Tous risques

L’homme qui voyage seul est vulnérable. Sa disparition, son enlèvement, son séjour prolongé dans une geôle, passeraient parfaitement inaperçus. Il faudrait des mois pour que l’une de ses connaissances restées au pays s’avise qu’on n’a plus de ses nouvelles, qu’on ne sait pas du tout où il peut se trouver. À supposer même qu’un proche se rende à la police pour réclamer une enquête, il se ferai éconduire sans ménagement. Imaginer qu’il y ait un esprit suffisamment subtil pour retrouver l’itinéraire du disparu est une fiction hollywoodienne. La piste s’arrêtera dans un hôtel cosmopolite de Turin, dans une station balnéaire en Croatie ou en Bretagne, dans une chambre d’hôtes de Morges. L’homme qui voyage seul est une proie toute désignée pour les actes malveillants, les erreurs judiciaires et les enterrements bâclés.

Longtemps, j’ai minimisé le danger qu’il y avait à sortir du champ des radars et à me promener à travers la vaste Europe sans laisser d’adresse, ni aucun moyen de me joindre. J’ai commencé ma vie de nomade organisé avant l’apparition des téléphones portables, mais même quand ils ont été distribués à presque tous les habitants de la planète, j’ai continué à ne pas confier mon numéro à grand monde. Ne pas être facilement rattrapable a été mon souci le plus constant, ma morale ordinaire.

La vérité aussi est que je n’avais pas beaucoup d’amis. Dans mes agendas d’alors, sur la page de garde, à la mention personne à prévenir en cas d’accident, l’emplacement prévu restait vierge. L’amitié m’est venue plus tard. Comme pour la lecture de Montaigne, il m’a fallu attendre d’avoir des cheveux gris pour y prendre goût. À la sagesse, je préférais le feu. La passion me jetait partout en avant. Je n’étais pas plus courageux qu’un autre, mais je n’avais pas une conscience très aiguë des risques de la vie. Je faisais confiance à mon étoile.

D’ailleurs je n’étais pas vraiment imprudent. Je n’allais pas dans les quartiers chauds, je ne fréquentais pas les fumeries d’opium, je n’ouvrais pas ma porte à des inconnues à la jupe fendue qui venaient me demander du feu à deux heures du matin. Je n’émettais jamais aucune idée politique, d’ailleurs je n’en avais pas. Pour le dire d’un mot, j’aimais surtout les aventurières qui ont lu Stevenson. Les belles illettrées me laissaient assez froid.

Il me semblait qu’il ne pourrait jamais rien m’arriver de grave. La réalité a mis longtemps à me rejoindre. Même quand j’ai dû passer la nuit au poste de police de Bucarest, même quand j’ai dû me réfugier sans préavis au consulat de France à Istanbul (un si modeste bâtiment qu’en voyant flotter le drapeau élimé sur sa façade, on en avait le cœur serré), je n’ai pas pris l’incident au tragique, ni même vraiment au sérieux : il y avait tout au plus un paragraphe en vue pour un prochain livre, si l’histoire s’y prêtait.

Et puis, je suis tombé sérieusement malade dans un petit hôtel des Açores. Le médecin de garde, pour des raisons privées, sans doute religieuses, avait l’air de trouver qu’à mon âge ce n’était pas très grave si je trépassais. Le directeur, lui, me rendait visite deux fois par jour pour suggérer que je me fasse transporter à l’hôpital. Je ne sais pas s’il avait peur que j’oublie en mourant de payer ma note, ou si la présence d’un agonisant dans la meilleure chambre de son établissement, avec balcon et vue sur la mer, lui paraissait une mauvaise publicité.

En définitive, comme d’habitude je ne suis pas mort, mais cet incident m’a donné beaucoup à penser. Il est bien ennuyeux d’être seul, quand on est confronté, dans une contrée lointaine, à un embarras de santé. Le fait de n’avoir aucune couverture sociale, sous prétexte qu’on est rarement malade, ne joue aucun rôle, si la fièvre vous saisit dans un no man’s land et qu’on se sent menacé d’extorsion, et qu’on tient sa carte de crédit serrée dans la poche de son pyjama en se jurant bien qu’il faudra la prendre sur votre cadavre.

D’autre part, les zones d’influence des mafias locales débordent largement l’Italie du Sud et la Russie. Il y a certaines conversations impromptues sur un banc au bord de la mer qui ne peuvent avoir qu’une seule conclusion : il faut gagner l’aéroport sans tarder, par tous les moyens licites, et prendre le premier avion disponible pour n’importe quel État de droit (ils sont de plus en plus rares mais on en trouve encore), sans attendre que la grève du personnel au sol de Zaventem ou de Roissy ait pris fin.

J’envie parfois les voyageurs du passé, car ils avaient des consuls, ils avaient des drogmans, ils avaient des lettres de recommandation et des lettres de change, ils avaient même le droit de glisser une arme dans leur malle-cabine sans qu’on vienne les tarabuster à la frontière. Mais il faut vivre avec son temps. Il faut aussi vivre avec son âge. L’époque où je pouvais espérer sortir intact d’une brusque pneumonie sans antibiotiques ou d’un combat à mains nues est révolue. Je continue mon existence ordinaire, aussi flexible et studieuse que possible, avec une conscience accrue de ma fragilité. Je prends plus de précautions qu’avant. Mais ma confiance dans mon avenir reste intacte. Il y a une promesse de l’écriture qui vaut toutes les assurances-vie.

