Le grand jeu

Se consacrer entièrement à l’écriture est une façon de parler.

On se consacre avant tout à l’existence. On lui soustrait chaque jour deux ou trois heures de temps caché pour écrire. Ce temps n’est offert par personne : il faut le prendre, parfois de vive lutte. Il n’y a pas d’autre devoir. Quand on a la chance de ne pas vivre dans une dictature pure et dure, le risque n’est pas la prison ou l’asile, façon répression soviétique, ni même la censure. Il est dans la dépendance excessive, c’est-à-dire, dans la perte du sens.

Ce que je crois savoir de l’écriture, c’est qu’elle n’est ni la vie ni le contraire de la vie, mais un moment de retrait, d’absence, de maquis. Il n’y a pas d’écriture sans solitude, sans isolement. Il n’y a pas d’art sans loisir. C’est une longue entreprise contraignante de dégager, dans la vie, dans sa propre vie, une liberté de manœuvre favorable à la poursuite de son travail souterrain.

Le grand jeu, c’est de pouvoir vivre simplement, et presque pauvrement, sans devoir s’en soucier. Et d’écrire en échappant à la sanction directe de l’argent. Mais ce simple souhait de vivre pauvre en paix suppose déjà plus d’argent que n’en ont la plupart des gens. La tranquillité matérielle jointe à la modestie des moyens est une forme de richesse caractérisée.

Si possible, il faut parvenir à cette paix, non pas en se dégageant du monde, mais en étant relié à lui par autre chose que des corvées.

Pour ma part, je n’ai trouvé un point d’équilibre qu’en réglant mes principaux soucis financiers. C’était le plus dur. Les soucis d’ordre psychologique ou moral ne m’ont jamais inquiété. Désormais, j’ai les moyens d’être pauvre et studieux. Rien ne m’empêche de faire ce qui me plaît. C’est de cette idée que je retire tout le plaisir d’exister.

Il y a une sorte d’urgence à se faciliter la vie : sans quoi on ne fait rien qui vaille. Bien entendu, se faciliter la vie n’implique nullement qu’on ne fasse que des choses faciles. C’est même une règle assez généralement vérifiable que la facilité est le résultat d’un effort soutenu. La difficulté vaincue est une clé universelle. Mais il est essentiel que cette difficulté réside dans l’élaboration de choses nouvelles, et non dans l’asservissement aux affaires courantes, dont la complication tient à des valeurs fictives, des tâches inutiles et des urgences sans nécessité.

 

 

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La seconde naissance

Jusqu’à l’âge de quarante ans, j’ai vécu au jour le jour, me servant de la vie comme d’un libre-service. J’y mettais une certaine réserve, une certaine discrétion, pour ne pas attirer le regard. Une certaine prudence aussi, conscient de mon profil d’outsider.

J’étais en marge de la vie sociale, non parce que je me préférais, mais parce que je ne préférais rien. L’absence au monde est une drogue dont on sait bien qu’elle vous détruit, mais dont on ne peut se passer.

Quelle étrange passion m’a possédé durant la première moitié de ma vie : l’indifférence. J’étais passionnément indifférent. Sans désirs, sans besoins, sans ambition, sans carrière, sans visées sociales, sans préférences politiques marquées. J’étais un sage dépourvu de sagesse, détaché de tout sauf, par secousses, du sexe et de l’écriture. Et d’une troisième chose, si lointaine, si oubliée, que je me demande parfois si c’était un rêve. En tout cas, c’était un rêve héroïque et joyeux. Mais rêver est une fin en soi, non une façon quelconque de se réaliser.

Pourtant, à la fin, c’est ce rêve qui m’a réveillé. Je crois que je cherchais un lien entre mon désir de mener la vie la plus large et la plus rayonnante, et l’intuition que j’avais qu’il faut trouver quelque chose qui vous dépasse – une beauté, une fête, un secret – sans quoi on reste inemployé.

Je me souviens que c’est à cette époque que j’ai connu le plaisir de la résurrection. J’exagère à peine. Une méningite virale particulièrement virulente, qui avait entraîné une paralysie partielle et une quasi-cécité, m’avait mis sur le flanc. Bien qu’au bout de dix jours, il ait été convenu que je n’allais pas mourir, j’ai mis plusieurs mois à me tenir à nouveau debout, et une demi-année à retrouver une énergie normale. Entre les premières atteintes et la guérison complète, je suis passé par les sas successifs de l’engourdissement, de la crainte, de l’inanité, du noir, du réveil, de l’espoir, de la reconnaissance, de la reprise en main, du réapprentissage, de la confiance, du plaisir, du soulagement.

