La case départ

À plusieurs reprises, dans ma vie si sage, j’ai refermé mes cahiers et mes livres, j’ai donné à mes proches des prétextes vagues et je suis parti. Souvent, je venais de recevoir un appel. Pas toujours. Je partais pour peu de temps, moins d’une semaine. Je ne disais pas où j’allais. Je m’arrangeais pour brouiller les pistes.

Je n’étais ni enquêteur, ni spécialiste, encore moins honorable correspondant. L’argent, l’appartenance, l’idéologie pacifique ou guerrière ne jouaient aucun rôle dans ces activités parallèles. C’était pourtant des contraintes véritables : je n’avais pas vraiment la possibilité de m’y dérober.

Il s’agissait, chaque fois, d’effectuer un petit voyage, de me rendre dans des pays dont je ne parlais pas la langue, pour rencontrer des gens que je connaissais à peine, pour essayer de modifier, au moins pour une personne, le cours fatal des choses.

Je n’avais pas de feuille de route, ni de résultats prévisibles dans mon collimateur. Je suivais les chemins du vent. Personne ne m’avait forcé. Personne, dans un bureau ou sur le banc d’un tribunal ne me ferait de reproches, quoi qu’il arrive. Personne ne pouvait juger si j’avais gagné ou perdu.

C’était des missions que je me donnais à moi-même, que je commençais à l’aveugle, que je finissais quand je n’en pouvais plus. Mais je ne me croyais pas libre pour autant. Je rêvais de faire quelque chose de ma vie, et de servir à quelque chose ou à quelqu’un. Toutes les fois que j’ai échoué, j’ai eu un terrible sentiment de perte. Toutes les fois que je suis revenu les mains vides, j’ai eu du mal à me consoler en me disant qu’il restait l’écriture, pour rejouer ma chance une seconde fois.

J’ai donc glissé entre des portes entrouvertes, dans des couloirs dallés, le long de chambres au lit défait, sans courir de grands risques ni faire de rencontres bouleversantes. Je ne croyais pas vraiment aux voyages. Je n’attendais pas vraiment l’aventure. Je ne cherchais pas à édifier ma vie sur des émotions fortes. J’étais mû, simplement, par la curiosité, et par l’idée toute simple qu’un écrivain doit parfois vérifier par lui-même que le monde n’est pas une légende.

Les plus romanesques de ces épisodes n’ont pas été les plus réussis : une fois, j’ai reçu une arme soigneusement camouflée dans un paquet qui m’attendait à la réception d’un hôtel ; je l’ai restituée quatre jours plus tard, sans m’en être servi ; elle m’encombrait si fort que j’étais sur le point de la jeter dans la Vistule, quand j’ai enfin pu la rendre. Une autre fois, j’ai échangé deux coups de poing avec un suiveur trop curieux, mais c’était juste un ivrogne cinéphile. Une autre fois, une blonde un peu vamp m’a abordé dans l’escalier, la cigarette en bataille, mais elle s’est découragée en voyant que je n’avais pas de feu et que je ne savais pas dix mots d’allemand.

Une fois, quand même, j’ai été conduit au commissariat, pour m’être trouvé dans un mauvais lieu au mauvais moment. Mais ils m’ont relâché avec des excuses quand ils ont su que je n’étais pas journaliste.

À chacune de ces aventures, j’ai connu, au fil de la route, un sentiment d’urgence et de nécessité, qui m’arrachait à l’inutilité des jours. J’entrevoyais, l’espace d’un instant, l’éclair blanc de l’absolu.

Ces épisodes vécus trop vite promettaient de devenir des romans véritables. Mais comme pris de vertige, ils se sont arrêtés au bord du drame.

Je n’ai au fond aidé personne et je n’ai jamais rien empêché. J’ai remué des émotions qui n’étaient pas les miennes, mis mon nez dans des affaires qui ne me concernaient pas, avançant au jugé, attendant l’instant de la révélation.

À la fin je me retrouvais à la case départ, alors que la partie était si bien engagée.