© Luc Dellisse 2021. Tous droits réservés

Cœur de pierre

Durant les longues années où j’ai vécu en territoire étranger, sous une fausse apparence, dans un mensonge permanent, je ne me posais pas la question de savoir si c’était bien ou mal. L’obligation de passer pour ce que je n’étais pas monopolisait toutes mes facultés. Ma seule morale était de ne pas me faire démasquer et de vivre comme si de rien n’était, au milieu de gens qui ne soupçonnaient pas mon identité véritable.

Je vivais dans l’angoisse d’être percé à jour, à cause d’un aveu imprudent ou d’une preuve d’ignorance inadmissible de la part d’un citoyen ordinaire : on allait se rendre compte que je n’étais pas celui qu’on croyait. Je me rattrapais tant bien que mal. Le risque n’était pas d’être chassé ignominieusement, ni d’être envoyé dans un établissement plus ou moins carcéral. Mais d’être classé définitivement dans la catégorie des êtres dangereux et sans scrupules. Il n’est pas nécessaire d’être un espion ou un criminel en puissance pour savoir que la règle d’or, qui ne se relâche jamais un instant, est de ne pas laisser soupçonner les profondeurs de sa double vie.

Un autre risque était d’ordre intime, intérieur : je craignais, à force de jouer le jeu, de devenir un imposteur à temps plein, c’est-à-dire plus vraiment personne. Plus que tout, j’avais peur d’être inhumain. J’aspirais à être n’importe qui, un individu parmi d’autres, à éprouver des sentiments normaux et des émotions spontanées. Je ne voulais surtout pas me transformer pour toujours en ce monstrum horribilis : un garçon au cœur de pierre. En même temps, je voyais bien que c’était trop tard : j’avais déjà un cœur de pierre, tout le monde était capable d’amour, moi excepté.

Je me sentais comme un espion au long cours, comme un infiltré qui n’avait pas encore reçu ses instructions et qui devait se tenir prêt, sans avoir rien à faire de précis jusqu’au moment où viendrait l’ordre d’agir. En attendant il lui fallait tenir sa poudre au sec et ne pas se trahir. Agent dormant est le terme précis qu’on donne à ce soldat d’une guerre qui n’a pas encore commencé.

Je vivais ainsi à temps plein, en compagnie de gens ordinaires et sans malice, qui m’accueillaient dans leur maison sans se douter de rien. Ils m’apparaissaient dans toute leur fragilité. Parfois même j’avais pitié d’eux, car j’avais pour mission de les duper et ils étaient à mille lieues de s’en douter. Ils me supportaient très bien, ne me jugeaient pas. 

En un sens, cela m’étonnait. Je me mettais à leur place. Cela ne devait pas être facile pour eux d’avoir à demeure quelqu’un comme moi. Un pensionnaire assez encombrant et pas du tout convivial. Ils devaient s’habituer à le voir prendre ses aises dans la maisonnée, sans faire semblant de rien. Paraître trouver naturelles ses brusqueries, ses demi-mensonges, ses dissimulations, rire de bon cœur de ses lubies, tout en gardant un œil sur lui, discrètement.

J’admire qu’ils ne se soient jamais barricadés dans leur chambre pour la nuit. Qu’ils m’aient entendu rentrer de mes expéditions nocturnes, jeter mes chaussures sur le plancher, piller le frigo, sans me faire de reproches le lendemain. Tout au plus une allusion en passant. Leurs nerfs étaient plus solides que les miens.

Ils trouvaient grâce à mes yeux pour des raisons que je croyais mauvaises et qui étaient les meilleures : parce que la bonté était leur filigrane.

Bien sûr, ils avaient des manières un peu curieuses. Un jour, ils ont profité de mon absence pour s’introduire dans la chambre que j’occupais chez eux. Ils en ont retiré tous les livres qui ne leur paraissaient pas convenables. Ils les ont enfermés dans un coffre fermé au cadenas. Je n’ai pas osé protester. Ma position ne me paraissait pas suffisamment solide. La chasse aux sorcières avait disparu depuis longtemps, mais il y a bien des manières de dénoncer un suspect et de le mettre en position difficile, en porte-à-faux. Je me suis contenté de crocheter avec une aiguille tordue la serrure et de retirer du coffre les livres un par un.

Souvent j’essayais de me surprendre de l’extérieur, de me voir avec d’autres yeux que mes yeux habituels et j’en concluais que j’étais fou. Cela me tourmentait. Il s’agissait de repérer le point où la réalité diverge d’avec l’expérience, cesser de faire de la psychologie pour en revenir à l’action directe. Je me mettais à parler à mes hôtes d’un sujet qui pouvait leur convenir et surtout leur donner l’impression que j’étais de leur bord. Que leur monde était bien mon monde. Que leur sensibilité était la mienne. J’étais loin de me réjouir de ma duplicité. J’en éprouvais une honte extrême. A certains moments je fermais les yeux pour éviter qu’ils donnent accès à mes profondeurs.

Je ne pouvais pas imaginer, lorsque ma mission a pris fin et que je les ai quittés pour toujours, sans leur avoir fait finalement de bien ni de mal, que j’en viendrais à les regretter. Que ce regret croîtrait avec les années. Qu’ils me manqueraient à la fin des fins et que je repenserais si souvent à eux, et que je deviendrais un des leurs, à présent qu’ils sont morts, mes parents.

