Intérieur Jour

Rien ne peut surprendre davantage un écrivain de l’ombre que d’apprendre qu’il est élu membre d’une grande académie, alors que toute sa vie a été conditionnée par l’impossibilité de s’intégrer à aucun groupe, d’être reconnu par aucun pair. Pas une seule fois, malgré ses efforts, il n’a pu dire « nous autres » en évoquant sa situation. Il a fini par se persuader qu’écrire est une solitude qui se communique à l’ensemble de son espace de vie. Il se débat dans un monde qui s’est organisé pour se passer de littérature, et qui n’en a plus l’usage, et qui n’en connaît plus le sens. Cette solitude le traque. Il voudrait parfois trouver un lieu où l’écriture est reconnue, faire partie d’un cercle qui lui prouve, en quelque manière, qu’il n’est pas radicalement seul.

Ce lieu, cette chambre d’écho, ce petit groupe qui semble fait pour ceux qui n’appartiennent à aucun groupe, l’Académie royale de langue et de littérature françaises, qui m’accueille aujourd’hui, l’est indubitablement, sous sa forme la plus simple, la plus forte. C’est une porte qui s’ouvre, sans qu’on y ait frappé, et où une voix amicale vous dit : « Tu es ici chez toi. » Est-ce vrai, est-ce une illusion ? On verra bien.

Traverser sans voir

Je suis très paresseux, surtout physiquement. Je déteste les efforts et les épreuves. Selon moi les meilleurs résultats sont ceux qu’on obtient en se jouant. Travailler me pèse, quand la peine n’est pas un plaisir. Voyager aussi, avec ces attentes, ces intermèdes obligés. Tout ce qui n’est pas immédiat, éclatant, me paraît destiné à compliquer la vie, sans aucun bénéfice pour personne.

Pour cette même raison, je déteste la nuit, qui éveille en moi une dolence invincible. De ce qui peut être mon énergie heureuse à huit heures du matin, il ne reste rien, quand le jour devient noir. Cette horreur de la nuit a beaucoup contrarié ma carrière amoureuse. Il m’est arrivé de renoncer à une rencontre pleine de promesses, à un visage que je trouvais irrésistible, parce que la seconde rencontre ne pouvait avoir lieu qu’après le soir tombé. Trop tard pour moi. À minuit, le goût des femmes m’a quitté. Elles me paraissent moins charmantes, moins désirables. Je n’aime plus que mon lit.

Dans ce lit, le sommeil ne vient pas toujours. Ou il vient à regret, à retardement. Je m’organise pour une longue attente, peuplée d’ombres pâles et de craintes diffuses. J’ai trois ou quatre livres entamés et ouverts, des bouteilles d’eau, des verres de plusieurs formats, mes deux téléphones, mes lunettes de rechange (on en perd toujours dans les draps), une tablette, un grand cahier, une triade de stylos, de pointes Bic rouges et de crayons bien taillés. Je ne m’attarde pas à gémir de la durée imbécile de la nuit. Je m’enfonce dans mes lectures, dans mon écriture, entrecoupées de courtes pertes de conscience suivies de réveils en sursaut. Quand l’aube arrive et la détente délicieuse qui précède le sommeil véritable, il est bien rare que je n’aie pas ajouté deux pages à mon travail de Pénélope, qui cherche, dans sa tapisserie sans fin, en croyant simplement gagner du temps, à trouver la ligne idéale.

Ainsi la paresse et la phobie nocturne se soutiennent l’une l’autre. Elles ont des profils semblables. Elles visent à occuper la durée indéfinie d’un livre ou d’une insomnie de la manière la plus dégagée possible, la moins anxiogène, et à tirer parti des circonstances. Je suis un cancre caché près du poêle, qui barbouille ses cahiers de dessins et d’historiettes au lieu de noter les propos du maître, et de ce déni de sérieux je tire des jouissances, sinon des profits.

De même que je travaille perpétuellement, à mon rythme, celui d’un nageur qui se prélasse de longues heures dans la mer, sans perdre le rivage de vue, de même je parcours la nuit avec un certain sang-froid. Je me méfie de l’ardeur, de l’énergie, de l’acharnement. Rien à tirer pour moi du grand combat romantique avec l’œuvre qui se dérobe. Cette posture m’a toujours paru ridicule. Une œuvre digne de ce nom ne se dérobe jamais.

Longtemps lorsque je vivais dans des logements de fortune, et que j’avais des amours siamoises, celles de la veille reflétant celles du jour à venir, j’ai eu l’illusion que la littérature suppose une ascèse, et qu’il faut préserver son travail des plaisirs dissolvants. J’ai changé. Le plaisir est devenu mon seul guide. La paresse, mon seul mode d’emploi. L’œuvre ou ce qui en tient lieu ne naît pas du travail : elle est le travail garant de lui-même, le moyen jaillissant de sa fin. Son auteur, debout ou plus souvent, à l’horizontale, traverse la durée de l’écriture sans voir les obstacles, et tire le fil à sa manière nonchalante et implacable.

