Ce que je cherche vraiment

On ne peut pas toujours avancer au hasard, en faisant confiance à sa bonne étoile. Il faut bien se mêler aux circonstances du quotidien pour apprendre à trier, au coup par coup, les faux semblants de l’existence, à écarter les mirages et toutes les idées reçues qui vous mènent chaque fois dans une impasse : villes, lieux, êtres, métier, famille, croyances, idéologies. Une longue suite de fausses obligations qui en apparence font partie de notre héritage culturel et qui ne répondent en fait à aucune nécessité : elles se refilent de proches en proches, de génération en génération, sans être le soleil de personne.

J’ai fini par découvrir que je possédais, comme tout le monde sans doute, un petit radar, une sorte de zone érogène mentale, qui permet d’avancer, dans la nuit du monde, vers ce qui compte vraiment : la durée, la beauté, la liberté, le champ amoureux. J’ai décidé de m’en servir. Ce n’est pas un instrument exact, mais son usage s’affine avec le temps.

Il n’est pas question d’établir une méthode pour être heureux, ou même pour tenter de l’être. Le bonheur se situe en dehors du champ du savoir et ne peut s’enseigner. Il relève d’un état d’esprit qui se développe dans les premières années, et il a des fondements qui ne doivent rien à l’expérience. L’exercice de la volonté ne peut favoriser le sens du bonheur que chez ceux qui en sont déjà dotés. Mais éviter les pièges inutiles, les mille morts réflexes, est la condition première d’une juste vie.

Cette capacité de bonheur, cette ressource d’équilibre et de résilience, est généralement confondue avec des catégories parallèles comme le plaisir, l’optimisme ou la satisfaction des besoins. Mais ces divers éléments factuels sont plutôt des moyens que des fins. Souvent même, ce sont des moyens contre-productifs. La recherche du plaisir, par exemple, génère des niveaux de satisfaction très discontinus, et favorise une fuite en avant, vers là où nous ne voulions pas aller : dans les émotions disruptives. Le plaisir est un accélérateur de passions, c’est-à-dire un jeu de forces contraires. Le vrai enjeu est ailleurs.

L’existence tout entière, depuis que j’ai cessé de croire aux idoles, s’impose à moi comme un récit en cours. Raturer, combiner, déplacer, resserrer, reprendre, ne sont pas des éléments rituels, mais des actions précises, calculées, une sorte d’algèbre dont la justesse n’est pas arbitraire, mais se vérifie peu à peu.

Ce que je cherche vraiment, c’est la clarté de la vie. Sans ombres, sans repentirs. Sans aucun décalage. Être éveillé, disponible, vigilant, joyeux. Échapper au mystère, garder mes secrets. Toucher le jour avec la main.

Rêve impossible ? Mais ce n’est pas parce qu’une chose est impossible qu’elle n’existe pas.

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Le fil d’or

Il ne suffit pas qu’une chose soit arrivée pour qu’elle devienne un fait, c’est-à-dire un élément concret de notre vie. Il faut qu’elle s’inscrive dans une durée consciente, et qu’elle trouve une forme, une écriture, qui lui donne son énergie et sa nécessité.

Sans quoi, à peine née, elle retourne au néant ordinaire. Elle n’était rien et il n’en reste rien. Le temps l’a effacée en passant.

Les émotions qui peuvent naître d’un événement donné ne demandent qu’à se ressembler entre elles, et à se perdre dans la répétition. Même les plus singulières et les plus inattendues ont la saveur vague d’une journée ordinaire : toujours à refaire, toujours inutile. Et la plupart des émotions sont si impersonnelles que ça ne vaut pas la peine d’en garder le souvenir. Subsiste ce qui peut.

Parfois bien sûr, une crise, un drame, un grand bonheur, peuvent donner à l’instant présent un peu de substance. Mais les bouleversements sont rares. L’insignifiant est notre lot.

Dieu merci, il existe dans l’esprit une touche delete. On jette du lest. Ce qu’on supprime ne disparaît pas absolument, mais cesse d’avoir une force active. Quand le souvenir devient le souvenir d’un souvenir, il n’y a plus d’enjeu.

Tout ce qu’on jette, tout ce qu’on trie, du lourd butin des journées, aboutit à la légèreté d’un récit sans commencement ni fin véritable : la vie.

L’exploration de la mémoire, les greniers clairs de l’enfance et le sentiment de l’éternité, ne trompent pas.

Il y a quelque chose qui me suit, une sorte de roman ininterrompu, dont je ne me rends pas compte au jour le jour, mais qui me saute à la gorge, quand je ferme les yeux et que je remonte les pièces du puzzle.

La reconstitution d’un univers plus vrai que le vrai, au moyen de phrases qui s’enchaînent, est mon vrai métier.

Je suis engagé dans un labyrinthe d’écriture, dans lequel j’ai parfois peur de m’égarer, et j’ai pour m’éclairer les petites flammes d’émotions qui m’entraînent, non par le simple fait qu’elles jaillissent et qu’elles meurent, mais par le chemin qu’elles éclairent.

Ce que je vis, ce qui m’arrive, est un brouillon. Il faut saisir l’expression juste, la pliure indubitable, pour que le temps s’incarne enfin.

 

La cachette

Elle arrivait la nuit, presque sans rien dire. À peine un baiser. J’entendais tomber ses vêtements. Je n’allumais pas. Elle me rejoignait à tâtons. On faisait ce qu’il fallait faire. Le plaisir venait. Le sommeil venait.