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L’improviste

Il n’y a pas de plus purs moments de liberté que ceux sur lesquels on ne comptait pas. C’est encore mieux quand ils surviennent en fin de journée, alors qu’on se prépare à affronter ses obligations. Téléphone qui sonne pendant qu’on prend une douche. Dîner annulé à la dernière minute. Plaisir programmé qui tombe soudain.

A première vue, c’est une mauvaise nouvelle. Une déception qui court dans vos nerfs. Vous n’aviez pas accepté ou sollicité cette invitation uniquement par politesse. L’amitié, le désœuvrement, le désir sexuel, la curiosité, la fatigue, le regret de toujours dire non, vous ont motivé. Toutes ces raisons demeurent, alors que vous reposez le téléphone, que vous regardez la chemise fraîche qui vous tend les bras et que vos cheveux s’égouttent sur la serviette hâtivement nouée autour du cou. Vous aviez quelque chose ou quelqu’un en vue et il faut y renoncer.

Il peut se faire aussi qu’une soirée qui promettait d’être longue finisse beaucoup plus tôt que prévu. Les invités se sont disputés ou se sentent brusquement malades. Ou la conversation patine, l’ennui s’installe et vous fournit un motif de prendre congé aussitôt expédié le dessert. Dix minutes plus tard, vous êtes dehors, étourdi par la brièveté du repas et la fragilité des conduites humaines. Votre application a déjà déclenché, comme par télépathie, la commande d’un taxi qui roule vers vous à bonne allure, mais vous n’avez pas encore tout à fait compris ce qui vous arrivait.

Parfois, dans cette brusque interruption de programme, l’humeur d’une femme a joué. Ce soir-là, rien ne lui convient. Le restaurant est trop bruyant ou trop désert, le parc est fané, vos histoires sont assommantes, vos bonnes manières ridicules, et d’ailleurs elle se demande ce qu’elle fiche avec vous. Vous renoncez assez vite à remonter la pente. Vous la regardez déployer ses reproches d’un œil compatissant. Ou alors, la patience vous manque et vous lui embrassez la joue avec un mot d’adieu, avant de fuir comme un voleur : ce que vous êtes, tout compte fait.

Il a quelque chose à la fois d’étrange et de conforme au visage de la vie que ce soient toujours les moments dont vous attendiez le plaisir le plus vif qui tournent court, ou qui se transforment en filets d’eau tiède, et qu’en revanche, sans raison, dans une journée partie pour être banale, le petit dieu du plaisir mette soudain son grain de sable d’or. C’est ainsi. Il faut s’adapter aux circonstances concrètes. On passe à autre chose. On tire un trait.

Réglage mental, conversion immédiate. La mauvaise humeur se dissipe. Mais alors, la soirée est libre ? Libre comme l’air ! Quelle bonne nouvelle, finalement.

Si c’est chez vous que cela devait avoir lieu, vous vous consolez aussi. La table était déjà dressée ? Le lit embaumé de draps frais ? Et après ? Une fois la vaisselle rangée, le champagne sorti de sa glace, vous pourrez vous mettre en tenue de croisière sans attendre le couvre-feu.

Contemplant avec un plaisir inaccoutumé les modestes ressources de votre logis, vous avez soudain l’impression d’un lieu enchanté. Ce livre, cette lampe, ce vin qui vous attendent, sont autant de cadeaux. Vous n’allez pas faire semblant de passer une soirée ordinaire : c’est un moment d’exception, un morceau supplémentaire de vie réellement vécue qui vous est offert. Pas de souffrance, pas de vacarme, pas de disputes, pas de reproches, pas de partie à perdre, pas de victoires sans lendemain, pas d’enjeux. Pas non plus de tomates à la mozzarelle, de saumon plastifié, de couscous royal, de Pecorino aux truffes, de salade de kiwis, de tiramisu gluant, de beaujolais-village et d’aperol-spritz, nourritures médiocres et maléfiques. Non seulement on y gagne en temps, mais encore en santé, qui ne sont pas des plaisirs en soi, mais qui forment le contexte idéal du plaisir.

Pour ma part, je sais toujours de quoi sera faite la substance de ce loisir inespéré : d’une robe de chambre, d’un plateau avec deux verres, un peu de jambon, de fromage, des fruits et un tire-bouchon, cela est léger et se porte d’une main, de l’autre je tiens les bouteilles et la serviette en tissu. Dans la chambre, les rideaux sont tirés, la lumière est tamisée, un choix de livres m’attend sur le chevet. Je suis deux fois tranquille : le téléphone éteint est glissé dans un tiroir du hall, et la sonnette de la porte d’entrée est munie d’un coupe-circuit. Ce soir, personne ne pourrait m’atteindre, sauf la mort, qui est paresseuse et sans doute débordée.

Il y des jouissances de toutes sortes. Mais le lit et l’école buissonnière, combinés dans la douceur du crépuscule, ont un charme sans pareil. Le retour inopiné chez soi est merveilleux aussi, rentrer plus vite que prévu et surprendre sur le vif la paix qui règne en votre absence. Je me souviens d’un soir récent. Tout s’était très mal passé. A huit heures j’étais rendu à moi-même. Je n’en revenais pas de ma chance. Cette solitude retrouvée ! Il me semblait que je l’emportais avec moi, dans le taxi, tendrement serrée, comme une amie volage mais qui revient toujours.

