’il n’est pas nécessaire de travailler pour être pauvre. L’État y pourvoit aussi bien.

Fort de ces deux principes, j’ai essayé de vivre sans montrer mon jeu. J’ai cherché à être un voyageur de fortune, partout à l’aise, nulle part chez lui. Il suffisait d’avoir un sac tout prêt, un passeport en règle. Et de considérer n’importe quel lieu sur la terre comme un simple point de chute, dépourvu d’affect particulier. Être ici, être ailleurs, m’était assez indifférent, à condition de choisir moi-même mes étapes, sur une route sans fin.

Je n’ai jamais vraiment eu de chez moi. Aucune terre natale, aucune maison de famille. Le soupçon que la Flandre soit ma patrie m’a toujours fait rire. Il n’y a pas un seul lieu au monde où je me sois dit : ceci est mon vivier. J’ai quelquefois voulu croire que certaines villes étaient miennes. Mais ce n’était pas vrai, et elles me l’ont bien fait sentir.

En somme la liberté était mon handicap chronique, mais équitable. N’appartenir à personne est un pacte de renonciation. On se passe de quelques avantages sociaux. On conserve les meilleurs : la culture, la médecine, la longévité. On se concentre sur les fondamentaux.

Vivre, lire, écrire, aimer, et quoi d’autre ? Ah oui ! Marcher dans les rues, manger des choses simples, et de temps à autre, nager dans la mer, ne demande pas de préférence nationale. Mon goût exclusif pour la langue française a limité un peu mes zones géographiques, mais pas tant que cela. Internet favorise beaucoup les échanges directs à distance. La plupart du temps, d’ailleurs, je ne parlais pas du tout.

Pour le travail, j’étais ferme comme Caton. Chaque fois que j’ai pu, j’ai dit non, et j’ai ajouté : « Je vous remercie. » Il faut être poli en toutes circonstances. Sans doute l’argent procure une certaine liberté, mais le travail pour l’obtenir constitue une prison en soi. « Quinze partout », comme on dit sur les courts de tennis. Il m’est arrivé de gagner de l’argent malgré tout. Enseigner à la fac, par exemple, ne me privait de rien. Ça n’a pas été non plus le cas le plus fréquent.

Ce que j’ai appris, en faisant semblant de voyager, en faisant semblant d’être riche, c’est qu’il y a une part de mirage dans la vie. Ou si l’on veut, d’imaginaire organisé. Je me suis toujours considéré comme quelqu’un qui disposait de temps et de rentes. À la longue, il me semble que c’est devenu vrai.

Je manquais de tout, j’étais riche de tout, j’attendais mon heure. J’ai tiré quelque parti de mes refus. J’ai vécu fastueusement dans l’invisible.

Je ne sais toujours pas que penser du métier d’écrivain. Je sais juste qu’il ne se borne pas à la production de textes imprimés. Qu’il a pour enjeu de transformer le malheur en bonheur, non au moyen de mots, mais au moyen de phrases vécues. On le voit, c’est un secret bien gardé. Du moins j’échappais en écrivant aux fluctuations du marché. Les royaumes croulent, mais mon royaume n’est pas de ce monde. À la fin la littérature gagne toujours.

J’ai compris vers l’âge de trente ans que la vie serait plus lumineuse et plus belle, plus juste aussi, si je m’abstenais de politique et de conquêtes. J’étais seul, je l’ai toujours été et j’aime cela. Mais il serait injuste de ne pas noter que j’ai eu des complices, toutes de sexe féminin. Tant que je ne les aimais ni trop ni trop peu, juste assez, tout se passait bien.

Le paganisme aidant, je m’amuse à imaginer que la durée a le sens qu’on lui prête. J’aime partir à l’aventure. Écrire, pour moi, c’est m’infiltrer dans des domaines où je n’ai pas ma place. J’étais né pour être conservateur ou bibliothécaire de Babel, mais je m’en suis bien gardé. C’était plus excitant de mener une double vie. Citoyen parfait, par mon absence au monde. Desperado, prêt à rater un train où à coucher avec une inconnue pour finir un livre, griffonné sur mes genoux, par hiéroglyphes illisibles.

Je ne suis jamais aussi heureux que quand je peux donner un faux nom, alléguer de fausses raisons d’être descendu à l’escale. Les missions secrètes, incompréhensibles, sans doute inutiles, sont mon paradigme obstiné. Missions que je me donne tout seul, qui n’engagent que moi, qui finissent pourtant par devenir réelles et qu’il faut bien que j’accomplisse jusqu’au bout.