On ne peut pas dire qu’elle s’attardait dans mes bras. Elle sautait en bas du lit au chant des premiers oiseaux. Mais ce n’était que l’étape initiale, dans le long cérémonial de ses préparatifs matinaux. Elle n’était jamais pressée de partir. Elle semblait se plaire chez moi.

Elle passait des heures à se mettre en route, procédant à une toilette mystérieuse et nomade, entrecoupée de danse rythmique dans une chambre, de yoga dans l’autre, de valse-hésitation dans le petit salon transformé en dressing et en fourre-tout. Elle virevoltait en passant près de moi, venait même m’embrasser, se laissait toucher la nuque ou une autre partie de son corps ondoyant. Puis elle disparaissait dans un autre coin du logis. Le lent processus de rhabillage était irréversible, et il n’était pas question pour elle, à dix ou onze heures du matin, de se remettre en état de nudité : le grand jeu n’avait lieu que la nuit.

Elle était capable de tendresse à la lumière du jour. Mais elle la réservait aux deux immenses ficus, du genre baobab, qui encadraient le bow-window du salon. C’était le signal de son vrai départ. Elle leur versait un plein broc d’eau avant d’accrocher à son épaule le sac-cabine qu’elle emmenait partout. Sur le seuil de la porte, elle me faisait un baiser en l’air, et après un dernier regard sur mon étrange domaine, reclaquait.

Mon domaine était moins étrange pour elle que pour moi. Je n’avais eu aucune part à sa décoration. Je l’avais trouvé tel quel, par le jeu de dominos de connaissances qui ont connu les amis d’un troisième homme que personne n’a jamais vu. Cette sous-location était aussi ruineuse qu’une chambre d’hôtel à l’année, mais où aurais-je trouvé, faute d’une rencontre providentielle, un appartement si vaste, si lumineux, en plein Montmartre, sans fiche de paie et sans garants ? Je n’aurais pas non plus connu l’expérience de vivre durant huit mois dans le plus furieux bric-à-brac décoratif que la vie, et même le cinéma, m’ait jamais proposé. Si le facteur Cheval avait été architecte d’intérieur, et avait dû troquer la pierre contre le bois, je ne doute pas que ce grand visionnaire aurait produit un intérieur très semblable à celui que j’occupais.

Ainsi, je vivais dans une sorte de cirque naturel. La profusion de meubles, de tous styles et de toutes époques, l’assemblage de garde-robes et de commodes à l’aide de pièces hétéroclites, donnaient à cet aménagement l’apparence d’une catastrophe géologique, d’une pétrification.

Les occupants d’avant, disparus sans crier gare, étaient un couple de mages, avais-je appris par la concierge. Ils combinaient le sens des forces occultes avec un goût certain pour la fauche dans les églises. Le résultat était abominable : cathèdre, autel, prie-Dieu, même un bout de chaire de vérité transformée en bar, achevaient d’étouffer le salon. Surplis, tentures, vitraux, ciboires, crucifix, disséminés dans toutes les autres pièces, servaient de paravents, de couvre-lit ou de cendriers. Il ne manquait vraiment que les hosties consacrées pour faire bonne mesure.

Ce qui ne manquait pas, c’était l’attirail du parfait magicien libéral : globes en verre, perroquets naturalisés, fume-cigarette, bonnet pointu, gants de filoselle, vaseline, ambre, fleurs d’acanthe, papiers de sécurité sociale, vieux chéquiers effarants. Il y avait même un chat empaillé, une horreur, que j’avais pris sur moi d’enfouir dans un sac poubelle. Certaines nuits, je descendais sur le trottoir des panneaux ou des portes d’armoires, au bénéfice des brocanteurs de la rue Damrémont. Les anciens occupants ne reviendraient jamais.

Ma belle visiteuse, elle, revenait tous les trois jours. C’était une étrangère, bien sûr, par les pommettes et par la langue natale. Ce sont toujours les étrangères qui bouleversent la vie, surtout quand on est soi-même clandestin. Elle m’avait dragué dans une laverie automatique où je faisais tourner ma seule paire de vrais draps. Elle m’avait eu du premier coup en me disant que j’étais beau. Ces mensonges-là sont irrésistibles, quand ils sont prononcés avec cette douceur d’autre monde de l’accent florentin.

En somme, je ne savais rien d’elle, à part son métier, professeur de tai-chi, et son nom, auquel elle ne répondait jamais. Une fois, rouvrant les yeux dans le noir, j’avais senti sa place vide, j’avais appelé, et de loin, de vraiment loin, elle m’avait crié : « A qui tu parles ? ». Je m’étais rendormi en riant.

A cette époque, j’étais un curieux animal intellectuel : travailleur sans œuvre, absolument solitaire, même par l’amitié, même par le sexe, qui en me mêlant sans cesse à des êtres sans amour, augmentaient encore, si possible, mon isolement.

Cet appartement encombré et bizarre, et tout ce butin morbide qu’un couple d’escrocs avait accumulé avant de filer à l’anglaise, étaient sans effet sur ma vie. J’allais m’asseoir l’après-midi dans la pièce aux perroquets de paille, dont les murs jaunes favorisaient le mouvement de ma plume. J’avais un cahier noir sur les genoux, un vraiment gros cahier. Le monde retrouvait sa couleur première. L’esprit faisait son travail de viseur.