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J’ai mes rites

La menace qui plane sur moi n’a pas de visage. Elle prend la forme qu’elle veut. Il y a quand même un trait commun à toutes ses manifestions : elles remettent en cause, d’une minute à l’autre, mon sentiment d’appartenance à un monde stable.

En général, je parviens à me glisser entre les mailles du filet. L’existence peu orthodoxe que j’ai choisie m’aide à échapper aux pièges, non parce que je suis habile, mais parce que je n’ai aucun doute sur la réalité du danger. Je passe, avec quelques écorchures superficielles. Chaque journée que je mène à bien sans avoir été rattrapé par l’adversaire me semble une victoire. La nuit et le repos préparent le combat du lendemain. Si vivre est une activité inoffensive, je n’en ai pas été informé.

Je suppose qu’il y a une part de fantasme dans l’idée qu’il faut être à tout moment prêt à lutter, à affronter les périls. Mon ressort principal n’est pas le conflit. Je ne me suis jamais battu que le dos au mur. J’aime me faire discret, apaiser les tensions. Mais je considère la société comme un milieu hostile. Je filtre le monde, persuadé qu’il n’est pas fait pour moi.

Qui suis-je, en somme ? Un voyageur ? Pas réellement. Un écrivain nomade ? Un chasseur d’émotions ? Un amoureux en disponibilité ? Ou simplement un intellectuel sur le retour, qui poursuit sa carrière d’étudiant au-delà des limites admises, qui n’a pas beaucoup de passions terrestres, mais ne manque ni de temps, ni d’esprit de suite.

Dans les circonstances ordinaires, je mène une existence sans aucun faste. L’aisance dont j’aurais besoin pour échapper aux questions d’intendance n’existe pas. Mais je suis peu dépensier, n’aimant ni le luxe, ni les paradis organisés. S’il n’y avait pas les escales amoureuses, je finirais par m’enrichir. Je m’appauvris, mais lentement. À moins d’une crise économique majeure ou de la mort prématurée de mon cousin financier (événement peu probable car c’est un homme de fer), mon organisation matérielle tiendra le coup le temps qu’il faut. Le reste est une affaire de mœurs et se confond avec le rythme des saisons.

Quand après de longs détours, je parviens à finir mon ouvrage, à mener une rencontre jusqu’à son terme naturel, à demeurer plusieurs mois de suite dans une ville que j’aime sans en être chassé par un accident, j’ai le sentiment d’une grâce, presque d’un miracle. Cela se produit en général au retour du froid. L’hiver me porte chance. Je boucle mes bagages. Je passe quinze jours dans les Vosges, puis je suis à Catane pour Noël et à Salzbourg pour le jour de l’an. J’ai mes rites. Mes amours vieillissent en même temps que moi.

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Matutinal

Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt est une phrase dont j’ai pu vérifier l’illusion. Toute ma vie je me suis levé tôt et le monde ne m’a jamais appartenu, même de loin. Il est vrai que je ne me levais pas pour que le monde m’appartienne, mais parce que j’adorais me glisser hors du lit avant la naissance du jour, hiver comme été. Le plaisir était d’échapper aux contorsions du rêve, de retrouver le fil rompu de la veille et de marcher dans la pénombre peuplée de quelques jalons intimes, qui se reconnectaient un par un.

Pour ce qui est du bénéfice social d’un lever matinal, il n’y en avait aucun. Je crois pouvoir dire qu’à cinq heures du matin personne n’est disponible de ce côté-ci de l’océan, personne ne répond à l’appel, même sur l’oreiller voisin. Personne n’est éveillé, personne ne parle. Les trottoirs sont absolument déserts, les rares voitures circulent blindées ; les oiseaux eux-mêmes ne chantent pas.

L’habitude de me lever à l’aube est ce qui m’a le plus coupé du monde. Entre celui qui est à pied d’œuvre à cinq heures et quart et celui qui arrive à son bureau à neuf heures tapantes, il y a une coupure épistémologique. Dans la société européenne où j’ai passé le plus clair de mon temps, avant neuf heures du matin il ne faut compter sur rien. Et une fois franchi ce cap, on est encore loin de la haute mer.

Vers neuf heures du matin, vous avez déjà deux cent quarante minutes d’activité dans le ventre et vous n’avez pas encore reçu le moindre signe de vie d’un être humain. Évidemment, les hôpitaux, les pompiers, la police n’ont pas cessé d’exister et leur personnel est sur le pont. Mais c’est une présence invisible, presque irréelle : rassurante et absente à la fois. Pour le reste c’est le calme plat.

L’administration, par exemple, dont vous dépendez pour les mille documents futiles qu’on exige de vous, est en principe ouverte à présent, mais cela ne veut pas dire que quelqu’un décrochera si vous appelez. De même les services, ce qu’on appelle les services, à commencer par les entreprises de téléphonie, sont rigoureusement organisés pour ne pas se faire embêter au téléphone. Un message vocal délivre la promesse que les bureaux sont ouverts, mais il ne semble pas qu’il y ait un rapport certain entre cette ouverture et la possibilité de joindre quelqu’un. « Toutes nos lignes sont occupées », sur fond de musique anglaise des années 80, est probablement la chanson vaine que j’aurai le plus entendue dans ma vie. Elle s’identifie dans mon esprit au cantique Plus près de toi mon Dieu, joué sur le Titanic.