J’ai adoré et j’adore encore mener ainsi ma double existence. Il me semble que j’ai été loyal avec l’espèce humaine : je n’ai causé ni bien ni mal. Je n’ai pas pollué, je n’ai pas désinformé. Je n’ai pas rendu le mal pour le bien. J’ai fait autant d’enfants que j’ai pu. Ils exerceront leur métier d’êtres humains longtemps après moi.

En somme, j’ai considéré mon existence tout entière comme une aventure dans laquelle je m’engageais de plein gré. Cette illusion volontaire m’a préservé de toute métaphysique. D’où je viens, où je vais sont des questions sans aucune importance. Le temps s’étire à l’infini derrière et devant moi.

© Luc Dellisse 2020. Tous droits réservés.

Grenier

Le mot Maison, avec son air stable et solidement campé, doit l’essentiel de son charme au double toit pointu de ses jambages, par lequel il résiste à l’usure des déménagements. Si j’ai connu trois maisons dans ma vie, ou dix, ou davantage, elle se confondent en une seule image, en partie irréelle, en partie vérifiée par l’expérience, dont les assises plongent dans le cours de mon adolescence. C’est un fantasme qui a eu lieu et qui dure. Pour la vie pratique, j’ai toujours préféré les appartements.

De ces demeures délicieuses, et donc irréelles, je me souviens surtout de l’été, du jardin, des feux de bois. Et plus encore, du grenier que chacune d’elles recélait, juste assez incommode ou inaccessible pour qu’il ait à chaque visite la saveur des premiers émois. Un grenier, c’était non seulement une caverne d’Ali Baba, avec ses héritages de meubles mis au rebut et ses paquets de journaux d’un autre siècle, ses cages en osier, ses fusils rouillés, ses tricycles et ses coffres pleins de costumes démodés ; mais c’était aussi une substance, une odeur, une ambiance qui pour l’adolescent qui y pénétrait, toujours un peu à la dérobée, par exemple pour y lire un roman d’aventures sous le pinceau de lumière poussiéreuse tombant de la tabatière, une sorte d’angoisse érotique, le désir à l’état pur.

Dernièrement, j’ai accompagné un quatuor d’amis dans une série de visites immobilières ; ils voulaient s’acheter une maison de campagne, éventuellement une maison citadine nichée dans une petite ville.de province. Nous avons ainsi examiné quinze ou seize biens, durant trois longs samedis d’automne. Corvée joyeuse, agrémentée de pique-nique assis et emmitouflés sur les bans des squares, masques baissés un instant, fou-rire au pied des statues. Puis nous repartions en chasse.

L’esprit attaché aux détails de plomberie et d’électricité qu’on me demandait d’avoir à l’œil, j’ai mis un moment à m’expliquer ma déception chronique : la maison pouvait être charmante, quand on arrivait au dernier niveau le charme s’arrêtait. Des vélux, des néons, des planchers vitrifiés, l’espace ouvert d’une grande pièce à vivre, d’une salle de jeux, d’une chambre des garçons, voire d’un atelier de bricolage potentiel, occupaient le domaine du grenier. De grenier véritable, il n’y en avait plus, tout était voué à un usage pratique, purement virtuel d’ailleurs, car dans ces régions peu courues, le mètre carré ne vaut pas cher, et dans ces familles à enfant unique, quatre chambres suffisent sans qu’il faille en plus aménager les combles, pour des salles de jeu sans utilité à l’heure des écrans.

La vérité est que l’utilitarisme commercial a créé une idéologie des vélux et des poutres apparentes, et qu’un grenier destiné à conserver et à transmettre des reliques du passé n’a plus aucun usage, faute de passé et faute de sacré.

Ainsi donc, dans un avenir prochain, qui a déjà commencé, il n’y aura plus, sous la pente pointue des toits, d’îles au trésor attendant leurs explorateurs ; il n’y aura plus les doubles délices, étouffantes ou glacées, de la lecture et du sexe, que pour ma part je considère comme les seuls enchantements d’une planète ridicule.

L’envie me traverse parfois d’acquérir une maison ancienne, restaurée c’est-à-dire maquillée, et de la remettre dans son état d’origine, en sorte que la cuisine soit séparée du séjour, que les plafonds, crevés leurs simulacres en placo, aient à nouveau trois mètres cinquante de haut, que les caves servent au vin et aux outils, que les vélux, renvoyés à la casse, cèdent la place aux tabatières, qu’on s’amuserait à appeler vasistas. Mais ce sont des jeux d’un instant. Évidemment qu’une maison authentique serait un faux criant.