Puis, un jour que j’étais rêveur, parce que la Florentine avait mis sa langue dans ma bouche avant de partir, j’ai refermé mon cahier pour repenser à la douceur de son geste. En reposant mon regard sur le bois blond du parquet, j’ai remarqué une dénivellation du sol, trois lattes obliques légèrement soulevées qui cassaient la perspective. Je me suis agenouillé, je me suis penché, j’ai sorti de ma poche, en me tortillant, un canif. Trouver le meilleur interstice, enfoncer la lame, faire levier, ne durait qu’un instant. Les trois lattes tenaient ensemble et formait un couvercle qui s’est détaché. Une large alvéole, profonde comme un coffre, béait. On voyait bien qu’elle était vide.

Avant même de me relever, je savais trois choses : que je ne reverrais plus ma visiteuse, que ses recherches étaient achevées, et que quand elle avait dit qu’elle me trouvait beau, elle m’avait bien jugé. Simplement j’ignorais ce qu’elle cherchait, durant ses longues et minutieuses visites, et qu’elle avait fini par trouver. Je suppose qu’en interrogeant la concierge, qui savait toujours tout, j’aurais fini par avoir des indices sur le genre d’objet de valeur que de faux mages pouvaient tenir sous le parquet. Mais pour cela il aurait fallu que j’aille lui rendre visite dans sa loge, que je boive avec elle du Martini tiède et que j’écoute ses racontars sur tout l’immeuble. Elle portait une nuisette pour recevoir ses invités. Ma curiosité n’allait pas jusque-là.

Le dernier cahier

Je sais qui je suis : un naufragé. La mer qui m’engloutit est une mer de papiers. Pas les honnêtes papiers ordonnés qui constituent les pages d’un livre. Les vagues sans fin des notes manuscrites que j’accumule depuis ma préhistoire.

Ni les secrétaires, ni les traitements de texte, ni mes plus fermes résolutions, n’ont jamais pu canaliser le flot ininterrompu de mes captures. Du matin au soir, à mon bureau, dans une salle de cours, dans le métro, dans un café, sur un banc, dans la rue, dans la vie, je suis traversé de bribes, de phrases, d’idées, de vers, de vues, de rythmes, d’intuitions, de rapprochements, de pistes, qui poursuivent une sorte d’entretien perpétuel avec ma langue natale, et que j’essaie de saisir à leur point de fusion, en les notant, sur mes genoux, sur une table de fortune, au hasard du premier support à portée de la main.

Tous les deux ou trois jours, je vide mes poches, je secoue ma serviette, j’explore mon sac, j’épluche les livres et les magazines et les dossiers que j’ai ramassés çà et là, et il en tombe une averse de coupons, de post-it, de versos de procès-verbal, de cartons de bière, de fragments d’emballage, de pages de garde déchirées, de suppléments d’agenda détachés suivant les pointillés, et des feuilles, de belles feuilles jadis blanches et envahies de la noire écriture montante et galopante d’un scripteur en liberté.

Tout cela, vaguement examiné, est ensuite entassé, perforé, retourné, retouché, avant de disparaître à ma vue pour entrer dans le vide-poches sans fin du monde extérieur. Je sais que ce butin existe, je sais dans les grandes lignes ce qu’il contient, mais où il se trouve, ce qu’il exprime exactement, et comment des fragments aussi déliés les uns des autres se rattachent par leur centre au dessein que je poursuis, est une autre affaire.

Quand ces notes portent sur un travail en cours, moments d’un roman ou d’un poème, je me fais un devoir de les utiliser, de les intégrer au texte qui s’élabore et qui s’allonge sur mes écrans. C’est alors que la complexité commence à se compliquer sérieusement.

Mon écriture, bâclée et désordonnée, tire dans tous les sens. Elle est peu lisible, même pour moi. La déchiffrer dans les grandes lignes est difficile. La transcrire en la complétant est un cauchemar.

Surtout, la facture de mes manuscrits découragerait un archiviste ou un saint. Au lieu d’essayer de remplir ma feuille de haut en bas en suivant le fil, je la barbouille en rose des vents. Une sorte de maladie graphique s’empare de moi quand je tiens un stylo, et me pousse à disposer mes phrases selon un ordre aléatoire et toujours rompu, qui fait que seule la mémoire rapprochée me permet de reconstituer la suite logique : au bout d’un mois ou deux, les cendres se refroidissent et je suis devant mes notes comme un voyageur perdu devant les hiéroglyphes d’une civilisation disparue.

J’ai bien des cahiers où j’essaie de transcrire ou de recoller le puzzle de mes notes utiles, mais bientôt, le même phénomène centrifuge s’empare de ces compositions, les surcharge d’ajouts et de lignes de fuite, et les rend impropres à une utilisation rationnelle. Je n’ai d’autre ressource que de les enfouir loin de moi, et de repartir sur de nouvelles bases, directement à l’ordinateur, avec le sentiment que le meilleur de l’histoire gît dans les brouillons épars.

Comme écrivain, je me suis compliqué la vie, en accumulant une œuvre parallèle, inaccessible par son brouillage formel, et qui me force à tout réinventer, à tout trouver deux fois. Tirer un tiroir d’un de mes bureaux, c’est ouvrir une écoutille par où jaillit, opaque et désirable, le flot de l’écriture perdue. Les manuscrits débordent partout, dessinés à la diable et jetés sur des feuilles volantes, des coupons jaunes, des épluchures d’enveloppe, ou pris dans le presse-papiers d’un gros cahier cartonné sagement numéroté, par un nombre à trois chiffres à présent.