© Luc Dellisse 2021. Tous droits réservés

Bouée

La mobilité est un ferment de vie. Il ne faut pas demeurer en repos dans une chambre, sous prétexte de travailler ou de dormir. La sagesse est d’être en déplacement continu, en mouvement perpétuel, avec des haltes régulières pour tirer parti de la lenteur et du repos. Ainsi on divise sa vie en une suite de moments présents, qu’on peut consacrer au travail et aux plaisirs, avant de repartir, de rompre – comme on dit pour un duel dont l’adversaire est plus fort que vous.

On ne part que dans l’impatience d’être arrivé.  Le trajet intermédiaire est une contrainte, un rituel. On est déjà ailleurs. On annule son corps. On renonce aux vanités, on échappe à la répétition. C’est le moment de pratiquer le jeûne. La nourriture est exécrable dans tous ces lieux d’embarquement. On mangera une fois à bon port.

L’étape devient ainsi centre du monde. Les avions et les trains, les navettes et les bus, les voitures de location, la marche même : tout ce long dispositif pour gagner la chambre qui vous attend, fournit l’énergie nécessaire pour tenir jusqu’au bout, et on s’abat sur le lit avec le sentiment que la vie commence demain.

Un des charmes du nomadisme est qu’on est seul, la plupart du temps. Seul et léger. Tout son réseau tient dans un téléphone, tout son argent dans sa poche de poitrine, et deux grands sacs en toile renforcée suffisent à contenir tous ses vêtements, tous ses livres, tout son bureau portatif. Cette légèreté augmente le sentiment de l’autonomie, et nous libère des obligations sociales. Ne voir que les gens qui nous plaisent permet de vivre en tête-à-tête avec soi-même. Situation idéale pour avancer dans la connaissance du monde. Aimer la solitude est un cadeau des dieux.

Ne pas avoir de maison du tout serait encore plus satisfaisant. Mais il est difficile de larguer tout à fait son passé. Les archives, les objets familiers, quelques exemplaires de ses propres livres, et surtout les divers documents et preuves d’existence et de conformité que l’administration exige de vous et sans lesquels vous n’avez même pas l’alternative de vivre comme un paria : ce lest fait partie d’une paix de compromis. Je suis moins encombré que la plupart des gens, et j’en jette à chacun de mes retours au bercail. Hélas, tout est toujours à recommencer. L’ensemble de mes avoirs intrinsèques tiendrait dans une malle-cabine, mais je ne peux pas emporter cette malle avec moi.

Un lieu permanent où on ne dort presque jamais, une adresse qui figure sur votre carte d’identité et où la poste peut vous trouver (la police aussi, mais vous avez toujours été prudent), pourquoi pas ? Il y a une jouissance qui tient à sa rareté : pouvoir de loin en loin tirer une clé de sa poche pour pénétrer dans sa chambre, la nuit, sans bruit, sans prévenir personne.

Il est très amusant de retrouver intact un lieu qu’on a eu le temps d’oublier. La plante qu’on aurait dû donner à la concierge, les citrons invisibles dans leur vasque, sont retournés à la mère nature, en laissant flotter un parfum de poivre et de lichen. Tout le reste est poussiéreux, mais intact. On reprend ses marques en trois enjambées.

Ce studio, à l’évidence, est fait pour vous. Les objets sont à votre hauteur, les appareils répondent à vos besoins, les coussins viennent se caler d’eux-mêmes dans votre dos. Et les chemises qui pendent dans le placard sont à vos mesures. Et les livres serrés dans la petite bibliothèque sont ceux que vous aimez lire et relire ; vous en rouvrez un au hasard et vous avez la chance d’y trouver une croix ou une note au crayon que vous seul auriez pu tracer. L’eau est chaude et le savon sans odeur sirupeuse. Les sardines dans le placard sont de votre marque préférée. Tout est bien.

Un domicile fixe n’est pas un refuge, une façon de sortir du monde. D’ailleurs on n’en sort jamais, même quand on cherche à échapper aux contrôles. C’est une bouée à laquelle on s’accroche, quelques instants, pour reprendre son souffle, avant de se jeter dans les flots et de se remettre à nager.

Pour quelques jours, ce studio va faire partie de vos délices, comme tout ce qui est à la fois rare et parfait. L’un sans l’autre n’est rien. Vous connaissez déjà l’horaire du train qui va bientôt vous remettre sur la route. Pour l’instant, à part signer des formulaires, passer l’aspirateur, ouvrir vous-même une bouteille de vin, vous n’avez aucune obligation. Une fois de plus, vous vous dites que votre vie serait plus simple et plus paisible si vous viviez dans vos meubles. Mais vous ne cherchez pas la simplicité. Il ne s’agit que d’être libre et heureux. Avoir un chez soi, à l’insu de tous, et y faire une courte halte, fait partie du secret. Le départ n’en sera que plus délicieux.

En fin de compte, dans une vie organisée, on peut avoir un domicile fixe, à condition de ne pas s’y fixer.