La communication internet est beaucoup plus réactive, il faut le reconnaître. Elle au moins ne dépend pas des horaires. À cinq heures comme à dix, si vous écrivez au service clients d’un commerce en ligne, d’une compagnie d’assurance, d’une agence de la sécurité sociale ou d’une caisse de société d’auteurs, vous recevrez par retour immédiat une réponse automatique vous confirmant qu’on a bien reçu votre message et qu’on reviendra vers vous dès que possible. De ma maigre expérience, je peux dire que cette possibilité est une fable. Les robots sont plus polis que les humains, mais pas plus efficaces quand il s’agit de fournir un renseignement personnel.

Les indépendants, c’est plutôt pire. Ils sont leur propre maître, ce qui les asservit. Ils se lèvent tôt, mais ce n’est pas pour vous. On dirait plutôt qu’ils jouent à cache-cache avec leur ombre. Une loi non écrite exige qu’on ne les dérange pas avant qu’ils aient gagné leur local, pulvérisé leurs mails, évoqué avec leurs proches l’absurdité des mesures prises par l’État. Cela les mène assez tard. Le télétravail, qui a substitué la caméra à la réunion physique et les soins du ménage à la pause-café, les stresse au lieu de les détendre ; et le port d’un T-shirt de nuit prolongé dans la matinée a plutôt tendance à faire baisser leur niveau de moralité. Il faudra bien que tôt ou tard, ils ouvrent les écoutilles. Mais le plus tard possible, manifestement.

Les artisans, eux, n’ont pas le choix, et ils empoignent leurs outils de plomberie ou de coiffure dès que la loi et les bonnes mœurs les y autorisent. J’ai vu, dans le jour naissant, passer des camionnettes de corps d’état, monter des échafaudages, lever le rideau de fer d’un barbier, dans le petit matin. J’en éprouvais une vive bouffée d’affection pour ces frères, ces sœurs d’armes. Je pensais qu’un jour, moi aussi, j’aurais une fuite dans ma douche, une fenêtre à remplacer, ou un rendez-vous en présentiel avec quelqu’un dont le regard, sur ma toison grisonnante, aurait du prix. Un jour que je m’étais démis l’épaule en me prenant pour le Tarzan que je ne suis pas, j’ai entendu une kiné me dire, de sa propre bouche : mon planning est complet. Mais si vous avez vraiment mal, je peux vous prendre avant les heures, très tôt. Ces gens-là sont des saints. D’autres, que je ne connais pas, posent des rails la nuit, font redémarrer les centrales, démantèlent les réseaux mafieux, peignent des tableaux, sauvent des vies. D’autres, moins héroïques, plus nombreux, conduisent leurs enfants à l’école, ou s’enfournent dans le RER pour aller vaquer à leurs tâches sous payées, cela ne fait pas de doute. Mais pour l’homme seul, sans réseau, sans camarades de combat, sans employeur nourricier, il n’y a pas de matins partagés. Ce n’est qu’à dix heures et demie que la vie sociale véritable se met véritablement en branle, mettant fin à 16 heures de silence-radio.

À ce moment-là, enfin, il y a comme un démarrage réel, et non plus virtuel, de la réalité. Quel décalage ! Votre journée d’écriture est finie avant que celle des autres n’ait commencé. Vous avez pris une douche, rasé votre visage, poncé votre corps, bu autant de café qu’un estomac humain peut en contenir, vérifié vos comptes, envoyé vos bouteilles à la mer, parfois même vous avez profité d’une faille dans l’espace-temps pour aller poster un recommandé, pour acheter quelques provisions de bouche. Vous videz le lave-vaisselle, taillez vos crayons, aiguisez vos couteaux. Quoi encore ? Vous lisez le livre dont vous avez promis de faire le compte rendu dans une revue confidentielle. Vous prenez des notes. Cette lecture contrainte vous a mis en appétit d’autre chose. Vous rouvrez Chesterton ou Marcel Aymé. Quelle heure est-il ? Dix heures et quart. Il fait tout à fait jour à présent. Vous commencez à avoir faim.

Bien sûr vous pourriez entamer une seconde journée pour rejoindre les autres. Mais après avoir donné pendant cinq heures ce que vous aviez de meilleur, vous n’avez aucune envie de vous lancer dans le manège des réunions, des négociations, des concertations ou des échanges sur Twitter. Vous seriez plutôt d’humeur au libertinage sous toutes ses formes : le sexe, la sieste, l’amitié, le débat. Mais avec qui, à dix heures quinze ? Des outsiders ? Où les trouver ?

Mieux vaut s’habiller de pied en cap, se chausser comme pour la campagne, car la ville où vous habitez n’est pas très bien entretenue, et partir vous promener, ce qui vous tiendra lieu d’échange d’idées, de flirt au hasard, de voyage sans cartes. Tout seul, bien sûr.

Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt : c’est une légende. Les grasses matinées sont au moins aussi fécondes que les sauts du lit au chant du coq. D’ailleurs le monde n’appartient à personne, sauf peut-être le monde de la finance, où les fuseaux horaires se chevauchent et où la lutte est sanglante. En vérité se lever tôt ne veut pas dire grand-chose, sinon qu’il faut se méfier des habitudes trop ancrées. « Le monde appartient à ceux qui n’ont pas d’horaire fixe » me semble d’une plus grande portée et d’une plus juste morale.

© Luc Dellisse 2021. Tous droits réservés.