Depuis le temps que mon principal effort consiste à ramener tous les fils de ma vie à un seul nœud central, la littérature, je suis ainsi confronté à un problème matériel que je n’ai jamais pu résoudre : l’accumulation des papiers couverts de mes jambages illisibles. À quoi sert d’esquiver les pièges que la société nous tend pour me laisser noyer par cette mer ?

Donc, cette semaine, je prends une des décisions les plus radicales de ma vie, plus radicale même que d’arrêter de fumer : j’arrête d’écrire à la main. J’arrête de prendre des notes de papier, autant dire de sable. Désormais, si une idée, ou un chant, ou que sais-je, se présente à moi, quand je n’ai pas de clavier sous la main, tant pis, qu’ils aillent se perdre tous seuls. Il n’y aura plus le supplice de la relecture impossible, du texte crypté, de la trouvaille hors d’atteinte. Je n’aurais pas assez d’une deuxième vie pour retranscrire tous ces jambages accumulés dans la première. Cela suffit. J’entame une nouvelle saison de ma vie : l’écriture en direct, telle à l’esprit, telle à la main.

À chaque saison, pour tenir la promesse que je me suis faite d’être heureux, je n’ai pas d’autre choix que de progresser. Évidemment, ce progrès est agrippé à la crinière du temps. C’est un galop accéléré vers un point de rupture. Mais il y a la beauté de la vitesse en soi. La maîtrise du cœur battant. L’urgence, l’impatience, l’étonnement. Tout commence toujours aujourd’hui : car je ne cherche pas dans l’écriture un accomplissement, mais une force et une vision.

 

 

Pleine mer

Mon bureau est minuscule, mais donne sur un grand jardin. La fenêtre s’avance en arrondi, par un effet du temps : ces vieilles constructions ont des symétries étranges. Quand je regarde à travers la vitre au gros verre, je ne vois pas des arbres dépouillés, des toits ratissés par un vent du nord-est. Je vois la mer.

C’est le contraire d’un rêve. La mer est la forme réelle que prend, ce matin, le paysage battu par les bourrasques, et le plaisir d’être embarqué.

Tout, dans ce bureau pointé vers le large, me fait penser à la cabine d’un paquebot. L’étroitesse, la lumière et surtout, l’aménagement. Sans doute la présence d’une petite bibliothèque à ma droite est-elle insolite, pour un voyage de quelques jours. Mais ces quelques jours durent depuis trois années. Je suis engagé dans un voyage au très long cours. Et la petite centaine de livres qui s’entassent dans la double étagère fait invinciblement penser à ces merveilleuses malles-cabines, qui s’ouvraient en deux comme un diptyque, et recelaient dans leurs flancs des rayonnages garnis.

Les meubles que j’ai rassemblés au hasard des chines sont en bois sombre, teintés, luisants, presque acajou : le type même du bois que les décorateurs de l’époque des Messageries maritimes aimaient utiliser. Il y a là un bureau art-déco, aux tiroirs courts et profonds, aux poignées comme des sections de bastingage, un lit-bateau où je ne dors jamais, mais qui attend l’heure de la sieste, et même un placard enfoncé dans les flancs du couloir adjacent. Tout cela, serti au centimètre, laisse encore un peu d’espace vital pour l’exercice (quelques mouvements d’assouplissement) et pour le rêve (cartes de la mer Égée et de l’Océan indien dans le 2e tiroir gauche).

Une veste polaire est accrochée à l’unique porte-manteau. Un ordinateur ultra plat, posé sur la plaque de verre du bureau. Donc on peut naviguer.

Je n’ai pas besoin de vivre un roman pour écrire ma vie. D’ailleurs, on les connaît, les vieux marins qui viennent vous raconter leurs exploits dans l’idée que vous pourrez en tirer un livre à succès. C’est toujours moins inédit qu’ils ne pensent. La moindre note de travail de Stevenson les enfonce largement.

Le passage créatif ne se fait pas de l‘expérience à l’écriture, mais de l’écriture au vécu. Non parce que « la nature imite l’art » (simple paradoxe), mais parce que nous sommes les enfants de nos songes, bien plus que du hasard.

Dans tout ce que j’ai aimé, depuis que j’écris et que je suis adulte, j’ai toujours reconnu la mer.

Aujourd’hui, elle est là, tout entière convoquée, dans ce grand mouvement de branches qui cassent, de hululements de buissons hachés, et de sifflements invisibles. Il ne faut pas que le paysage soit marin pour que j’y voie la mer : il suffit qu’il remue et remette en cause, un jour entier, le sage ordre terrien.

L’horizon plie sous le poids des toits couleur d’aubergine. Les façades nues sous une pluie mêlée d’embruns ont un air fantastique. Ce n’est encore rien. C’est surtout la rumeur de tempête, en secouant ma croisée et en faisant plier les arbres, qui me donne cette impression océanique, et me frappe d’énergie et d’esprit d’aventure.

J’aime ces craquements, ces déchaînements, ces rafales. Ils me font songer à une traversée périlleuse dont je sortirais vainqueur.

La combinaison d’un bureau étroit, serré, laqué, ouvert sur les perspectives enchâssées de la vue, et d’un débordement climatique très mesuré, si on songe aux cataclysmes qui nous attendent, me transporte au loin. C’est un simple déclic, l’essentiel est encore inconnu, et au moment d’écrire, se déplie devant moi comme la mer à perte de vue.