© Luc Dellisse 2021. Tous droits réservés

Ni commencement ni fin

Il est encore très tôt puisque le chant précautionneux des oiseaux du jardin vient à peine de se déclencher. Je suis conscient depuis le réveil que les grands événements de ma vie ont été de purs cadeaux. Ils ont surgi de leur absence, de leur impossibilité. Les découvertes imprévues, les livres aboutis, les rencontres bouleversantes, les victoires secrètes, les amours inespérées ne résultaient pas de ma patience ou de mes efforts, mais de la chance à l’état pur. Tout ce qui a pu me combler, me rendre riche en espèces sonnantes et trébuchantes du bonheur, m’est venu sans raison et presque malgré moi.

Aussi ces grands événements intimes n’ont eu aucun effet sur mon mode de vie, ni sur la substance de mon écriture, puisque je ne les avais pas provoqués et que je ne les dirigeais pas. J’ai suivi le fil de mes jours comme le fil des pages d’un livre acheté par hasard au kiosque d’une gare, et dont les épisodes se succèdent d’une manière serrée, logique, conforme à notre attente, et pourtant imprévisible.

Si je rédige un jour mes mémoires, ce qui est hautement improbable car j’ai pillé mes souvenirs pour en faire des fictions, je n’aurai rien à dire sur les grands moments vérifiables de ma vie, surtout ceux qu’une photo aurait pu capter. La célèbre comédienne X visitant le château d’If en compagnie de l’obscur écrivain D. Je hais cette forme de biographie. J’ai fui comme j’ai pu ces occurrences people du destin.

Il n’y a de matière narrative véritable que dans les flèches perdues du bonheur, qu’on retrouve fichées dans un angle mort du souvenir. Dans les miracles qui naissent des circonstances banales, presque insipides au premier abord, d’une rencontre, d’une découverte ou d’une image qui ressurgit longtemps après son évaporation, et qui est devenue immortelle. La semaine dernière, la trouvaille inattendue d’un coquillage dans une chaussure de toile au fond du placard, l’été revenu ; ce matin, une phrase surprise dans le métro et qui me donne envie de relire toutes affaires cessantes la dernière lettre envoyée par ma mère. La valeur universelle de ces traits de foudre est nulle. À moins qu’en les écrivant, je ne parvienne à produire une sorte d’électricité émotionnelle, retenue, cachée, invisible à l’œil nu, qui n’appartient pas au genre du souvenir, mais à celui du roman.

Le déroulement romanesque qui transforme en durée ce qui est révolu et en répétition ce qui n’a eu lieu qu’une fois n’emprisonne pas l’éphémère dans une cage de mots ; mais à partir de l’émotion passée, il crée la substance du présent. Cette opération se passe de preuves. Le roman est une fin en soi.

Depuis longtemps, je n’ai plus sauté dans un train en marche, je n’ai plus éprouvé dans ma paume le manche d’un cran d’arrêt au moment de traverser un terrain vague, je n’ai plus croisé dans l’ascenseur une ennemie d’enfance qui, en levant les yeux sur moi (elle était si petite) m’a reconnu et m’a souri.

Depuis longtemps, je n’ai plus trouvé, dans les pages d’un livre oublié sur un banc, le billet de cinq cents francs qui allait me tirer d’affaire, et je n’ai plus découvert, dans un appartement loué sur un coup de tête, deux pièces dérobées, non inscrites dans le contrat. Ni n’ai gagné une petite fortune à la bourse, aussitôt dilapidée dans des entreprises hasardeuses. Ni ne suis entré dans une salle de classe pour parler de Victor Hugo à vingt-cinq collégiens et surtout collégiennes, dont l’une sept ans plus tard deviendra ma femme. Ni connu un atterrissage en catastrophe en pays croate. Ni tenté de négocier ma liberté avec un chien de garde noir, enhardi par son nom de Brutus. Ni…

Tout cela se féconde indéfiniment.

Si dépourvu d’éclat héroïque qu’aient été les événements bouleversants de ma vie, ils dépassent en pittoresque ou en originalité mes humbles besoins de romancier. Je ne me les rappelle que dans le clair-obscur d’un domaine que le roman n’éclaire pas. Ils se suffisent à eux-mêmes, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas besoin de moi pour naître et pour renaître. Ils sont des premiers pas sans lendemain, qui ne mènent nulle part, invisibles et secrets.

Mais qu’une voix dans le couloir, une voix que je n’entendrai plus jamais, ait dit, à la fin du xxe siècle, à quelqu’un que je ne voyais pas : Ma montre est cassée, donne-moi la tienne, une voix de femme frémissante, presque gémissante, et je reçois à nouveau la révélation de la dimension édénique du monde, cachée dans la banalité d’un bâtiment à l’abandon. Cette phrase, cette intonation, la présence-absence magnétique d’une montre que j’imagine ronde et dorée, fonctionnent comme le sésame qui donne dans le couloir parallèle d’un château de ténèbres et alors oui, tout recommence, toute une vie unique recommence, et je revisse mon stylo tiède et je repars dans un voyage sans fin.

