L’Homme invisible

Enfant, bien sûr, je tenais à la société par un fil solide. Mes parents, mes écoles, la province y veillaient. Une fois libre, à dix-neuf ans, j’ai fait quelques pas dans l’inconnu et le fil a rompu sans effort. Je ne m’en vante pas.

J’ai su très tôt ce qui m’attendait : pas de famille, pas d’argent, pas de lieu à moi, pas de gloire, pas de poids, pas de sens. J’aurais une œuvre mais elle serait cachée. Je ne compterais pour rien ; même mon apparence physique s’effacerait, jour après jour, sous les yeux d’autrui.

Mon destin a toujours été de rester invisible. J’échappe au regard comme j’échappe au sens. A l’aéroport, si quelqu’un vient m’attendre, un attaché de presse, un correspondant, il a beau avoir de moi une description précise, il passe dix fois devant moi sans réussir à me trouver.

Je n’ai pas de personnalité véritable. Je n’ai aucun contour défini. Je ne suis même pas sûr d’avoir une terre natale. Lire, écrire m’ont toujours si bien occupé qu’il n’y avait pas de place pour une vie à moi.

Tout ce que j’ai appris de précieux est né de l’écriture, de la saisie de l’éphémère dans le flux sans fin d’un récit. Ce qui m’est venu par l’expérience directe n’a servi à rien. Bien sûr, il y a eu la première fois où j’ai tiré au fusil, où j’ai joui avec une complice, où j’ai nagé dans la mer. Mais cette première fois  ne s’est vraiment accomplie que plus tard, quand je l’ai transformée en bonheur ou en rêve, par la magie de la fiction. Entre-temps, j’avais cessé d’être le personnage d’une histoire véritable. Je n’étais plus que l’auteur : le témoin d’une vie inventée.

Peut-être que j’oublie au fur et à mesure ce qui m’est arrivé d’intime. Peut-être que mon passé est encore plus imaginaire que mon présent. Peut-être que je n’ai pas le sens du réel. Le sentiment de l’absence – celle des autres autant que la mienne – m’accompagne partout.

Vrai faux

En rentrant d’un long séjour hors d’Europe, j’ai vu dans toute sa force le grand bouleversement.

Depuis quelque temps, j’étais obligé de constater que le théâtre du monde subissait des transformations inouïes, et que la frontière entre la réalité et le rêve était moins nette qu’avant, beaucoup moins. Mais là, sur le vif, tout avait pris un vieux coup.

Les villes actives que j’avais connues dans ma jeunesse avaient été remplacées par d’excellentes reproductions grandeur nature, d’une minutie dans le détail telle qu’un géomètre s’y serait laissé prendre ; et l’imitation des odeurs et des sons était parfaite, elle faisait renaître les souvenirs d’enfance à chaque pas, à condition de fermer les yeux. En les rouvrant, bien sûr, on percevait la différence. Le faux a une texture particulière. On ne reconnaît pas une copie à sa patine mais à son empreinte.

Si vous poussiez la porte du café de Flore, par exemple, vous pouviez constater, avant même d’avoir vu le visage des figurants déguisés en consommateurs, que la barre de cuivre était un fac-simile. On ne pouvait qu’admirer une civilisation capable de réaliser de pareilles prouesses, même si cela ne servait à rien.

C’était l’époque où commençaient à se répandre les photocopieuses en 3D et où il était possible de faire naître d’une simple pression du doigt un objet inanimé – une tasse, une bague, un sabre de samouraï. Bientôt chacun pourrait matérialiser dans son salon des lampes signées, des chiens fidèles ou des prostituées virtuelles en ordre de marche. Une barre de cuivre dupliquée n’avait déjà plus rien d’étonnant.

Mais c’est toute la ville qui me semblait flottante : une technique supérieure l’avait régénérée, elle était devenue une réalité imaginaire et interchangeable, un territoire d’absence-présence. Désormais en marchant dans une allée des Tuileries ou sur les tapis d’un hôtel, on n’effleurait plus que des ombres de gravier ou d’idées chatoyantes. On naviguait quand même. La mémoire gonflait les voiles. L’intelligence des choses survivait à leur réalité.

Ma vie de fuite et de vitesse m’avait préparé à cet univers d’images continues et d’objets truqués. Je m’adaptais. Je rencontrais parfois d’autres êtres de ma sorte. Nous prenions des notes sur le monde d’avant. Nous connaissions des livres par cœur, des paysages, des guerres oubliées. Nous avions gardé un souvenir très vif du goût du vin. Tout était si récent que le vrai effleurait encore sous la surface. Il suffisait de gratter un peu, vraiment très peu, pour le faire jaillir.

 

Feux de camp

Le matin, mon premier réconfort est d’ouvrir les rideaux et de découvrir l’état de la lumière. Le second est de boire coup sur coup plusieurs bols de café âcre et fort. La suite, l’écriture, vient en douceur.