La disparue

En somme, je vivais dans ma tête et nulle part ailleurs. Parfois, je sentais que je n’étais plus personne et ça m’angoissait. Une sorte de faim indécise me prenait tout à coup. J’avais envie de nourritures terrestres. Je recommençais à sortir, j’allais à des rencontres, à des premières, même à des cocktails. Les galeries d’art surtout me redonnaient à la fois du courage et le sentiment de la dignité. J’avais appris à classer les vernissages en fonction de leurs mérites. Par une chance inespérée, les époques et les œuvres dont je me sentais le plus proche étaient aussi celles qui fournissaient les meilleurs buffets.

L’art déco, mon style préféré en matière d’architecture et de mobilier, était représenté par deux galeries qui avaient à cœur d’offrir un champagne digne de ce nom. L’exaltation que me procuraient les marbres du saumon mayonnaise, les pueblos des roulades de rosbif, le vitrail rose transparent du jambon de Parme s’accordait sans effort aux fauteuils Mallet-Stevens et aux toiles de Tamara de Lempicka.

Ce n’est pas le dénuement qui me poussait, mais le besoin de compagnie. Il y a des périodes de la vie où on n’en peut plus d’être seul.

Je me suis donc fait passer dans ces milieux pour un spécialiste du grand décorateur Ruhlmann. Je n’étais spécialiste de rien mais il fallait une raison apparente d’être là. Un vieux catalogue d’exposition publié à Boulogne-Billancourt m’avait donné le nom et l’idée d’une œuvre idéale que j’exploitais en misant sur le génie de l’instant. Le Jacques-Émile Ruhlmann que j’ai chanté durant de longs mois et auquel j’ai consacré plusieurs articles n’existe sans doute pas : pardon aux héritiers du Ruhlmann réel. Mais aucun homme n’a jamais parlé d’un autre homme avec autant de respect et d’admiration, et il me semble que j’ai réussi à donner de lui l’idée d’un géomètre du monde invisible. La beauté des choses repose tout entière sur la fiction.

Ainsi étais-je plus apprécié pour mes improvisations critiques que pour mes livres auxquels personne ne comprenait rien. Par glissement progressif je suis devenu membre actif d’une association de collectionneurs qui se réunissait quatre fois par an dans l’une ou l’autre ville balnéaire, au prétexte de comparer ses spécialités et ses trouvailles : en réalité pour se reposer des fatigues de la vie artistique, si forte quand on ne la connaît que par procuration.

J’avais un pseudonyme qui était une sorte d’anagramme renversé. La dernière fois que j’en ai fait usage c’était au bord de la Manche, à la fin d’un mois d’août écrasant. De cette époque date la certitude que l’amour n’est pas fait pour moi.

Il avait fait si chaud durant la journée que toute la vie sociale du groupe avait consisté à s’envoyer des textos. Pour le reste nous étions restés prudemment dans l’ombre de nos chambres. La mienne était située dans un hôtel des plus modestes, mais j’aimais son ambiance paisible et l’odeur de cire dans les escaliers. Les autres membres étaient plus fastueusement logés.

Quand enfin, la lourdeur du jour a cédé du terrain, nous nous sommes retrouvés au Key West, établissement préfabriqué dont le seul charme était d’être posé sur la plage. La nuit tombait, la marée était basse. Nous étions dix ou douze, dont quelques figures inconnues. Aucun d’entre nous n’avait faim. Nous avons commandé des boissons rafraîchissantes, faiblement alcoolisées. Nous comptions nous rattraper sur la quantité. D’abord de la bière glacée, puis, sur une idée de Bob, du spritz : non pas cette honteuse concoction sucrée-amère à base d’Apérol, mais un honnête vin de région noyé dans de l’eau gazeuse. Peu après minuit, les serveurs somnambuliques nous ont mis dehors, et nous avons vidé notre dernier verre d’un coup.

En sortant de cette terrasse livrée au vent frais de la nuit, Lou a suggéré que nous allions prendre un bain nocturne. Il était évident à mes yeux qu’après cette longue conversation bien arrosée, nous étions un peu ramollis. L’eau, si chaude durant la journée, serait tiède comme du vin. D’autre part je n’adorais pas me mettre nu en public, même à la faveur d’une sorte d’obscurité. Mais on ne peut pas toujours se défausser sur le bon sens. Tout en marchant dans le sable, je déboutonnais mentalement ma chemise. Je n’en menais pas large. Enfin, il y aurait la pénombre pour dissimuler mon corps mal équarri, et le fracas des vagues pour couvrir mon essoufflement.

J’entendais derrière moi la voix gémissante de la directrice de théâtre. C’est elle, dans cette réunion de collectionneurs, qui prenait le plus de place. Elle parlait beaucoup, tout le temps, sans rien savoir, avec affectation. Elle avait cinquante-deux ans et jouait à la petite fille d’une façon effrayante.  En général, je peux être double en public, mais aucun des deux hommes en moi n’était sensible au charme d’une gamine quinquagénaire qui ne parlait en fait que d’argent. Bien sûr, c’était la femme du mécène de notre association. Il n’y avait aucun moyen de l’écarter du jeu.

La lune était pâle et fissurée comme une épave dans le ciel.

Nous venions d’atteindre l’endroit où le sable humide succède au sable sec. Nous remuions dans une très faible clarté. Les chaussures et les espadrilles tombaient sur le sol avec des bruits mats.