Je m’interroge : est-ce moi qui ai eu peur d’aller jusqu’au bout ? Est-ce la vie qui ne finit jamais les histoires qu’elle a commencées ? Qui écrit ? Moi ou la vie ?

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L’éducation moderne

Nous avons vu de nos yeux une nouvelle Chute : la fin de la civilisation des livres et de la vie privée, déguisée en avenir plein de promesses. Nous avons vu naître et grandir une révolution culturelle qui vise à effacer le passé, à gommer les différences et à créer l’homme global. Nés dans la deuxième partie du XXe siècle, nous avons assisté à cette mutation. Nous en avons suivi toutes les illusions et toutes les nuances.

Nous sommes organisés pour survivre. Les circonstances s’y prêtaient. D’abord, parce que nous ne sommes pas seuls : deux générations vivantes sont encore rattachées par l’enfance au monde d’avant ; ensuite, parce que les choses ne s’effacent pas d’un seul coup mais par pans successifs, permettant notre propre adaptation, et tous les réglages rétiniens nécessaires. Nous ne sommes pas assez vieux pour être les derniers, ni assez crédules pour nous rendre sans combattre.

Surtout, l’équipement moderne de la culture favorise les arches de Noé. Pour des gens qui ont appris à écrire au stylo, à lire sur du papier, à remplir des fiches dans les bibliothèques, à faire la queue à un guichet pour acheter des billets d’avion ou de train, l’ordinateur et ses connections mondiales a été une aubaine absolue. Fini les souvenirs sans preuves. Fini de se ruiner au téléphone pour entendre deux minutes par jour la voix d’un être cher et lointain. Fini d’accomplir des périples pour voir les détails d’une toile mal reproduite en noir et blanc dans des livres d’art. Avoir un pied dans l’humanisme et l’autre dans le flux du XXIe siècle rend possible l’autarcie intellectuelle et matérielle, dans des proportions quasiment fabuleuses.

Mais cette opportunité est surtout le fait de ceux qui combinent une culture classique avec des instruments contemporains. Elle est une aubaine pour les voyageurs temporels, qui disposent d’une tradition séculaire pour circuler dans l’univers de l’immédiateté.

Peut-on prolonger cette tradition, et transmettre les savoirs d’hier à de nouveaux venus, sans contrarier leur prégnance au monde d’aujourd’hui, sans en faire des êtres un peu décalés, en porte-à-faux avec leurs congénères, et en difficulté dans les formes actuelles de l’existence sociale ?

Je me suis posé ces diverses questions à propos de mes enfants, nés bien après la Chute, et dont l’éducation nous incombe, à ma femme et à moi. Dans leur jeune âge, tout était simple :  il suffisait de leur parler, de leur faire la lecture, de voyager un peu, d’évoquer l’Histoire, d’écouter de la musique, tout cela sans intention particulière, et même sans préméditation. Rapidement, ils ont fait preuve d’une réelle affinité avec le langage et tout ce qu’il véhicule : le sens des nuances, l’expérience du monde par anticipation, et les liens de cause à effet.

Puis, quand ils ont grandi et qu’ils sont sortis du premier âge, il a fallu prendre quelques décisions. Quelle école, pour quelle formation, pour quelle profession, pour quel mode de vie ?

En choisissant de les élever « à l’ancienne » (littérature, français, latin, histoire, livres papier, jeux de langage, exercices plutôt que sport, anglais langue étrangère, calcul mental, éloignement des questions d’argent, agnosticisme religieux et école catholique, amour de la campagne, goût du vrai chocolat) est-ce que je me faisais plaisir, en leur offrant le même éveil au monde que j’ai reçu, au risque de moins bien les équiper pour le new struggle for life ? Ou est-ce qu’au contraire, je leur donnais les outils dont dépendent tous les autres, en leur apportant du même coup quelques instruments pour jouir plus souplement de la vie ? J’ai répondu en faveur de l’humanisme et d’une culture à double détente : mais je n’ignore pas le handicap qu’ils peuvent en retirer aussi, en termes de compétition.