© Luc Dellisse 2021. Tous droits réservés

Cendres chaudes

Depuis deux ans que je suis devenu sédentaire, par force et sans doute par goût secret pour les cloîtres, je me sens plus libre que jamais. Libre de planter là mes obligations. De m’arracher au présent et peut-être au réel. De rompre avec mes dernières habitudes, d’accepter les hasards qui se présentent et qui seront forcément heureux, puisque l’intensité de la vie en dépend.

J’ai eu du mal à admettre cette idée toute simple que si j’ai été longtemps un nomade professionnel, passant d’un lieu transitoire à l’autre, sans port d’attache véritable, ce n’était pas par simple envie de voyager. La quête de sensations nouvelles et ma propre légèreté d’esprit n’y étaient pour rien, ou presque rien. Mon seul moteur était la recherche d’un mode de vie idéal. N’appartenir à rien ni à personne, n’avoir aucun lien fixe, était une fin en soi.

J’ai aimé la route, les gares, les trains, les longs trajets en voiture à la place du mort, pliant et dépliant sans fin les cartes, tandis que la conductrice changeait de vitesse d’un air concentré. J’ai aimé les étapes, les hôtels, les longues lectures dans les restauroutes, agrémentées de sandwiches triangulaires au saumon d’élevage, toujours glacés et trop salés. J’ai aimé les jardins publics inconnus, le thé à la menthe, la chaleur supportable sous les figuiers. La haine ou l’amour contenus dans certaines rencontres. Les bras ouverts et les bras refermés.

Ces émotions étaient des jouissances à retardement. Elles me mettaient dans un état d’excitation rétrospective propice à la fiction. Elles pouvaient être minuscules, c’était même préférable, pourvu qu’elles soient des déclencheurs de roman. Il y a une nécessité intrinsèque, purement littéraire, à raconter la saveur rêche d’un drap soigneusement repassé, ou une goutte d’eau glissant sur la vitre, ou même un plat de pommes sautées, ou le gravier invisible et craquant dans le jardin d’à côté, parce que dix ans plus tôt, j’ai eu faim, ou sommeil, ou peur, ou mal, d’une manière particulièrement aiguë.

Un souvenir réinventé est plus vif que son expérience initiale, trop souvent répétée ensuite pour me faire encore le même effet que la première fois. Le moment venu, moment d’écriture ou de rêve, il retrouve sa fraîcheur première, sa vertu d’intensité et de jouvence, quand sortant de moi, de mon bureau, de mon encre, je suis tout entier pris dans l’accélération du toucher, du goûter, du sentir, c’est-à-dire de l’esprit en face de lui-même, et c’est à peine si j’ai encore une main pour écrire et une main pour résister à l’ankylose, tant mon être tout entier cristallise dans une sensation pourtant banale. Il me semble que le sens de ma vie se retrouve enfin, au moyen de mots.

« La porte était fermée. Je tremblais de froid. M’appuyant de toutes mes forces, de tout mon poids contre le battant rigide, je tentai de le faire céder d’un cran pour me glisser dans l’embrasure. Il restait inébranlable. Je reculai un peu, me jetai dessus. Il y eut un déclic soudain. Comme actionnée par un mécanisme à distance, sous la simple pression de la main, la porte s’ouvrit. »

En écrivant ces quelques phrases, je me retrouve, dans mon corps d’alors, franchissant le seuil du 95, rue Perronet. Ce jour-là, j’avais marché une heure sous l’averse. Ce jour-là j’allais pour la première fois trouver une déclaration d’amour sur mon répondeur. Cette nuit-là dans la maison voisine, Louis de Broglie, dont j’avais appris la théorie de mécanique ondulatoire au lycée, était en train de mourir, dans un grand concours de médecins. Ces trois circonstances ont moins de prix à mes yeux que le bonheur inespéré de faire céder une porte dont on a perdu le code pour rentrer chez soi ; mais elles en reflètent la lumière. Elles sont les cendres chaudes d’un feu consumé depuis longtemps. Et le charme oublié du passé simple, temps romanesque par excellence, transforme en arc-en-ciel du souvenir la transparence et l’inutilité des amours mortes.

© Luc Dellisse 2021. Tous droits réservés

Ultima necat

S’il est possible d’être un aventurier sans être un homme d’action, j’ai été cet aventurier-là. Rien en moi n’annonçait la couleur. Dégingandé, distrait, abstinent, incapable de mutisme viril, je parlais beaucoup, j’étais perdu sans mes lunettes, je préférais les femmes aux hommes. Ces simples traits me situaient d’emblée dans la catégorie des intellectuels inoffensifs. J’en jouais à l’occasion. J’étais rapide sous un masque d’innocence. Quand il s’agissait de ma peau, les scrupules ne m’étouffaient pas. J’ai encore dans l’épaule le choc de mon coup, quand j’ai abattu une bouteille sur le crâne d’une sorte de bandit à moustaches, sous la tonnelle, près du café Pierre Loti.