Il suffit sans doute que jusqu’à ma dernière goutte de sang, je veux dire de sperme, j’organise ma vie à la lumière d’une première fois. Au souvenir d’une maison de famille, pas la mienne, une famille lointaine, dans la Sarthe, dans un lieu qui connaît encore le nom de Joseph Caillaux, et que je me glisse, en combinaison de voyageur du temps, dans la chambre dont je vais bientôt sortir, guettant de tout mon être une autre porte qui s’ouvrait en douceur.

À condition de marcher sur la pointe des pieds, et de ne pas faire craquer la quatrième marche, on pouvait gagner le grenier sans s’attirer de questions gênantes. Une fois la vieille porte de sapin vernis repoussée et bloquée soigneusement à l’aide d’un vieux tabouret en fonte, on était tranquille, au royaume des plaisirs défendus. Alors, nous ôtions nos vêtements et sans oser nous regarder, nous avancions pieds nus dans la poussière épaisse, en direction de la flaque de lumière béante qui tombait de la lucarne, sous le ciel accablant du plus fort de l’été. Nos mains se nouaient et nous marchions rivés l’un à l’autre en sentant nos corps extraordinairement visibles, à découvert si Dieu se décidait à baisser son regard vers nous. Arrivés au centre de l’immense salle déserte et suffocante (de poussière, de chaleur), nos mains se lâchaient, nos têtes se tournaient l’une vers l’autre : et alors...


© Luc Dellisse 2020. Tous droits réservés.

Cuisine intérieure

Mon tout petit logement, près du jardin d’acclimatation, est d’abord une cuisine. À part la chambre studio et la salle de douche, tout est ouvert et tout est organisé en fonction du plan de travail et des fourneaux. Je crois que j’étais dans une humeur ménagère très aiguë quand j’ai fait équiper à neuf l’appartement. C’était l’époque où j’avais décidé de préparer moi-même mes repas, avec des produits du marché, à la recherche de saveurs anciennes. J’avais beaucoup voyagé, beaucoup goûté de choses étranges, beaucoup sauté de repas impossibles. Désormais je voulais choisir mes menus.

On mange mal dans les hôtels, et même les petits restaurants populaires sont décevants. La médiocrité des produits de base leur nuit beaucoup : le génie rôtissant ou tranchant n’a jamais sauvé une sole pas fraîche ou un rumsteak trop coriace. C’est la qualité du produit qui crée la valeur du repas. En faisant son marché soi-même, on équilibre les poisons et les contre-poisons. La nourriture a été en général mon seul médicament.

Il est vrai aussi qu’à l’époque de mon installation dans ce studio haut perché, lumineux, un peu bruyant, j’avais envie de me refaire un minimum de vie sociale. Je voulais pouvoir inviter quelques amis, parisiens ou de passage. Je cuisinerais en direct, sous leurs yeux. Il m’a toujours paru évident qu’un plat doit être attaqué dans les deux minutes qui suivent l’extinction des feux. La température d’un plat sur la table fait partie de sa saveur. 

À l’usage, je me suis découvert une passion plus profonde que prévue. Quand je suis dans ma tanière, je consacre à la cuisine au moins deux heures par jour, qui ne me semblent pas perdues. Rien n’est peut-être plus compatible avec le travail d’écriture que l’activité culinaire. La promenade jusqu’aux magasins ou aux halles, le coup d’œil impérial sur les légumes ou sur le poisson, la répartition de son butin dans des sacs adéquats, la vue des visages et des vins, la remontée dans ses hauteurs en ne songeant qu’à l’équilibre, celui des convives et celui des menus, le rangement provisoire des victuailles dans le frigo ou dans le garde-manger, tout cela offre le temps d’une rêverie bienvenue, avant de replonger dans le réalisme des fictions.

Puis, longtemps plus tard, après la sieste, après le café, après la troisième séance de travail de la journée, on se lave les avant-bras jusqu’aux coudes et on prépare ses instruments. Il est passé cinq heures, il est temps d’opérer. On examine ses provisions. On tâte les bouteilles, on sort les planches et les couteaux, on fait chauffer l’eau pour ébouillanter ce qui doit l’être. On fixe à ce moment-là le menu du soir. Ce n’est plus le moment d’être paresseux. Il faut décortiquer, éplucher, et disposer dans des boîtes hermétiques le produit de ses efforts. À six heures tout est prêt : il n’y aura plus qu’à cuisiner. La distinction entre le cru et le cuit, entre ce qui relève de l’huile et ce qui relève du beurre, entre le mijoté, le saisi, le rôti et le grillé, constitue la gamme simple d’un art de l’instant.