Coupures

Une chose merveilleuse aussi, c’était de sortir du jeu, de décrocher, sans raison : d’un soir après le dîner jusqu’au surlendemain matin ; et durant cette trentaine d’heures, de couper tous les ponts. D’éteindre le téléphone et de se retirer dans sa chambre, c’est-à-dire dans son lit.

Intouchable, hors d’atteinte, libre soudain de tout contact, de toute obligation sociale, presque de toute activité suivie, je me vautrais dans la durée, les yeux pleins d’école buissonnière. Je n’en profitais pas pour écrire ou lire à plein temps : mais pour me ressourcer dans l’absence, et faire le point.

Quelques intimes, bien sûr, connaissaient mon vice : la disparition. Peut-être se moquaient-ils de moi entre eux. Mais ils avaient l’habitude. Si je ne répondais pas au premier signal, c’est que j’étais en hibernation. Plus encore l’été que l’hiver, deux ou trois fois par mois, cela me prenait. Aucune inquiétude. On pouvait se passer de moi, attendre que je réapparaisse, quitte à lever les yeux au ciel.

Il m’est arrivé durant cette retraite de recevoir quelqu’un, jamais plus d’une personne, à condition que ce soit hors de tout présupposé sentimental ou sexuel. Seul l’intérêt d’une discussion ou d’une rêverie commune m’inclinait à rompre la solitude sacrée. Pas de conflit, pas d’urgence, pas de désir. Rien que la sourdine du temps partagé.

J’ai eu ainsi une amie avec qui j’étais si intime, c’est-à-dire si à l’aise, que jamais sa présence et sa douceur n’ont donné lieu à la moindre ambiguïté. Il suffisait que nous n’ayons pas de corps compatibles pour que tout soit simple et joyeux. Elle venait, elle ouvrait ou se faisait ouvrir la porte, on s’adressait un sourire, je restais couché, en lunettes et barbe naissante. Elle s’installait dans l’unique fauteuil, les pieds sur le bord du lit, pour se replonger dans son livre que l’arrêt du métro avait refermé. Je reprenais le mien. Nous poursuivions ainsi, reliés par la lecture, chacun de notre côté.

Au bout d’un moment, d’un long moment, elle le dos collé au radiateur, moi dans ma bulle d’air tiède, nous étions en apesanteur. De loin en loin, l’un de nous relevait la tête pour lire un passage, en général comique, car les grands écrivains sont des humoristes la plupart du temps. Nous n’avions pas la patience de lire les petits maîtres. Les chefs-d’œuvre du passé nous rendaient sages et joyeux.

À la fin venait l’heure du thé. Elle défaisait le carton à gâteaux qu’elle avait apporté, dans son sac-cabas ; à l’hôtel j’appelais le room service, dans ma planque je me relevais un instant pour préparer une pleine cafetière, le plateau arrivait, les assiettes accueillaient les mille-feuilles et les éclairs, et nous nous glissions dans une gourmandise studieuse, sans parler.

© Luc Dellisse 2021. Tous droits réservés.

Ulysse

Bien sûr, j’ai voyagé. J’ai vu des villes lointaines. Certaines rutilantes, d’autres somptueuses de crasse. Je les ai connues par en haut, dans la courbure de l’atterrissage, étalant leurs toits et leurs pointes jusqu’aux confins de la mer. Puis j’ai marché dans leurs rues, j’ai bu dans leurs cafés. Des boissons douces, des boissons fortes. J’étais ailleurs. J’avais les nerfs à l’aventure. J’attendais l’heure du rendez-vous.

Bien sûr, j’ai voyagé. J’ai vu des marchés, des églises, des palais, des statues. Des fresques. Des jets d’eau. Des machines géantes. Des galeries commerciales toutes les mêmes. Des robots aux entrées, parfois des robots humains. J’ai souvent vu l’envers : des tuyauteries, des échafaudages, des voitures abandonnées. Des arrière-cours, des jardins effondrés. J’ai vu le soleil se lever du côté où je ne l’attendais pas.

J’ai vu beaucoup de chambres d’hôtel. Beaucoup de lits qui pour s’ouvrir ne m’avaient pas attendu. J’ai vu des balcons donnant sur une mer de parkings. J’ai vu la beauté de la montagne fondante. J’ai vu Sylvia sortir de la salle de bains.

Bien sûr, j’ai voyagé. Pas toujours pour le plaisir – enfin, pour le plaisir du voyage. La curiosité exotique, je ne connais pas. Il y a certains pays où je me suis rendu pour une raison précise et où je ne voudrais plus retourner, même si la raison ancienne revenait. Elle ne reviendra pas, elle est morte. J’ai vu fermer ses yeux.

C’est vrai, le voyage a rempli des cases de ma vie. J’ai connu les langues étrangères, qui ont une odeur, qui ont une couleur, qui vous sortent de vous. Il ne faut pas se protéger d’elles ni les fuir. Ni sans doute les aimer. Mais les prendre, comme on prend et retient la main d’un visiteur inattendu. Puis il s’en va. C’est lui qui part, et vous restez.

Bien sûr, j’ai voyagé. Le tourisme est une aventure comme une autre. J’ai aussi beaucoup voyagé dans les livres. Trieste, Alexandrie n’existeraient pas sans des auteurs qui ont été mes amis intimes par procuration. D’autres fois, j’ai vu le mensonge des livres. Ou alors j’arrivais trop tard. Des villes il ne subsistait plus que le nom.

La plupart de mes voyages se rappellent à moi par la nuque invisible sous la masse de cheveux, une tête enfoncée dans l’oreiller, une épaule tournée vers le mur.