C’était mon tour d’y aller. De quitter le scaphandre. Je tirais sur ma ceinture pour dégager la pointe de la boucle. Mon pantalon a glissé à mi-cuisses. Autour de moi ils étaient une dizaine à se déshabiller dans la pénombre, en parlant fort. Je me suis dégagé des deux jambes en toile, j’ai posé sur mes chaussures le pantalon replié. Ma chemise est venue les rejoindre.

Je n’étais pas encore tout à fait nu quand j’ai senti quelqu’un très près de moi, quelqu’un d’entièrement vêtu : une femme, à en juger par son parfum. Silhouette petite et mince dont le chuchotement m’a fait l’impression d’une caresse :

  • Vous comptez vraiment vous baigner ?
  • Pas vous ?
  • Je ne sais pas.
  • Vous avez raison. C’est une idée stupide.
  • Mais vous y allez quand même ?
  • Trop tard pour reculer.
  • C’est vous qui détestez l’art chinois ?
  • C’est un de mes oncles. Un jour il a cassé un vase Ming, comme ça, exprès, pour s’amuser. Je n’étais pas encore né.
  • Lou vous en veut terriblement. C’est une collectionneuse de porcelaine chinoise, vous savez.
  • Je sais. Pauvre Lou. Pauvre Ming.

Elle a pouffé. Je ne parvenais toujours pas à comprendre qui c’était. Notre groupe était constitué d’une douzaine de personnes, toujours les mêmes depuis le début de notre séjour. Est-ce qu’elle était arrivée après les autres et nous avait rejoints dans le courant de la soirée ? Je n’étais peut-être pas observateur, mais cela paraissait curieux. Qui était-ce ? Je sentais qu’elle était belle. Si elle s’était trouvée avec nous au Key West, ça ne m’aurait pas échappé. Déjà, j’aimais sa voix, qui disait :

  • Je viens. Vous resterez avec moi ?
  • Dans la mer ?
  • Dans la mer.
  • Oui, bien sûr.
  • Alors tournez-vous.

Ce n’était pas l’obscurité complète : l’eau d’encre était restée phosphorescente à la surface, et certaines vagues, en se brisant sur la grève, jetaient de brèves lueurs blanches qui se répétaient de loin en loin.

J’entendais, malgré le souffle léger du vent, et les voix, et les rires, le frottement léger des vêtements de l’inconnue qui se défaisaient et tombaient sur le sable.

Il n’y avait plus qu’à y aller. Elle m’a pris la main. Nous nous sommes mis à courir, jusqu’à ce que nos pieds nus rencontrent la mer.

La déclivité rapide du sol avait quelque chose d’effrayant dans le noir. Au bout de quelques mètres on n’avait plus pied ; il a fallu se mettre à nager ; elle a lâché ma main. L’eau n’était pas froide du tout en surface ; mais plus bas, montant du fond sourd, les ondulations glacées s’enroulaient autour des jambes et les entravaient.

Sentir fourmiller sa peau moite et filer le léger alcool dans ses veines n’était pas désagréable, mais empêchait de se donner tout entier à la mer. Il y avait un héroïsme enfantin à fendre les flots au hasard.

Nous avancions ainsi, elle et moi, d’une brasse lente, et parfois nos doigts, en traçant leur sillage, se heurtaient. Je lui disais des choses pour la faire rire, en criant un peu à cause du ressac. Elle me répondait en peu de mots, concentrée sur la nuit. En tournant la tête vers elle, j’ai vu l’éclair de ses dents.

À un moment donné quand même, la force des vagues nous a séparés. Il a fallu avancer chacun pour soi.

En faisant quelques brasses vers l’horizon, on se sentait aspiré par le lointain extérieur. J’ai crié que je restais encore deux minutes, et puis qu’on pourrait se retrouver sans les autres pour aller prendre un dernier verre. Il me semble qu’elle a dit oui.

Je commençais à me réchauffer et tout en avançant paresseusement, la tête dressée au-dessus de la surface, je pensais à la douceur de la vie, et à la chance que j’avais de pouvoir encore aimer, et peut-être même, de pouvoir encore être aimé.

Lentement, doucement, je me suis retourné. La terre ferme était là, indistincte mais non pas invisible. Il suffisait de conserver un repère, en gardant un œil sur la ligne des hôtels illuminés, et on était à peu près sûr de retrouver son nord magnétique.

Pourtant, j’ai dû chercher longtemps avant de toucher du bout de l’orteil un paquet de vêtements, robe et chaussure, et à deux pas de là, de reconnaître le mien. J’ai essayé de me sécher un peu avec mes mains humides, sans résultat. Je me suis rhabillé en frissonnant, j’ai rassemblé les affaires de l’inconnue, et j’ai attendu au bord de la mer. J’ai attendu longtemps.

L’eau était sombre. Aucune tête n’y mettait une tache claire. J’ai crié, sans pouvoir lancer un nom dans la nuit, puisque je ne savais pas le nom, j’ai juste crié que j’étais là.

Quand il est devenu évident qu’elle ne revenait pas, il n’y avait plus grand monde autour de moi. La ligne du temps devenait confuse. J’ai heurté celui que j’appelais le mécène, et que tout le monde nommait Bob. Je l’ai reconnu à sa taille plus qu’à sa voix. Il a compris la situation mais elle ne l’a pas inquiété. Il était efficace dans son genre. Au téléphone, dans le noir, il a envoyé un message à tout le groupe. Nous nous sommes tous retrouvés dans le hall de l’hôtel.  Le compte a été vite fait. Il ne manquait personne.