Cette violence a été rare, même exceptionnelle. En général je n’en avais pas besoin. J’avais des armes d’esquive. L’action directe n’était pas mon fort. Mais pour la fuite, la résistance passive, le sens des portes de secours, j’avais un certain talent. J’étais un émotif à sang-froid. Dans les moments mêmes où je paniquais, il y avait, sur pilotage automatique, un cerveau second, qui cherchait une solution miracle et qui la trouvait. Je multipliais les occasions de danger, les risques inutiles, malgré moi, plutôt par bêtise que par opportunité. Mais j’avais des identités de rechange, repliées en moi. J’aimais mener une double, même une triple vie. Dans le temps parallèle, j’étais à la fois le sédentaire et le nomade, le mari et l’amant, le prisonnier, le geôlier et le roi de l’évasion.

Tout cela dessine un long sillage. Je pense avec une curiosité mêlée d’effroi qu’un jour viendra où la solution sera introuvable et où je casserai mes ongles sur une porte verrouillée. C’est là que commence et finit l’aventure, dans le même éclair d’éternité. Ça s’appelle la mort. Il faut voir. Il faut laisser venir. Mes armes sont intactes, prêtes à l’emploi..

© Luc Dellisse 2021. Tous droits réservés

Vu de l’intérieur

Maintenant que je suis sur le point d’aboutir, que mon nouveau livre a trouvé toutes ses marques et presque tous ses mots, je rouvre les yeux. Depuis deux mois, plus de deux mois, je n’ai rien vu, rien regardé. Bien sûr, j’ai suivi de loin les grandes lignes de l’actualité. J’ai perçu la rumeur continue de la mort : la haine sur les réseaux, la bassesse dans les échanges, l’avachissement des arts, les convulsions de l’Europe, le triomphe du crime organisé. J’ai remarqué au passage le renforcement des contrôles, la folie des milliardaires, l’inflation qui monte, la pénurie qui pointe, l’ineptie des jeux du cirque, la laideur des éoliennes et le chagrin des exclus de tout bord.

Je n’ai pas établi de hiérarchie dans cette liste interrompue de mauvaises nouvelles.  J’ai cherché à m’en rire puisque je n’y pouvais rien, rien du tout.

Et puis il fallait maintenir la machine en marche. J’ai fait les courses et la cuisine, entre deux pages. J’ai participé à une commission en visioconférence. J’ai épluché le courrier. J’ai parlé avec les enfants. J’ai lu des vieux livres et des livres nouveaux. J’ai trouvé de l’argent pour payer les factures. J’ai répondu au téléphone, ou plutôt sur le téléphone, avec mes deux pouces. J’ai marché dans les rues. J’ai pris le tram 92. J’ai débouché une bouteille de vin. J’ai frémi un peu en regardant Occupied.

Je n’ai rien vu de ce que je voyais. Pilotage automatique. Je n’ai rien appris de neuf. J’étais là et je n’étais pas là. J’ai été accessible au monde, mais le monde est resté à distance, comme assourdi par un capitonnage sensoriel.

Parfois, pour chasser la rémanence de toutes ces preuves inutiles que le monde va mal, je chantais à voix haute le Tantum ergo, sur un rythme accéléré correspondant au tempo d’une sorte de prosodie.

Vu de l’intérieur, le temps du roman et le temps de l’actualité sont parallèles : ils se côtoient mais ne se rencontrent jamais.

Je ne sais pas ce que c’est qu’écrire, mais je sais ce que ce n’est pas. Ce n’est pas raconter une histoire pour elle-même. C’est explorer les émotions et les visions successives que cette histoire contient, pas en germe, pas en devenir : fondamentalement. C’est inventer dans le but, non de créer mais de recréer.

Quelque chose, depuis deux mois et demi, a compté pour moi plus que l’existence quotidienne ; sans motif raisonnable, car sans doute il vaut mieux vivre et aimer en temps réel que de produire avec les mots du temps différé. Sauf qu’on n’écrit pas en fonction d’une préférence pour l’écriture, mais en fonction d’une recherche de l’intensité de la vie, que la vie ne donne pas, ou tellement rarement que si la littérature n’existait pas, il n’y aurait pas de raison d’en faire toute une histoire.

© Luc Dellisse 2021. Tous droits réservés

Tous risques

L’homme qui voyage seul est vulnérable. Sa disparition, son enlèvement, son séjour prolongé dans une geôle, passeraient parfaitement inaperçus. Il faudrait des mois pour que l’une de ses connaissances restées au pays s’avise qu’on n’a plus de ses nouvelles, qu’on ne sait pas du tout où il peut se trouver. À supposer même qu’un proche se rende à la police pour réclamer une enquête, il se ferai éconduire sans ménagement. Imaginer qu’il y ait un esprit suffisamment subtil pour retrouver l’itinéraire du disparu est une fiction hollywoodienne. La piste s’arrêtera dans un hôtel cosmopolite de Turin, dans une station balnéaire en Croatie ou en Bretagne, dans une chambre d’hôtes de Morges. L’homme qui voyage seul est une proie toute désignée pour les actes malveillants, les erreurs judiciaires et les enterrements bâclés.