L’expérience m’a fait découvrir que dès qu’on loge hors de chez soi, le café devient un problème et la journée s’obscurcit.

Si on a passé la nuit chez des gens, il est difficile de déclencher leur machine à café à sept heures du matin. Par un raffinement de l’hospitalité, la plupart des cafetières sont branchées à moins de trois mètres de la tête endormie de vos hôtes, de l’autre côté du mur ou du plafond. Il faut donc attendre 9h, 10h, parfois 11h, pour voir paraître l’ombre de l’élixir noir : alors, le supplice entre vraiment dans sa phase active.

Ce qui vous attend, ce sera soit un pot de verre calcarisé, serti dans une de ces cafetières électriques à plaque chauffante qui transforment instantanément le meilleur maragogype du monde en eau de vaisselle tannique ; soit une tasse de Nespresso, satisfaisante, mais petite, qui ne sera suivie d’aucune autre, parce que le café empêche, dès le matin, les gens de dormir, et leur ôte l’idée que vous avez un métabolisme différent. Le coût des capsules et la difficulté de s’en procurer à la campagne vous font scrupule de vous resservir tout seul

L’hôtel, de son côté, impose un terrible dilemme : faire venir le petit déjeuner dans la chambre (mais alors la quantité de café qui vous est proposée sera congrue) ou le prendre dans la salle (mais alors, il vous faudra refaire signe au serveur chaque fois que vous en voudrez, ou accepter qu’on pose sur votre table l’instrument même de la destruction électrique du café torréfié) .Vous aurez le recours de traverser la salle et de faire la queue devant la machine de Nespresso, qui crachote à regret son filet bruyant.

La seule possibilité, qui ne vous sera pas offerte, sauf dans des palaces à l’ancienne, devenus rares, est de vous faire apporter un très grand pot de très bon café. Le sens de l’arithmétique vous fait alors constater que chaque gorgée coûte à peu près une semaine de vos droits d’auteur. Cette idée comptable vous gâche un peu la splendeur.

Le plus souvent, après un premier simulacre de café, vous partez à l’aventure, à la recherche d’un établissement charitable, qui dispose d’un percolateur et d’une réelle propension à servir les clients. Vous en trouvez. Vous êtes sauvé. Vous êtes perdu. C’est dans cette salle encombrée, bruyante, où règnent la musique et le sport télé, sur une petite table où se lit le nom des vainqueurs de l’étape, que vous rouvrez le travail de la veille, et la vivacité de l’inspiration matinale s’est dissipée. Bientôt, d’ailleurs, la source du café va se tarir,  c’est l’heure où les serveurs dressent les tables du déjeuner, dans un fracas d’apéritif. Le caféinomane renonce à obtenir une autre tasse, se lève. Une journée flottante l’attend.

J’ai connu cinq cents villes, des milliers d’hôtels, et plus d’aéroports que de jours dans l’année. Le café noir est mon port d’attache, mon fanal dans la brume. Chez moi, en Ithaque, tout est en place pour mon retour.

Pleine mer

Trouver une clé qui ouvre à la fois la porte du voyage et celle de l’écriture. Trouver un point de vue qui donne la vision du large sans perdre le fil un seul instant.

Ici, maintenant, je m’installe à la terrasse qui longe cette place provinciale et passante : lieu propice aux captations du temps visible.

Je n’y travaille pas comme dans mon bureau, mais comme sur un bateau, appuyé au bastingage, prenant des notes rapides, des photos à peine cadrées, et regardant défiler des pans de la ville sur la surface fixe du ciel renversé.

L’Equipement

La vie, même sédentaire, est une suite de missions urgentes : il faut un équipement approprié.

La semaine dernière, à Vevey, dans une galerie commerçante, je trouve des gourdes Sigg, légères, élégantes, froides au toucher. Elles sont munies, non de ces honteux bouchons en plastique prévus pour sucer l’eau, mais de simples papillons de métal qui se vissent à deux doigts. Sucer l’eau, comme un loup, au lieu de la faire couler dans sa gorge, est un de ces petits gestes par lesquels s’installe, jour après jour, une nouvelle animalité.

J’achète dans le même mouvement une lampe de poche de l’armée suisse, un couteau de chasse, une besace de ville transformable en sac à dos. Et un flacon de comprimés contre le sommeil.

Ils rejoignent les jumelles, le téléphone de rechange, le masque, la carte de crédit, dans le tiroir spécial de mon bureau : une sorte d’autel vôtif au dieu de l’aventure.

Ce matin, j’entre à l’hôpital. Rien de grave, une petite blessure de guerre. L’anesthésiste, le chirurgien m’attendent. Je vérifie le contenu de mon sac. Je pars.

 

Vite!

J’aime la vitesse de toutes mes forces. Ce n’est pas un amour partagé.

Depuis l’enfance, j’ai toujours entendu en dire du mal.