Le temps nécessaire pour la suite est plus court qu’on ne croit : passer l’aspirateur, nettoyer les surfaces, ranger le faux désordre, dresser la table, choisir les verres, faire sa toilette du soir, calculer le rythme des cuissons et l’exposition à l’air des substances fraîches. Il reste encore beaucoup de place pour la lecture d’un auteur classique, de préférence Pascal ou Proust, gens chez qui le corps ne compte pas.

Cette lente montée vers le repas du soir a quelque chose de naturel et de divin.  Elle convient à toutes les circonstances, avec des variantes. Quand on est seul avec soi-même, ou en compagnie d’une seule personne qui restera pour la nuit, il est tout aussi utile de cuisiner, c’est-à-dire de mettre, entre l’animalité et la nuit, des transitions.

Il m’est arrivé de jeûner le soir, faute de temps ou de moyens pour satisfaire ma faim sans céder à la tentation de me repaître. Il m’est arrivé d’expérimenter pour mon seul usage une portion si petite qu’on peut dire que la montagne accouchait d’une souris. La vérité est que c’est plus amusant d’avoir des invités, même quand ils ne savent pas se tenir.

Un jour que j’avais organisé un repas pour quatre personnes, l’une étant mon amie Valéria, les deux autres, un couple de chasseurs de tête assez en vue, Valéria qui était toujours ponctuelle, m’a appelé vingt minutes après l’heure fixée pour me dire qu’elle était retenue par une commande urgente et qu’elle ne pourrait pas nous rejoindre avant dix heures du soir. Le couple était déjà arrivé, nous buvions du champagne rosé, le plat principal était un bœuf mijoté qui pouvait cuire à feu doux encore un bon moment si on baissait la flamme. J’ai proposé qu’on prolonge l’apéritif et qu’on y inclue l’entrée, du crabe ravigote, pour attendre notre retardataire. À vrai dire, Valéria était notre point de jonction, c’est elle qui m’avait présenté la chasseresse et le chasseur ; sans elle j’étais un peu perdu.

Claire, la femme, avait un air sportif et robuste, mais elle buvait excessivement. Je m’en suis rendu compte quand j’ai débouché la deuxième bouteille. Son mari tenait encore dans son poing un verre à demi plein.

Ils ont englouti les canapés, les brochettes de légumes. J’ai servi le crabe. J’ai rajouté du pain. J’ai mis une quatrième bouteille au congélateur, la troisième menaçant naufrage. Le repas prenait les apparences d’un pique-nique sans fin. Nous étions toujours en cercle autour de la table basse. J’ai sorti le fromage. Claire a demandé du vin rouge. Le mari s’est enquis s’il restait du pain. Il était passé onze heures et je commençais à comprendre que le bœuf resterait dans sa cocotte et que Valéria ne viendrait pas.

C’était embarrassant, non pas à cause de la conversation qui languissait, mais à cause de la tension qui régnait dans le couple et qui, insensible au début, avait pris une sorte d’intensité électrique, les heures passant. Et puis, j’avais cru qu’avec quatre bouteilles de champagne en réserve et trois bouteilles de bordeaux, je pouvais voir venir, mais le moment arrivait où j’allais devoir sortir dans la nuit pour trouver un magasin de dépannage. Claire avait une descente comme je n’en ai jamais vue, même quand j’effectuais des missions en territoire roumain. Mais il y a des limites à tout et au moment où j’attaquais le dernier bouchon disponible, elle s’est brusquement levée. Son mari s’est dressé à son tour. « Ah, ne fais pas semblant de t’inquiéter pour moi. Va la rejoindre. » Elle s’est dirigée vers la salle de bains d’un pas rapide et chancelant.

J’ai regardé le mari d’un air perplexe. Il a haussé les épaules : « Elle sait que j’ai rendez-vous avec Valéria cette nuit. Vous, vous le saviez aussi, n’est-ce pas. Quoi ? »

Je n’avais rien soupçonné du tout, comme d’habitude. Valéria ne m’avait rien dit. Elle aurait pu me prévenir. Elle n’était quand même pas devenue la maîtresse du chasseur de tête dans l’après-midi – il est vrai qu’avec Valéria on ne sait jamais.