Un des moments les plus forts et les plus heureux se situe le troisième ou le quatrième jour : j’étais couché dans un lit d’hôpital. J’avais perdu la vue, qui revenait par saccades, pour disparaître à nouveau. Je ne pouvais pas bouger les jambes. Les médecins étaient évasifs et perplexes. Je ne voyais pas d’issue, et je me disposais à prendre congé. La femme avec laquelle je vivais alors, venant me voir et jugeant mon état, m’a empoigné par les cheveux, m’a secoué la tête de toutes ses forces, en disant : « Écoute-moi bien. Je te jure que tu vas t’en sortir ». Je l’ai écoutée.

Donc j’ai guéri, lentement. Je nous revois, le printemps revenu, pour de courtes vacances ruineuses à Venise. Nous marchions le long du Lido et je devais faire une halte tous les trente pas pour reprendre mon souffle. Quelques idées commençaient à naître dans ma tête nettoyée.

L’une d’elles, la plus simple : je souhaitais vivre et faire une œuvre. Une autre : je voulais jouir de moi, au lieu de me porter sur le dos comme un fardeau encombrant.  La plus sourde et la plus forte :  j’avais envie de devenir un être humain.

Puisqu’on suppose qu’humain, je l’étais depuis l’origine, mettons que ma formulation soit une fable. Mais c’est une fable pour la vérité. Je n’avais jamais eu aucun sentiment d’appartenance terrienne, je n’avais jamais admiré que quelques poètes morts depuis longtemps. Je me considérais comme un ange – non c’est trop flatteur : comme un alien tombé de l’espace et veillant à ne pas se trahir. J’allais renoncer pour toujours à cette existence d’infiltré.  Je désirais avoir une maison. Je désirais avoir un visage. Je désirais avoir un statut. Je désirais avoir une famille. Tout cela confusément, mais intensément.

Le déclic, quand il se produit, paraît d’une évidence parfaite. À peine le remarque-t-on qu’on est déjà de l’autre côté. Il me semble qu’il a eu lieu de grand matin, dans un chemin défoncé du Lido, presque en face de la place Saint-Marc. Mais c’était peut-être deux mois plus tôt, dans mon lit d’hôpital. Ou plus tard, en renonçant à une opération commerciale douteuse à laquelle on voulait m’associer. Personne n’est un ange ou un extra-terrestre, mais on peut très bien être un desperado. Je ne voulais pas. Je voulais être celui qui donne et non celui qui prend. Tout ce que j’ai pu faire de notable depuis lors dépend de ce choix, et de lui seul.

 

Talon d’Achille

J’ai eu un professeur de philosophie, un chanoine, qui m’a recalé à un examen que j’avais tout pour réussir. Je ne lui en veux pas, il faisait son travail. Mais le motif de notre désaccord m’est resté présent. Il m’interrogeait sur une question de représentation du monde. Au lieu de lui répondre pied à pied, comme je savais le faire, j’ai décidé d’improviser. Retournant la formule célèbre de Montaigne, je lui ai proposé l’idée suivante : « Que philosopher c’est apprendre à ne pas mourir ». Il me semble que j’ai assez bien défendu mes principes, et il ne m’a fait aucune objection. Donc je suis sorti confiant de mon oral et j’ai été assez déconfit en découvrant quelques jours plus tard, sur le tableau d’affichage, que j’avais récolté un 5.

Réflexion faite, j’ai eu tort de vouloir sortir du cadre, dans une épreuve qui valait surtout comme rite de passage. Mais sur le fond ma formule retournée m’était venue comme une évidence, et si je discernais un paradoxe, c’était chez Montaigne plutôt que chez moi. Depuis lors, j’ai varié sur bien des sujets, mais pas sur la mort : je la connais, je ne l’aime pas. L’idée d’organiser une partie de sa vie en fonction de sa non-vie me semble une parfaite erreur. L’intérêt de la vie, à mes yeux, c’est de constituer un espace indéfini, sans commencement ni fin, où l’on puisse s’occuper à plein temps des objets de son choix, c’est-à-dire de ses fins premières. Qu’importe de savoir, en outre, qu’on doit mourir. Tout l’art du temps est d’être provisoirement immortel. La sagesse morbide qui consiste à intégrer la mort dans sa vie n’est pas pour moi.