Longtemps, j’ai minimisé le danger qu’il y avait à sortir du champ des radars et à me promener à travers la vaste Europe sans laisser d’adresse, ni aucun moyen de me joindre. J’ai commencé ma vie de nomade organisé avant l’apparition des téléphones portables, mais même quand ils ont été distribués à presque tous les habitants de la planète, j’ai continué à ne pas confier mon numéro à grand monde. Ne pas être facilement rattrapable a été mon souci le plus constant, ma morale ordinaire.

La vérité aussi est que je n’avais pas beaucoup d’amis. Dans mes agendas d’alors, sur la page de garde, à la mention personne à prévenir en cas d’accident, l’emplacement prévu restait vierge. L’amitié m’est venue plus tard. Comme pour la lecture de Montaigne, il m’a fallu attendre d’avoir des cheveux gris pour y prendre goût. À la sagesse, je préférais le feu. La passion me jetait partout en avant. Je n’étais pas plus courageux qu’un autre, mais je n’avais pas une conscience très aiguë des risques de la vie. Je faisais confiance à mon étoile.

D’ailleurs je n’étais pas vraiment imprudent. Je n’allais pas dans les quartiers chauds, je ne fréquentais pas les fumeries d’opium, je n’ouvrais pas ma porte à des inconnues à la jupe fendue qui venaient me demander du feu à deux heures du matin. Je n’émettais jamais aucune idée politique, d’ailleurs je n’en avais pas. Pour le dire d’un mot, j’aimais surtout les aventurières qui ont lu Stevenson. Les belles illettrées me laissaient assez froid.

Il me semblait qu’il ne pourrait jamais rien m’arriver de grave. La réalité a mis longtemps à me rejoindre. Même quand j’ai dû passer la nuit au poste de police de Bucarest, même quand j’ai dû me réfugier sans préavis au consulat de France à Istanbul (un si modeste bâtiment qu’en voyant flotter le drapeau élimé sur sa façade, on en avait le cœur serré), je n’ai pas pris l’incident au tragique, ni même vraiment au sérieux : il y avait tout au plus un paragraphe en vue pour un prochain livre, si l’histoire s’y prêtait.

Et puis, je suis tombé sérieusement malade dans un petit hôtel des Açores. Le médecin de garde, pour des raisons privées, sans doute religieuses, avait l’air de trouver qu’à mon âge ce n’était pas très grave si je trépassais. Le directeur, lui, me rendait visite deux fois par jour pour suggérer que je me fasse transporter à l’hôpital. Je ne sais pas s’il avait peur que j’oublie en mourant de payer ma note, ou si la présence d’un agonisant dans la meilleure chambre de son établissement, avec balcon et vue sur la mer, lui paraissait une mauvaise publicité.

En définitive, comme d’habitude je ne suis pas mort, mais cet incident m’a donné beaucoup à penser. Il est bien ennuyeux d’être seul, quand on est confronté, dans une contrée lointaine, à un embarras de santé. Le fait de n’avoir aucune couverture sociale, sous prétexte qu’on est rarement malade, ne joue aucun rôle, si la fièvre vous saisit dans un no man’s land et qu’on se sent menacé d’extorsion, et qu’on tient sa carte de crédit serrée dans la poche de son pyjama en se jurant bien qu’il faudra la prendre sur votre cadavre.

D’autre part, les zones d’influence des mafias locales débordent largement l’Italie du Sud et la Russie. Il y a certaines conversations impromptues sur un banc au bord de la mer qui ne peuvent avoir qu’une seule conclusion : il faut gagner l’aéroport sans tarder, par tous les moyens licites, et prendre le premier avion disponible pour n’importe quel État de droit (ils sont de plus en plus rares mais on en trouve encore), sans attendre que la grève du personnel au sol de Zaventem ou de Roissy ait pris fin.

J’envie parfois les voyageurs du passé, car ils avaient des consuls, ils avaient des drogmans, ils avaient des lettres de recommandation et des lettres de change, ils avaient même le droit de glisser une arme dans leur malle-cabine sans qu’on vienne les tarabuster à la frontière. Mais il faut vivre avec son temps. Il faut aussi vivre avec son âge. L’époque où je pouvais espérer sortir intact d’une brusque pneumonie sans antibiotiques ou d’un combat à mains nues est révolue. Je continue mon existence ordinaire, aussi flexible et studieuse que possible, avec une conscience accrue de ma fragilité. Je prends plus de précautions qu’avant. Mais ma confiance dans mon avenir reste intacte. Il y a une promesse de l’écriture qui vaut toutes les assurances-vie.

© Luc Dellisse 2021. Tous droits réservés

Cœur de pierre

Durant les longues années où j’ai vécu en territoire étranger, sous une fausse apparence, dans un mensonge permanent, je ne me posais pas la question de savoir si c’était bien ou mal. L’obligation de passer pour ce que je n’étais pas monopolisait toutes mes facultés. Ma seule morale était de ne pas me faire démasquer et de vivre comme si de rien n’était, au milieu de gens qui ne soupçonnaient pas mon identité véritable.