J’ai recommencé mes explications. J’ai décrit notre rencontre. J’ai fait allusion aux poteries Ming, qui prouvaient que l’inconnue était de notre bord. Ils m’ont demandé comment elle s’appelait. Je n’en savais rien. À quoi elle ressemblait. Je ne l’avais pas vue. Où étaient les vêtements que je prétendais avoir tenus. Je les avais posés sur le sable, avant de trouver Bob.

Ils étaient fatigués. Ils avaient hâte de prendre une douche, un somnifère. Bob avait une façon de dire qu’il était certain de ma bonne foi, qui montrait bien qu’il ne croyait pas du tout à mon histoire. Il est vrai qu’elle n’était pas croyable. Il est vrai que personne ne savait très bien qui j’étais vraiment. Lou avait peut-être compris que j’avais inventé Jacques-Émile Ruhlmann.

Je suis retourné une dernière fois sur la plage, avec la torche électrique que j’avais empruntée au veilleur de nuit. J’ai cherché des traces de pas, des traces de vêtements. Je n’ai rien vu. J’ai lancé des signaux lumineux dans la mer. Ils se sont effacés aussitôt.

La disparition des vêtements me laissait un vague espoir. Elle était revenue. Elle s’était rhabillée. Elle était repartie comme elle était venue. Elle s’était évanouie comme un rêve.

Pas mort

Quand même, revenir dans cette ville, après si longtemps, c’était une épreuve. Retrouver à peu près intactes les rues, les façades, les averses, les rames de métro, les rives du canal, les voix enrhumées, montrait bien que le temps ne passe pas, qu’il ne veut pas passer. Il aurait fallu pour échapper à l’éternel présent bien plus que vingt-cinq ans d’absence : un véhicule spatio-temporel.

Ce café, bien sûr, avait été entièrement redécoré, le cuir était devenu du faux cuir, le marbre du faux marbre, mais il avait conservé tout son faste rococo. Il était accueillant, en un sens, malgré l’air brusque et distrait des garçons en long tablier blanc, très affairés à des tâches mystérieuses, dont aucune n’était le service des clients. Le style de ce café, c’était l’attente et la rareté des consommations. Je l’avais fréquenté, dans une autre vie, quand j’aimais le bruit et la fumée. Dans cette vie-ci, mes goûts avaient changé, mais j’étais content de me débarrasser de mon imperméable trempé, de m’asseoir près d’un radiateur aux crêtes de lézard, de faire défiler à deux pouces sur l’écran de mon téléphone les nouvelles du monde, les photos du dernier attentat.

Au bout d’un moment, j’ai eu soif, j’ai relevé la tête, j’ai laissé mon regard flotter dans la salle. Et mon regard s’est posé. J’ai aperçu, assis contre le mur du fond, le dos très droit, un vieil homme au crâne carré qui lisait un journal économique couleur de saumon fumé. La phrénologie et la finance se sont rejointes en un éclair. Elles m’ont fourni le nom de ce personnage cubique: Monsieur Julien.

Je me levais pour le saluer, mais le filin de la mémoire, continuant à se dévider, a ramené au grand jour un souvenir plus précis. C’était l’homme que j’avais ruiné. Il avait tout perdu à cause de moi. Tout. Nettoyé jusqu’à l’os. Le retrouver, trente ans plus tard, en état d’acheter un journal et de boire un verre de bière, faisait l’effet d’un miracle. J’ai réprimé mon élan, je me suis appuyé sur les coudes et j’ai basculé dans les images de notre première rencontre comme dans un tourbillon.

C’était vraiment une autre vie, alors, et un autre corps, et un autre moi. J’avais eu un beau-père, durant dix mois, le temps d’un mariage désastreux. J’avais gardé des relations suivies et affectueuses avec lui après mon divorce. Il était broker. Il m’avait initié peu à peu aux arcanes de sa profession.

J’avais pris feu pour les grands mouvements d’argent virtuel. J’envisageais même d’abandonner mes projets littéraires pour me consacrer aux délices de la bourse et à ses combinaisons sans fin. Contrairement à mon beau-père, qui se reposait sur son expérience, j’essayais de me familiariser avec de nouvelles stratégies financières. Dans ce domaine je lisais tout ce qui me tombait sous la main. Pire : j’avais parfois des idées, je prenais des initiatives.

C’est dans ce contexte que j’avais rencontré « Monsieur Julien », à l’étude notariale où il travaillait. Pour le divorce, il y avait les formalités habituelles. Julien avait traité le dossier. Je l’avais à peine regardé. Je ne savais pas que j’allais représenter, pour lui seul, le destin.

Comme clerc de notaire, Julien ne connaissait rien aux affaires de cœur. Pour autant il n’était pas dénué de psychologie, mais c’était une psychologie balzacienne, sans rapport avec le monde moderne. Il avait vu tant d’affections se perdre sous l’effet de la cupidité, tant de familles disloquées, qu’il en avait tiré une vision terriblement étriquée des conduites humaines. En matière de mesquinerie, rien ne peut me surprendre, disait-il en se massant les mains toujours un peu violacées. C’est précisément cette science qui l’a perdu.

Julien était frappé par mon manque d’âpreté, et comme sur ma fiche d’enregistrement, à profession, j’avais répondu : sans, il avait posé la question qui le démangeait. Je lui avais expliqué que je m’occupais un peu de bourse avec mon futur ex-beau-père, et aussi que j’écrivais. Il m’avait interrogé sur la bourse, et pas du tout sur l’écriture. J’avais répondu en trois mots. Et je n’y avais plus pensé. Lui bien.