La certitude de notre mort est un fait si convenu qu’il me paraît impossible de le rattacher à aucune perspective métaphysique. On disparaît tôt ou tard et il n’y a rien à en conclure, sinon que cela fait partie du contrat humain. Quant à s’y préparer, c’est la question la moins philosophique du monde : elle concerne tout au plus le notaire et le chirurgien.  Aussi l’idée de la mort aurait une réalité très faible, et surtout très intermittente, s’il ne s’agissait que de soi.

Le problème concret de la mort, c’est l’amour. L’amour qu’on porte aux autres, à certains autres, et qui fait éprouver comme horrible leur disparition.  Voir ses enfants qui grandissent, et qui deviennent de plus en plus éveillés, drôles, savants, et s’en réjouir, suppose qu’on ne songe pas trop à ce que veut dire grandir pour des organismes vivants.  C’est pourquoi l’amour est le talon d’Achille de toute existence heureuse. Chaque fois que j’ai aimé une femme, j’ai eu peur pour elle. Elle pouvait me combler ou me faire souffrir, cela ne changerait rien : un jour, elle mourrait.

L’éternité que je pratique, dans mon espace-temps indivisible et joyeux, c’est une longue marche, à grands pas, dans la plénitude de ma force. Mais j’avance sur une mince couche de glace, qui ne craque pas, qui ne rompt pas, mais enfin, qui n’est pas faite pour supporter un poids de chair et d’os. Tant que le miracle dure, il n’y a pas de limite à l’espace ni à l’avenir. Si la physique reprend ses droits, fin de l’âge d’or : on est englouti tout entier.

Réseau létal

Si on jette un coup d’œil intermittent sur les réseaux sociaux auxquels on est abonné, et qu’on sort de sa page pour se mêler à la foule de ses contacts inconnus, on a le cœur serré : la brutalité des commentaires et la virulence des propos ont encore augmenté depuis la dernière fois. La haine s’y donne libre cours.

Il est difficile de croire que ces déchaînements de passion violente ont un effet de catharsis. L’instinct meurtrier ne se purge pas, il s’alimente lui-même et ne cesse de s’exaspérer. Les contradicteurs, les maladroits, les nuancés, sont de plus en plus souvent traités avec une hargne assassine. Les condamnations sans appel et sans nuance fleurissent partout

Il est pourtant probable que ce n’est qu’un début. La condamnation sur réseau est encore dans son enfance. La mise à mort virtuelle fait ses premiers pas. Mais elle a le vent en poupe. Elle appelée à prendre de plus en plus de puissance. Elle arrivera vite à maturité.

Tôt ou tard, les réseaux sociaux choisiront effectivement qui doit mourir. Ce ne sera pas un simple vœu cliqué des millions de fois, un lynchage spontané ou téléguidé, un assassinat de rêve. Ce sera une décision prise par le grand nombre et appliquée réellement. Il y aura tous les bourreaux nécessaires pour exécuter la sentence.

Quand on voit la meute qui juge et condamne telle cible potentielle, tel coupable supposé, tel infracteur malgré lui, suite à une série de malentendus, de délations ou de préjugés idéologiques, on peut être certain que les cannibales qui se servent de Facebook ou de Twitter pour libérer leur ressentiment et leur haine seront au rendez-vous, chaque fois qu’une tête de Turc pourra être abattue, et le sang versé pour de bon.

Ce ne seront pas des cas de justice dévoyée, ou de crimes faisant jurisprudence, mais le remplacement de la justice par la loi du grand nombre.

On lancera des crowdfundings, non plus pour produire un film ou une exposition, mais pour financer les assassinats. Une fois la somme réunie, et dirigée vers le compte d’une société discrète, le contrat sera exécuté, sans qu’aucun des jurés en ligne n’ait à s’occuper de l’intendance. Certains d’entre eux le regretteront.