Autour de moi, il n’était question que de ralentir, de revenir aux fondamentaux, de manger slow food, de prendre le temps. Prendre le temps : c’était une illusion incroyable. En réalité, c’est le temps qui nous prenait.

Les gens avaient fait allégeance à la lenteur. Bien entendu, ils l’ignoraient. Ils avaient des voitures puissantes, des métiers bousculés, des missions lointaines, des objectifs à atteindre. Ils vivaient quatre à quatre. La mobilité leur tenait lieu de boussole.

Ils aimaient à répéter que tout était trop rapide, que le monde devenait incontrôlable, qu’on allait droit dans le mur. Mais chez eux la vitesse n’était qu’une façon de parler pour qualifier le stress et la bougeotte : rien à voir.

Dans l’ensemble, ceux que j’ai entendus se plaindre d’aller trop vite se vantaient : ils n’étaient pas rapides, ils étaient agités. Ils n’étaient pas actifs, ils étaient somnambules. Ils dormaient les yeux ouverts.

J’ai pris mon parti de ce malentendu. Je l’ai même favorisé, à mon corps défendant. Paresseux, lointain, fuyant le sport et les compétitions, n’exerçant aucun métier stable, avec mon physique massif d’ours, je donnais quelque apparence de l’hibernation.

Mon secret, c’est que j’identifiais la vitesse à la littérature, et rien d’autre ne comptait pour moi.

J’avais, je l’avoue, un culte pour Napoléon : foudre de conception, de décision, de réalisation jamais égalée, ni avant, ni depuis lors. En 18 ans, le travail de dix vies, au galop.

Ce qui me poussait à aller vite, à décider vite, à changer vite, ce n’était l’impatience, c’était l’esprit de suite. Je voulais voir le résultat des métamorphoses du jour.

Entre le moment où une idée me venait, si simple soit-elle: lire un livre, louer une maison,  retrouver un paysage, signer le poème, reconstituer le moment parfait de la veille, prononcer le mot amour – et son accomplissement, il fallait qu’il n’y ait que le temps organique de la respiration. Il fallait que l’idée première soit la musique de l’action. Seule cette vision d’ensemble, aussitôt mise en marche, me donnait le sentiment d’exister.

Je ne cherchais pas à ralentir le temps, il était bien assez lent ainsi, mais à accélérer les enchaînements, pour laisser l’avenir derrière moi.

J’étais décidé, par tous les actes de ma vie, à gagner le désordre de vitesse. Le désordre du monde et le mien.

Je ne fonctionnais que par ellipses. Je n’aimais dans la vie que les raccourcis. Les raccourcis.

 

 

 

Style Vénus

La beauté des femmes, pour que je la reconnaisse comme une chance de bonheur, a besoin d’un incessant réglage rétinien.

Les visions qui déclenchent en moi l’appel du large ne se ressemblent pas entre elles. Le passé ne coïncide pas vraiment avec le présent.

Le désir est le seul critère. Avec lui, il faut payer cash. Tandis que l’amour ne veut rien dire de sérieux. Il garde toujours quelque chose d’imprévisible : une botte secrète, un coup bas.

J’ai eu la folie les filles à longues jambes et à seins menus. J’ai adoré les petites rondes et blondes. J’ai brûlé pour des femmes mûres et rieuses, pour des lycéennes, pour des trentenaires à lunettes. Je suis passé des fragiles aux autoritaires, des indécentes aux pudiques. Il y a eu aussi quelques collectionneuses, qui m’ajoutaient à leur collection pour pas cher.

A chacun de ces styles de femme correspondait en général une étape de ma vie : parfois un livre que j’écrivais, parfois une maison que je quittais, ou un voyage, un cours, un emploi. A chaque âge a répondu un visage et une voix.

Tandis que peu à peu je m’éloignais des impatiences de ma jeunesse, par crans successifs, pour avancer vers nulle part, ces rencontres se raréfiaient, ou devenaient relatives. Et puis un jour, il y a eu une sorte de cristallisation.

C’était juste avant de devenir père pour la première fois. La femme qui portait mon enfant a incarné à mes yeux l’idée de la perfection physique. Avec elle, j’ai eu l’impression de trouver la forme parfaite et pure du désir éternel.

Ce n’est pas que les autres formes de la beauté aient cessé de me plaire : où irions-nous ? C’est que celle-ci les surpassait et les réunissait toutes. Je me souviens de ma surprise, de mon enchantement. Les femmes enceintes portent le présent et l’avenir dans le même corps opulent et radieux.

Désormais, leur splendeur me frappe sans cesse, partout. Elle me foudroie au passage. Ce foudroiement est à sens unique. Les femmes qui attendent la naissance d’un enfant ont autre chose à faire que de s’encombrer d’un écrivain maladroit, lourd et vieillissant, qui n’a reçu en partage aucun charme magique. Mais le rêve éveillé est une musique qui n’a pas de fin.