© Luc Dellisse 2021. Tous droits réservés.

La fin de la neige

Chaque fois que j’ai revu la neige, durant quelques jours de montagne, il me semblait au moment de partir que c’était un adieu.

J’ai beau savoir que le miracle dure depuis des millénaires et qu’il devrait se poursuivre encore quelques années, j’éprouve si fort, le reste du temps, les marques certaines du réchauffement de la température, que je m’arrache à la dernière neige le cœur désespéré.

Le territoire où j’ai fait mes premières armes, c’est-à-dire où j’ai appris à dégager le bonheur de sa gangue d’obligations inutiles, n’était pas le pôle Nord, loin de là. Les printemps avaient leur douceur et les étés leur violence, ordinaires. Mais durant deux ou trois mois de l’année il pouvait faire vraiment très froid. Les rails étaient gelés, les voitures dérapaient sur les plaques de verglas, les ruisseaux et le canal se transformaient en patinoire. Les vitres des usines et des églises étaient prises dans la glace, les écoliers souffraient d’engelures, l’autobus scolaire n’arrivait plus à passer. Tout ceci ne se passait pas à la campagne ou en Russie, ou sous l’Occupation, mais dans une petite ville opulente et peuplée, durant les trente glorieuses. Le froid était présent comme un gardien de marbre.

Quand l’air commençait à se réchauffer un peu, le premier effet était la neige qui se mettait à tomber à gros bouillons. Le froid restait assez vif pour maintenir la glace partout où elle s’était installée, et j’ai patiné sur les douves de pierre bleue d’une abbaye-château tandis que les flocons frappaient si dru qu’on en était aveuglé. On glissait au milieu d’un tourbillon blanc.

Ce froid n’est plus. Ces neiges sont devenues des légendes. Personne de ma connaissance n’a plus été bloqué chez soi en pleine ville, parce que sa porte et son trottoir avaient été engloutis par trois jours de chutes de neige ininterrompues. La dernière fois que j’ai vu ce phénomène, c’était à Berlin il y a une dizaine d’années, et dès le deuxième jour, dans l’hôtel où j’étais coincé, les radiateurs étaient tièdes et le petit-déjeuner tout entier fait de conserves et de surgelés tirés des réserves. En revanche la tension sexuelle commençait à monter dans les chambres et dans les couloirs. Le radeau de la méduse n’est jamais très loin.

Le fait que j’aime la montagne et la mer, alors que le soleil et le sable n’exercent sur moi qu’une attraction mitigée, explique en partie mon angoisse au moment du départ. Mon bonheur est plus indissolublement attaché aux Alpes et aux Vosges qu’à la Riviera. Mais mon effroi à l’idée de la disparition de la neige et des splendeurs de l’hiver n’a qu’un lointain rapport avec mes goûts et mes humeurs. Il s’agit d’une angoisse quasi métaphysique. Un tel événement marquerait d’une encoche noire l’avenir des humains.

L’existence de la neige est une des manifestations les plus marquantes et les plus magiques de la jouvence de la vie. Elle est une promesse de vie longue, de souffle lent, de désir tendu, de sommeil profond. L’eau, la terre et l’air s’y combinent pour donner de la beauté et de la légèreté à toutes choses, tandis que l’atmosphère se purifie, et que la température se stabilise à un niveau de froid aérien et tonique. Qu’elle soit le symbole de la pureté n’est ni une surprise, ni un hasard : car la pureté est le nom qu’on donne à la connivence parfaite avec le monde, dans les rares moments où rien ne vient l’entacher.

© Luc Dellisse 2021. Tous droits réservés.

Discipline de la fiction

A partir d’une circonstance presque banale de mon passé lointain, j’ai conçu l’idée que ma vie était devenue dangereuse, et qu’un jour, en ouvrant une porte, je verrais ma mort en face, qui m’attendait.

Je ne veux pas donner de détails trop précis sur les origines de cette angoisse qui a obscurci douze années de ma vie. Inutile de jeter là-dessus une trop vive lueur. Je souhaite me faire oublier et non prouver que j’avais raison.

Si je suis resté sans cesse en mouvement, entre plusieurs villes, entre plusieurs visages, ce n’était pas simplement parce que je courais la fortune et les amours, mais parce que je sentais une menace planer sur moi et que je voulais la dépister.

Il y a même eu une période assez brève où j’ai vécu entièrement sous une identité d’emprunt. Pas un de ces patronymes improvisés que je donnais en l’air, quand je ne voulais pas dire à des inconnues comment je m’appelais, ni ce que je faisais dans la vie. Mais une personnalité cohérente et forgée, que tout un cercle de connaissances prenait pour la vraie.

Sous ce masque, mon activité, non pas apparente mais réelle, était de faire tourner une agence immobilière dirigée par ma petite amie d’alors. Elle-même n’a jamais su que je m’appelais Luc. Elle me désignait par mon prénom supposé. Elle n’avait pas besoin de documents pour établir ma feuille de paie, car je touchais mes commissions en liquide. Nous avions une vie sociale assez active. Certains se souviennent peut-être encore d’un grand dadais nommé Yves Mayence, qui lisait Balzac entre deux visites. Une autre époque ! Je parle de la liberté qu’on avait de surgir de nulle part.