L’essence de la justice populaire, quand elle n’est pas encadrée par des lois strictes et des juges intègres, c’est la sanction unique : la condamnation à mort.

Toujours, dans de tels désordres, résonne la réponse de Jean-Baptiste Coffinhal à Lavoisier promis à l’échafaud et qui demandait un sursis pour mener à bien une dernière expérience : « La République n’a pas besoin de savants, ni de chimistes. Le cours de la justice ne peut être suspendu… »

La société moderne est vraiment une rivière au cœur double. D’une part, un flux de contacts et d’amitiés, de partages, de vœux de bonheur ; d’autre part, un maelström de dénonciations, de condamnations, de damnations. Il ne faut pas croire que les deux tendances émanent des mêmes personnes, ni du même ordre des choses. Il y a une ligne de démarcation bien visible. La vie en commun, comme l’alcool, révèle les tendances profondes de chacun. Elle ne les crée pas, elle les matérialise.

Le triomphe des tribunaux médiatiques n’est pas un bon signal pour tous ceux qui tiennent réellement à  la vie.

Le QI des machines

Pour comprendre, par projection, ce qu’est un appareil intelligent, on peut examiner un instant son téléphone. Passé le stade primal où on s’émerveillait de tout ce qu’on peut faire avec lui au lieu de téléphoner (prendre des photos, envoyer des messages inutiles et gérer la machine comptable et pratique de son quotidien, ce qu’on appelle parfois travailler) on constate que c’est sur l’aspect textuel, c’est-à-dire conceptuel, que son pouvoir s’exerce le plus rigoureusement.

Les systèmes d’accompagnement intuitif sont supposés être à notre service, mais ce sont des serviteurs peu doués. Si c’étaient des êtres humains, on dirait qu’ils sont un peu bêtes. Le temps qu’ils vous font perdre à rectifier leurs rectifications donne à réfléchir.

C’est dans la saisie textuelle et vocale, où tous les mots qu’on esquisse sont capturés et transformés par un « rectificateur orthographique » au profit de suggestions imbéciles et de formules toutes faites, que se marque le mieux le hiatus entre les solutions programmées et l’inventivité individuelle. Ce que nous propose inlassablement une machine, c’est la répétition.

On voit du même coup que « l’intelligence » de l’appareil ne tient pas à sa capacité de se connecter ou d’exporter des images (cette nouveauté-là est acquise depuis deux générations), qui est sa simple programmation structurelle, mais à transformer notre dimension créatrice en simple modèle de communication.

Un écrivain a affaire à la langue tout entière : il ne la maîtrise pas, personne ne peut la maîtriser, pas même Shakespeare ou Victor Hugo. Mais enfin, il n’est pas cantonné au service minimum du langage tel qu’on s’en sert pour communiquer avec autrui, dans un cadre aussi large qu’on voudra. Il innove, il circule, il revisite et réinvente. Il produit des sens neufs en faisant s’entrechoquer les significations.

Car l’enjeu de la littérature, ce n’est pas la communication, c’est la possession du monde. En ramenant toute la langue à un langage étroit (même s’il est plus vaste que les stricts besoins de communication moderne), les devineurs grammaticaux créent un monde langagier dans lequel la littérature n’a pas sa place. C’est pourquoi ils sont, bien plus qu’un frigo intelligent, qu’un robot-gouvernante, qu’un algorithme boursier, les fers de lance de notre asservissement.

Les fins premières

À quoi sert d’être vivant ? S’il n’y a pas de raison divine ou de finalité surnaturelle à l’existence, la question de l’intérêt de la vie se pose avec d’autant plus d’acuité.

Rien ne peut convaincre un être en bonne santé que la seule chose à faire est de tourner en rond jusqu’à son dernier jour, sans d’autre résultat que de tourner. Il peut décider que la vie est une entreprise vaine, mais non pas que l’agitation et la répétition constituent un but en soi.

Travailler, courir, manger, se reproduire, se disperser, disparaître, tout cela ne forme pas un programme très excitant pour l’esprit. Ce n’est qu’un système transitoire, une mécanique indifférente, dont le seul intérêt est d’assurer l’intendance. Il faut sortir de ce cercle, réussir à se mettre au service de ses projets les plus aigus : amour, vision, création. Par eux on commence à ressentir la vitesse de sa vie, et le plaisir qu’on peut en tirer.

