Le Puzzle du ciel bleu

Pour un écrivain, son enfance, sa jeunesse, sa vie n’ont pas une réalité fixe: il les a trop souvent réécrites pour que le souvenir qu’il en reste soit autre chose qu’un rêve. Le passé est devenu un palimpseste, un texte continu qui recouvre les bribes d’un manuscrit initial presque entièrement effacé. La mémoire, quand elle veut y retrouver un détail, a désormais affaire, non aux souvenirs directs, mais aux souvenirs de souvenirs.

Si on cherche à comprendre ce qui s’est réellement produit, à un moment donné et lointain de son existence, aussitôt les détails les plus précis et les plus réels sautent à l’esprit. Mais ils n’ont pas grand-chose à voir avec une captation objective : l’écrivain relie simplement, en remontant le cours du texte et du temps, l’expérience intime aux bribes d’une vie qui n’a pas vraiment été vécue. Ou si elle a été vécue, ce n’était pas par lui, mais par son double.

Il s’agit d’un reportage imaginaire à travers l’inconnu.

L’écriture possède une vaste mémoire du monde. L’écriture, pas l’écrivain. L’expérience de l’écriture est plus précise, plus sensible et plus près du cœur que l’image rapide et fissile du court moment mortel que nos yeux, peut-être, ont capté. Et on ne peut jamais, jamais revoir ce qu’on a vraiment vécu : il faut un effort d’invention pour rattacher à la forme actuelle du monde, au déroulement de son histoire, le minuscule déclic initial.

L’écriture consiste à reconstruire le réel pour atteindre à un état de vérité de soi-même qui dépasse et comble ce qui était, de toute apparence, une vue fausse, une illusion. Elle ramasse au hasard de l’imaginaire (et plus rarement, de la mémoire sensible), des fragments de toutes formes, pièces d’un puzzle aléatoire, pour reconstituer, dans sa permanence, dans sa sérénité, un reflet de ciel bleu.

Ce ciel bleu, bien sûr, n’existe pas.

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Attaque

Sérieusement parlant, on ne sait pas toujours très bien quand on vit. L’espace temporel dans lequel se déroulent nos existences ne se limite pas aux données brutes de la biologie et du calendrier. Notre capacité à fonctionner à l’intérieur d’une époque donnée, la nôtre, est loin d’épuiser toutes nos virtualités. La conscience est multiple et son champ de représentation excède le cadre du présent.

De même l’ensemble de nos gestes et de nos actions ne s’inscrit pas sur le seul écran de la perception directe. La mémoire, dans son ressac infini de trajectoires possibles, fait surgir en nous des univers que nous n’avons pas parcourus physiquement, et dont nous n’avons qu’une expérience imaginaire. Ils n’en sont pas moins très prégnants. Ils constituent pour nous des superpositions du temps qui se combinent et élargissent notre expérience du monde, et plus encore, son usage.

Ces perspectives synchroniques nous évitent de nous diluer dans la modernité.

Notre éducation, nos lectures, notre circulation dans le monde, notre connaissance de l’Est et de l’Ouest, créent en nous un désir de maîtrise et d’accomplissement que la réalité immédiate est impuissante à combler, et qui laisse à l’abandon un large champ d’attentes et d’urgences, à commencer par le bonheur.

Le futur, qui n’est pas l’avenir mais l’intériorisation de l’avenir, est notre meilleure arme contre l’idéologie moderne du malheur.

Où vivre, où trouver l’espace et le style d’existence qui conviennent à nos besoins profonds, sinon dans le temps ? Et comment rattacher sa vie présente à d’autres strates du temps ? Ce sont des questions qui ne peuvent trouver de réponse dans l’actualité. Vivre en une seule dimension temporelle est réducteur, et du reste impossible. Si j’étais condamné à ne vivre qu’en 2016, avec mes seuls souvenirs personnels et intimes pour tout espace mental, une sorte de claustrophobie s’abattrait sur moi, l’autisme me conduirait au déni de réalité : nulle part.

Je cherche d’autres formes d’inconnu à explorer.