Je vivais dans l’angoisse d’être percé à jour, à cause d’un aveu imprudent ou d’une preuve d’ignorance inadmissible de la part d’un citoyen ordinaire : on allait se rendre compte que je n’étais pas celui qu’on croyait. Je me rattrapais tant bien que mal. Le risque n’était pas d’être chassé ignominieusement, ni d’être envoyé dans un établissement plus ou moins carcéral. Mais d’être classé définitivement dans la catégorie des êtres dangereux et sans scrupules. Il n’est pas nécessaire d’être un espion ou un criminel en puissance pour savoir que la règle d’or, qui ne se relâche jamais un instant, est de ne pas laisser soupçonner les profondeurs de sa double vie.

Un autre risque était d’ordre intime, intérieur : je craignais, à force de jouer le jeu, de devenir un imposteur à temps plein, c’est-à-dire plus vraiment personne. Plus que tout, j’avais peur d’être inhumain. J’aspirais à être n’importe qui, un individu parmi d’autres, à éprouver des sentiments normaux et des émotions spontanées. Je ne voulais surtout pas me transformer pour toujours en ce monstrum horribilis : un garçon au cœur de pierre. En même temps, je voyais bien que c’était trop tard : j’avais déjà un cœur de pierre, tout le monde était capable d’amour, moi excepté.

Je me sentais comme un espion au long cours, comme un infiltré qui n’avait pas encore reçu ses instructions et qui devait se tenir prêt, sans avoir rien à faire de précis jusqu’au moment où viendrait l’ordre d’agir. En attendant il lui fallait tenir sa poudre au sec et ne pas se trahir. Agent dormant est le terme précis qu’on donne à ce soldat d’une guerre qui n’a pas encore commencé.

Je vivais ainsi à temps plein, en compagnie de gens ordinaires et sans malice, qui m’accueillaient dans leur maison sans se douter de rien. Ils m’apparaissaient dans toute leur fragilité. Parfois même j’avais pitié d’eux, car j’avais pour mission de les duper et ils étaient à mille lieues de s’en douter. Ils me supportaient très bien, ne me jugeaient pas. 

En un sens, cela m’étonnait. Je me mettais à leur place. Cela ne devait pas être facile pour eux d’avoir à demeure quelqu’un comme moi. Un pensionnaire assez encombrant et pas du tout convivial. Ils devaient s’habituer à le voir prendre ses aises dans la maisonnée, sans faire semblant de rien. Paraître trouver naturelles ses brusqueries, ses demi-mensonges, ses dissimulations, rire de bon cœur de ses lubies, tout en gardant un œil sur lui, discrètement.

J’admire qu’ils ne se soient jamais barricadés dans leur chambre pour la nuit. Qu’ils m’aient entendu rentrer de mes expéditions nocturnes, jeter mes chaussures sur le plancher, piller le frigo, sans me faire de reproches le lendemain. Tout au plus une allusion en passant. Leurs nerfs étaient plus solides que les miens.

Ils trouvaient grâce à mes yeux pour des raisons que je croyais mauvaises et qui étaient les meilleures : parce que la bonté était leur filigrane.

Bien sûr, ils avaient des manières un peu curieuses. Un jour, ils ont profité de mon absence pour s’introduire dans la chambre que j’occupais chez eux. Ils en ont retiré tous les livres qui ne leur paraissaient pas convenables. Ils les ont enfermés dans un coffre fermé au cadenas. Je n’ai pas osé protester. Ma position ne me paraissait pas suffisamment solide. La chasse aux sorcières avait disparu depuis longtemps, mais il y a bien des manières de dénoncer un suspect et de le mettre en position difficile, en porte-à-faux. Je me suis contenté de crocheter avec une aiguille tordue la serrure et de retirer du coffre les livres un par un.

Souvent j’essayais de me surprendre de l’extérieur, de me voir avec d’autres yeux que mes yeux habituels et j’en concluais que j’étais fou. Cela me tourmentait. Il s’agissait de repérer le point où la réalité diverge d’avec l’expérience, cesser de faire de la psychologie pour en revenir à l’action directe. Je me mettais à parler à mes hôtes d’un sujet qui pouvait leur convenir et surtout leur donner l’impression que j’étais de leur bord. Que leur monde était bien mon monde. Que leur sensibilité était la mienne. J’étais loin de me réjouir de ma duplicité. J’en éprouvais une honte extrême. A certains moments je fermais les yeux pour éviter qu’ils donnent accès à mes profondeurs.

Je ne pouvais pas imaginer, lorsque ma mission a pris fin et que je les ai quittés pour toujours, sans leur avoir fait finalement de bien ni de mal, que j’en viendrais à les regretter. Que ce regret croîtrait avec les années. Qu’ils me manqueraient à la fin des fins et que je repenserais si souvent à eux, et que je deviendrais un des leurs, à présent qu’ils sont morts, mes parents.

© Luc Dellisse 2021. Tous droits réservés

L’improviste

Il n’y a pas de plus purs moments de liberté que ceux sur lesquels on ne comptait pas. C’est encore mieux quand ils surviennent en fin de journée, alors qu’on se prépare à affronter ses obligations. Téléphone qui sonne pendant qu’on prend une douche. Dîner annulé à la dernière minute. Plaisir programmé qui tombe soudain.