Cette fiction n’a duré que quatre mois, à la fin du siècle dernier. J’en garde un souvenir assez vif. Ne plus être attaché par un filin d’acier à mon passé était une expérience acrobatique. Je ne pouvais m’appuyer sur aucun acquis et devais tout reprendre à zéro, comme si ma vie antérieure n’avait jamais existé. Je n’avais pas davantage les moyens de construire un avenir : la possibilité de vivre dans l’anonymat s’était quand même réduite, depuis que pour la moindre démarche on vous demandait une carte électronique. Ne plus pouvoir accomplir d’actes administratifs, ni visiter la dentiste, ni prendre l’avion, ni louer une chambre à l’hôtel, cela va bien durant quelques semaines, mais cela ne permet aucun projet. Il faut renoncer à s’inscrire dans la durée. A cela s’ajoute qu’on n’a personne à qui confier les vrais tourments de son âme. On reste identique à soi-même, mais on est muré. Après la rupture avec la petite directrice d’agence, je n’ai plus essayé d’être quelqu’un d’autre à temps complet.

J’ai donc promené mon vrai nom aux quatre coins de l’Europe tempérée, ne restant jamais plus de deux ou trois semaines au même endroit. Cela n’aurait pas suffi à me préserver des balles d’un tueur à gages, mais ce n’est pas un professionnel que je craignais, c’est un fantôme.

Ma mobilité permanente n’offrait aucune protection sérieuse, mais elle avait l’avantage de me tenir éveillé. Je pratiquais un système de petites précautions, de petits trucs de sécurité, qui me permettait de savoir si j’étais suivi ou si j’avais eu une visite domiciliaire. En somme, je n’avais pas vraiment peur, j’étais juste méfiant.

Dans cet esprit, quand j’entrais quelque part, n’importe où, j’envisageais d’abord la meilleure façon d’en sortir par l’arrière : les portes de jardins, les escaliers de secours, les murs mitoyens étaient les premières choses que je cherchais des yeux.

Je dois reconnaître que cette vie placée sous le signe de la méfiance et du danger avait son charme. Elle mettait une dimension romanesque constante dans le fil des journées. Mon destin aurait été celui d’un écrivain ordinaire, sans autre aventure que celle de mes phrases, s’il n’y avait pas eu, plaquée sur les moindres choses, l’ombre portée du péril.

Tout finit par s’user, même la crainte, même les preuves anciennes du danger. Sans décider formellement que c’était fini, que le danger avait disparu, j’ai commencé à tenir pour acquis qu’il n’y avait plus personne sur ma piste, après si longtemps. Il est tellement facile de trouver la trace d’un écrivain, même obscur, qu’on pouvait penser que si personne n’était jamais revenu me demander des comptes, après deux tentatives avortées, c’est qu’il n’y avait plus personne, en réalité. Le mystérieux contrat avait été levé.

Mais l’habitude de circuler dans son existence comme dans un roman m’est restée, et aussi une certaine forme de bon sens paysan, qui me donnait à penser que certaines précautions d’arrière-garde ne pouvaient pas faire de tort : au pire, elles ne serviraient à rien. En somme, c’est une discipline. La discipline de la fiction.

© Luc Dellisse 2021. Tous droits réservés.

De l’urgence de fuir les utopies

Les utopies, ou ce qu’on appelle ainsi, ont une bonne réputation. On se demande pourquoi.

Vouloir chercher, dans un espace imaginaire et idéal, une réalité qui n’est pas atteignable, ou une perfection qui n’est pas corrélée avec l’expérience humaine, comporte une tentative de sacrifice de l’humain à l’inhumain.

Car l’utopie n’est pas une boussole, mais un couperet.

La Terreur, et tout ce qui s’est ensuivi, a été à l’état pur une utopie en action : les têtes ont roulé en faveur d’une société plus juste, d’un monde meilleur.

L’utopie est d’essence révolutionnaire, c’est à dire religieuse. Elle sacrifie le présent au futur, le moindre mal au pire mal, sous promesse du plus grand Bien. Et bien sûr, elle immole l’individu à la collectivité, qui est représentée, non par tous, mais par quelques personnes auto-désignées.

Les utopistes ne sont pas des doux rêveurs, des poètes songeant à une vie plus belle. Ce sont en général des commissaires du peuple. La démocratie n’est qu’un mot pour eux.

Sans doute, dans le langage courant, utopie n’a pas un sens aussi radical. Le mot est utilisé, par méprise, au sens « d’idéal ». Mais les méprises ne sont pas des hasards, statistiquement parlant. Ce sont des glissements de sens assumés.

Si la notion d’utopie signifie qu’il existe des endroits hors du monde, situés nulle part, où les choses se déroulent d’une manière constante et conforme à un modèle édénique arbitraire, je suis bien résolu à ne jamais y mettre les pieds : même en esprit, surtout en esprit. L’abandon de son libre-arbitre, le renoncement à la liberté individuelle, constitue une fin du monde en soi. Se battre jusqu’au dernier sang pour exclure de sa vie et de celle de ceux qu’on aime l’Eden arbitraire et indifférencié de la fourmilière est la seule forme d’engagement politique digne de ce nom.

De façon plus anecdotique, le livre de Thomas More par lequel le mot utopie a été inventé, décrit une île où règne l’égalité absolue, c’est-à-dire l’horreur. L’esclavage d’État et la peine de mort pour adultère y ont libre cours. Ce climat de bons sentiments mortifères en fait une fable pour la fin des temps.

© Luc Dellisse 2021. Tous droits réservés.