L’absence de Claire se prolongeant, j’ai envoyé le mari à sa recherche. Il m’a appelé un instant plus tard. Elle s’était endormie sur la cuvette, le pantalon baissé, sa tête aux courts cheveux clairs tombée sur les genoux. Nous l’avons relevée tant bien que mal. Nous l’avons couchée sur le canapé. Le temps que j’aille tirer la chasse, le mari avait remis son caban.

  • Je dois me sauver. Valéria m’attend. N’ayez pas peur, Claire est solide.  Elle ne fera pas d’histoires, vous savez. Elle se réveillera en forme et pourra rentrer en voiture. Je pose les clés sur la table. Moi j’ai appelé un Uber, il arrive. Vous ne m’en voulez pas ? Merci pour ce merveilleux repas. J’adore le crabe et le champagne rose.
  • Oui, dis-je, furieux. C’est aphrodisiaque.

Resté seul je me suis approché de la forme allongée immobile sur le canapé. Au moment de l’envelopper dans la laine bleue, j’ai vu un œil briller dans la pénombre. Claire ne dormait pas.

J’ai été préparer le café avec ma nouvelle machine flambant neuve, et j’ai entendu glisser les pas derrière moi. Elle a pris la tasse que je lui tendais, a avalé une gorgée, debout près de moi, puis l’a reposée brutalement et a couru aux toilettes. Elle n’y est pas arrivée à temps.

J’ai mis des gants de ménage, rempli un seau d’eau savonneuse, empoigné le sopalin. J’ai réparé les dégâts comme j’ai pu. Pendant ce temps, Claire sirotait son café. Elle chantonnait un petit air de Métal. Je sentais qu’elle me regardait avec indulgence, pendant que je rangeais mon matériel.

Elle m’a dit qu’elle allait mieux. Elle m’a demandé si je voulais qu’elle reste pour me tenir compagnie maintenant qu’elle était tout à fait en forme. J’ai dit que non.

Elle est partie en claquant la porte. Elle avait oublié les clés de la voiture. Je les ai mises sur le paillasson extérieur, pour qu’elle les trouve sans peine quand lui viendrait l’esprit de l’escalier.

© Luc Dellisse 2020. Tous droits réservés.

Lorgnette

Je ne me tiens au courant de l’actualité que de très loin. Un peu les sorties de livres, les élections présidentielles, les attentats. Presque rien de la vie politicienne et des faits divers. Il me suffit de savoir que le pays où je vais passer quelques jours ou quelques semaines n’est pas en état de guerre civile. Pour le reste, j’avise une fois sur place. D’ailleurs mes points de chute habituels, la Suisse, l’Italie, l’Allemagne, le Portugal, même l’Angleterre ou l’Espagne, ne prennent pas le chemin des conflits armés. Le bruit en court parfois, mais c’est un leurre. Vieux peuples résignés qui acceptent tout sans grande réaction.

Pour Istanbul et Kiev, à deux ou trois reprises peut-être, ça a été tangent. On sait qu’un passeport européen ne vous préserve pas de grand-chose. Mais en fin de compte, tout s’est arrangé. Je suis passé entre les mailles du filet.

Le sort de la planète m’importe beaucoup. Mais il n’est jamais nécessaire de partir à la chasse aux actualités pour rester informé des marées, c’est-à-dire des fluctuations de la mort. J’ai constaté comme une règle générale que tout ce qui arrive d’important dans le monde en vient très vite à vous être connu, avec un léger décalage. L’information circule avec une telle ubiquité qu’à moins d’être sourd, aveugle et en prison, il en filtre assez pour que vous captiez l’essentiel, même sans le vouloir.

Il est impossible de ne pas en savoir plus qu’il n’en faut sur le destin des cutures, des peuples, des mœurs. Mon vieux projet de m’occuper de mes affaires, de respecter tout le monde et de ne prendre parti pour personne (sauf bien sûr en amour) s’est trouvé absolument impraticable. J’ai dû composer avec l’angoisse et la peur. Du moins je ne suis pas tombé dans le travers de m’occuper en détail d’histoires qui n’ont d’intérêt que comme motifs de chagrin.

Ma morale a toujours consisté à ne pas chercher à souffrir inutilement – à l’accepter quand on n’y peut rien, sans y attacher plus de prix qu’à la grippe ou à une rage de dents : cela finira par se tasser.

Il n’y a qu’en amour, parfois, que la souffrance a un côté désirable, comme un mal délicieux. On s’attache ainsi à sa perte. C’est une faiblesse que je ne me suis jamais pardonnée.

© Luc Dellisse 2020. Tous droits réservés.