A première vue, c’est une mauvaise nouvelle. Une déception qui court dans vos nerfs. Vous n’aviez pas accepté ou sollicité cette invitation uniquement par politesse. L’amitié, le désœuvrement, le désir sexuel, la curiosité, la fatigue, le regret de toujours dire non, vous ont motivé. Toutes ces raisons demeurent, alors que vous reposez le téléphone, que vous regardez la chemise fraîche qui vous tend les bras et que vos cheveux s’égouttent sur la serviette hâtivement nouée autour du cou. Vous aviez quelque chose ou quelqu’un en vue et il faut y renoncer.

Il peut se faire aussi qu’une soirée qui promettait d’être longue finisse beaucoup plus tôt que prévu. Les invités se sont disputés ou se sentent brusquement malades. Ou la conversation patine, l’ennui s’installe et vous fournit un motif de prendre congé aussitôt expédié le dessert. Dix minutes plus tard, vous êtes dehors, étourdi par la brièveté du repas et la fragilité des conduites humaines. Votre application a déjà déclenché, comme par télépathie, la commande d’un taxi qui roule vers vous à bonne allure, mais vous n’avez pas encore tout à fait compris ce qui vous arrivait.

Parfois, dans cette brusque interruption de programme, l’humeur d’une femme a joué. Ce soir-là, rien ne lui convient. Le restaurant est trop bruyant ou trop désert, le parc est fané, vos histoires sont assommantes, vos bonnes manières ridicules, et d’ailleurs elle se demande ce qu’elle fiche avec vous. Vous renoncez assez vite à remonter la pente. Vous la regardez déployer ses reproches d’un œil compatissant. Ou alors, la patience vous manque et vous lui embrassez la joue avec un mot d’adieu, avant de fuir comme un voleur : ce que vous êtes, tout compte fait.

Il a quelque chose à la fois d’étrange et de conforme au visage de la vie que ce soient toujours les moments dont vous attendiez le plaisir le plus vif qui tournent court, ou qui se transforment en filets d’eau tiède, et qu’en revanche, sans raison, dans une journée partie pour être banale, le petit dieu du plaisir mette soudain son grain de sable d’or. C’est ainsi. Il faut s’adapter aux circonstances concrètes. On passe à autre chose. On tire un trait.

Réglage mental, conversion immédiate. La mauvaise humeur se dissipe. Mais alors, la soirée est libre ? Libre comme l’air ! Quelle bonne nouvelle, finalement.

Si c’est chez vous que cela devait avoir lieu, vous vous consolez aussi. La table était déjà dressée ? Le lit embaumé de draps frais ? Et après ? Une fois la vaisselle rangée, le champagne sorti de sa glace, vous pourrez vous mettre en tenue de croisière sans attendre le couvre-feu.

Contemplant avec un plaisir inaccoutumé les modestes ressources de votre logis, vous avez soudain l’impression d’un lieu enchanté. Ce livre, cette lampe, ce vin qui vous attendent, sont autant de cadeaux. Vous n’allez pas faire semblant de passer une soirée ordinaire : c’est un moment d’exception, un morceau supplémentaire de vie réellement vécue qui vous est offert. Pas de souffrance, pas de vacarme, pas de disputes, pas de reproches, pas de partie à perdre, pas de victoires sans lendemain, pas d’enjeux. Pas non plus de tomates à la mozzarelle, de saumon plastifié, de couscous royal, de Pecorino aux truffes, de salade de kiwis, de tiramisu gluant, de beaujolais-village et d’aperol-spritz, nourritures médiocres et maléfiques. Non seulement on y gagne en temps, mais encore en santé, qui ne sont pas des plaisirs en soi, mais qui forment le contexte idéal du plaisir.

Pour ma part, je sais toujours de quoi sera faite la substance de ce loisir inespéré : d’une robe de chambre, d’un plateau avec deux verres, un peu de jambon, de fromage, des fruits et un tire-bouchon, cela est léger et se porte d’une main, de l’autre je tiens les bouteilles et la serviette en tissu. Dans la chambre, les rideaux sont tirés, la lumière est tamisée, un choix de livres m’attend sur le chevet. Je suis deux fois tranquille : le téléphone éteint est glissé dans un tiroir du hall, et la sonnette de la porte d’entrée est munie d’un coupe-circuit. Ce soir, personne ne pourrait m’atteindre, sauf la mort, qui est paresseuse et sans doute débordée.

Il y des jouissances de toutes sortes. Mais le lit et l’école buissonnière, combinés dans la douceur du crépuscule, ont un charme sans pareil. Le retour inopiné chez soi est merveilleux aussi, rentrer plus vite que prévu et surprendre sur le vif la paix qui règne en votre absence. Je me souviens d’un soir récent. Tout s’était très mal passé. A huit heures j’étais rendu à moi-même. Je n’en revenais pas de ma chance. Cette solitude retrouvée ! Il me semblait que je l’emportais avec moi, dans le taxi, tendrement serrée, comme une amie volage mais qui revient toujours.

© Luc Dellisse 2021. Tous droits réservés