Il m’a retéléphoné quelque temps plus tard. L’acte officiel m’attendait, si je voulais venir le signer. Les signatures n’ont pris que quelques secondes. Sa proposition, hésitante, sa demande, son souhait, comment dire ? a mis plus longtemps à venir sur la table. Il voulait que je l’aide à placer son argent. Quand j’ai eu tous les détails à l’esprit, j’ai dit que oui, j’allais m’en occuper.

Ça tombait bien, ou mal. Depuis quelque temps, je rêvais de mettre mes théories en pratique. J’avais convaincu mon ex-beau-père de proposer à certains clients ambitieux des opérations, plus juteuses mais plus risquées, que les montages classiques. Il résistait un peu. Ses clients lui venaient de province, il entretenait avec eux des relations presque féodales, il ne voulait pas que je les lui gâche. Mais je m’étais fait une grande idée des contrats à terme et des produits dérivés, qui en étaient encore un peu au stade expérimental, et je brûlais d’y convertir une nouvelle génération d’épargnants. C’était au tour de Julien de signer des papiers. Je revois son stylo blanc.

Avec les contrats à terme, on peut perdre une partie de son capital. Avec les produits dérivés, on peut en perdre la totalité. C’est ce qui était arrivé terriblement vite à Julien. Il était plein d’illusions sur les possibilités de faire fortune par personne interposée, et il me harcelait pour que je réduise les circuits d’achat et de vente, sans bien saisir que j’augmentais du même coup les risques dans des proportions infernales. Il a été nettoyé en trois salves. Tout s’est arrêté brutalement.

J’étais le vrai coupable du désastre. C’est moi qui avais convaincu Julien de se lancer sans filet dans une suite d’opérations follement imprudentes. C’est moi qui avais persuadé mon beau-père de laisser Julien doubler, puis redoubler la mise pour combler ses pertes, alors que le mur se dressait déjà devant lui.

J’ai été lui rendre visite un matin en compagnie de mon beau-père. Il avait droit à des explications. Il avait le sentiment justifié que nous ne l’avions pas suffisamment informé. Mais il nous avait fait jurer que nous lui ferions jouer le grand jeu et il l’avait joué. Pendant près d’un mois, il avait vécu à l’heure de Wall street.

Nous l’avons trouvé dans la cuisine de la villa élégante qu’il allait sans doute devoir revendre à tout prix. Nous lui avions apporté le dossier à son nom. Il s’est penché dessus, sa tête entre les nôtres. Avec un peu d’application, il pouvait suivre du doigt le mouvement croissant du vide, jusqu’au grand saut. Il a hoché la tête. Il a dit que c’était juste. Sa résignation était d’autant plus grande qu’en 1929, le frère ou l’oncle de son père, lessivé par le krach, en avait tiré les conclusions pratiques à l’aide d’un browning joujou.

Il nous a proposé une tasse de café en précisant que c’était du décaféiné. Sa femme l’a préparé devant nous, dans un grand silence, puis elle s’est attablée pour poser quelques questions. Nous répondions de notre mieux. Il y avait à peine de la place pour les huit jambes. Quand nous avons osé saisir nos tasses, le breuvage était froid. Cette double absence, de caféine et de chaleur, c’était vraiment échec et mat en deux coups.

Nous avons laissé le malheureux Julien prostré dans sa cuisine, tandis que sa femme refermait derrière nous, un peu plus fort qu’il était nécessaire, la porte d’entrée. Mon beau-père m’a jeté un regard tragique en chuchotant : « C’est la dernière fois que nous le voyons. » J’ai hoché la tête tristement. J’avais le même sentiment de fatalité. Je me souviens d’avoir rédigé cet après-midi-là, dans un buffet de gare, un petit poème d’espoir destiné au malheureux, pour le dissuader de mettre fin à ses jours. Je n’ai pas conservé le brouillon, je sais seulement que browning rimait avec credit revolving. Je l’ai envoyé avec un petit mot amical. On oublie toujours le pouvoir de la littérature, quand on évoque des questions financières. Trente ans avaient passé et Julien était vivant.

Le journal dont il tournait les pages révélait qu’il ne s’était pas guéri de son intérêt pour la bourse, ce qui était un comble. Et sa façon de vider posément sa bière témoignait d’un hédonisme intact. Son désir de vivre était-il invincible ? Ou les huit vers légers qu’il avait dû lire au milieu de son affliction avaient-ils joué leur rôle de contrepoids ? Son teint de prune et ses mains maquillées n’étaient pas plus marqués que quand il m’avait reçu derrière sa table de cuisine, si étroite et si lourde qu’elle semblait un carcan.

Il semblait avoir la cote auprès des serveurs. Il a réussi à obtenir un nouveau verre de bière, tandis que je continuais à me déshydrater. Mon imperméable était presque sec. Julien buvait avidement. Il était là, j’étais là, la vie ne nous avait rien appris de notable. Il lisait en clignant des yeux. Il avait eu le temps de guérir et surtout d’oublier le jeune homme arrogant qui jonglait avec les termes techniques et les pratiques nouvelles d’une bourse imprévisible. Malgré son apparence délabrée, son teint à faire peur et la mort si proche, dans ce café où Jean Cocteau, jadis, sur un pilier, avait dessiné une étoile, Julien a replié son journal avec un sourire. Il s’est levé. Il a marché vers la porte. Il semblait porté par une vague de bonheur financier.