Il ne s’agit pas de « croire à la puissance de l’esprit », mais de s’en servir pour autre chose que des fins immédiates et concrètes : c’est-à-dire pour le bonheur.

Le bonheur est l’opération de l’esprit par excellence. Il consiste à établir un rapport direct entre l’ensemble de nos activités volontaires et le sentiment de maîtrise et de plénitude qu’on éprouve à échapper au temps.

Bien sûr, un corps qui ne souffre pas, une existence qui n’est pas un naufrage, y participent grandement. Mais rien n’a lieu, ni ne peut avoir lieu, sans passer par le prisme de l’esprit, qui transforme la répétition en durée, et l’avenir en projection du présent.

Toute vie est imaginaire. C’est une suite de constructions fictives de la réalité la plus immédiate. Mais il y a des fictions tristes et scénarios inaboutis. Il y en a d’autres qui valent la peine d’être suivis jusqu’au bout. Notre seule chance réside dans une certaine continuité et une certaine tension de nos actes conscients. Il faut que chacun d’eux produise une imagerie féconde, c’est-à-dire concrète. Cela suppose de se soustraire au système en boucle des images stéréotypées, dont on voit bien qu’il constitue un des destins possibles de l’humanité.

La promesse du bonheur façon Matrix, en pure illusion virtuelle, la tête dans les fantasmes et le corps rivé à un univers insalubre et hideux, est le piège même, le contre-sens parfait. Un prisonnier sous électrodes n’est pas libre, il est mort.  L’intérêt de la partie que chacun de nous dispute est qu’elle a lieu dans la réalité immédiate : pas demain ou ailleurs, mais ici et maintenant.

 

Si la pureté existe…

En cherchant à consacrer davantage de temps et d’attention à l’ordre intellectuel de l’existence, j’ai fait une découverte imprévue, dont je reste étonné.

Je songeais surtout à écarter de mon cours ordinaire toutes ces contraintes, ces réunions, ces rituels professionnels et amicaux, ces petites fêtes obligées, mais aussi ces rapports de famille, ces parties de plaisirs, ces rendez-vous secrets qui divisent les journées et font de vous l’éternel proie des obligations sociales. Ce qui comptait à mes yeux, c’était d’échapper à la frivolité.

Je souhaitais remettre ainsi au centre du jeu la combinaison rapide d’images et d’idées que j’appelle parfois poésie, et parfois plaisir. Je voulais me situer entièrement sur ce plan. Mais ce n’est pas tout à fait ce qui s’est passé.

J’ai découvert que placer sa vie sous le signe des choses de l’esprit avait pour effet singulier de créer une perspective morale. Peu à peu j’ai évacué le goût des conflits, les rapports de force et d’autorité, le désir de supériorité, de possession, et la tendance si humaine et si déplorable à prendre autrui en otage de ses certitudes et de ses besoins. Malgré moi, parfois contre moi, je senti qu’un tropisme irrésistible me poussait vers un idéal d’amélioration, de perfectionnement, d’embellissement des rapports avec les autres – comme un accommodement de l’œil qui s’opérait peu à peu.

Bien entendu, cette évolution n’avait rien à voir avec un appel de la sainteté, pour laquelle je n’ai jamais eu d’attirance. Je ne croyais ni à Dieu ni au Ciel. Toutes mes fins ont toujours été terrestres et immédiates. Mais depuis un an ou deux quelque chose est entré dans ma vie : un désir de simplicité, ou peut-être de pureté.

Si la pureté existe, elle déjoue tous les plans. Elle trace une ligne de conduite nouvelle. Elle crée une urgence de la beauté et du bonheur. Être plus juste, plus sage, plus rapide et plus vrai devient la ligne claire de la vie. Il ne s’agit pas d’épurer son âme : mais son esprit, son œil, ses nerfs. C’est un moyen et non une fin. Mais c’est un moyen extraordinaire. Il produit une logique de bonheur (ou de beauté), là où il n’y a qu’un monde en guerre et un principe d’éternel recommencement. L’espace utopique et pour ainsi dire fictionnel qui s’en dégage permet, mieux qu’aucune autre circonstance, de s’organiser pour créer, durer, rêver.

En définitive, l’esprit ne travaille qu’en faveur de l’esprit.