Canapé

Elle m’avait demandé de venir et j’étais là.  Je ne la connaissais que par parents interposés, et ces parents étaient morts. Pourtant, j’ai reconnu dans ses yeux un éclair noir et rapide qui avait marqué mes premières années d’adolescence. Ce regard était celui d’oncle Camille. J’avais eu le temps d’oublier la crainte qu’il m’inspirait. Mais il y avait sans doute quelque chose d’héréditaire dans la brève lueur méchante que cet oncle un peu fou jetait sur moi, chaque fois que je me retrouvais en sa présence, dans sa ferme-château pleine d’odeurs.  C’était sa marque héraldique.

Il avait transmis cette particularité oculaire à son fils, un triste joueur de golf, qui à son tour en avait fait profiter, bien malgré lui, sa fille unique, que je voyais pour la première fois. Ou plutôt la seconde : j’avais dû la croiser quand elle avait huit ans et qu’elle vivait en Suisse, lors du dîner de chasse annuel où l’oncle Camille invitait des gens qui comme mon père, n’avaient jamais tenu un fusil de leur vie. Ça ne comptait pas.

Elle me fixait d’un air mécontent qui contrastait avec les mots de bienvenue qu’elle prononçait, et avec ses compliments sur mes livres, qu’elle n’évoquait sans doute que par ignorance. Je ne doutais pas qu’elle allait passer sans transition aux choses sérieuses, et je n’étais pas impatient. Mais je n’aime pas discuter debout, à cause de l’éternelle disparité des tailles ; j’aurais voulu m’asseoir dans le beau canapé blanc que j’apercevais dans la pièce voisine, toute baignée de lumière.

Elle s’est mise en marche lentement, tournée vers moi et sans lâcher le fil. Elle insistait sur ma notoriété, et je ne pouvais pas lui répéter toutes les trente secondes que j’étais parfaitement obscur. Nous étions à présent au milieu du salon, et elle ne se décidait toujours pas à s’asseoir. Ce qui me frappait le plus était l’air de contentement et de puérilité répandu sur son visage banal, un peu mongolien. Son regard a soudain viré : on y était.

Elle s’est laissée tomber de tout le poids de ses fesses sur le canapé en daim blanc.  J’ai pu l’imiter, avec un léger décalage, une sorte de ah de temps. Ainsi nous nous sommes retrouvés côte-à-côte, tournés vers le mur crème, au milieu duquel pendait un petit tableau graphique imité de Balthus.

  • J’ai voulu te voir à cause de ton réseau, a-t-elle dit d’une voix ferme – une voix de femme d’affaires.
  • Mon réseau… tu sais…
  • Je n’ai pas confiance dans les marchands d’art. Et je dois rester discrète, tu comprends pourquoi.

Non, je ne comprenais pas mais je n’avais qu’à attendre encore un peu. Pour me donner une contenance, je fixais le petit tableau bleu et marron, légèrement de travers me semblait-il.  La lumière écrasait les contours, mais on voyait bien le mat et le plat de la figure centrale.

  • Tu vas pouvoir m’aider à trouver un amateur. Je me trompe ?
  • T’aider comment ?
  • Arrête ! Je me suis décidée à vendre ce tableau. Il vaut cher.

Je me suis redressé à demi, penché vers le mur, et ce que j’ai vu m’a suffi. Je me suis levé d’un coup de rein. J’ai été me coller contre la toile. Je n’avais pas de certitude pour la signature, d’ailleurs je ne m’y connaissais pas. Mais elle, je l’ai reconnue, la petite fille de huit ans :  nue, hiératique, posée sur un canapé immuable, elle me fixait de son air grave et méchant.

Maintenant

La résistance a toujours existé. Chaque fois qu’il y a eu des gens qui voulaient organiser leur vie pour être libres et rester vivants, malgré le poids des contraintes, ils résistaient, indubitablement.  Mais ces contraintes ont fort augmenté depuis une dizaine d’années. Elles se dotent peu à peu des moyens d’exercer un contrôle absolu. La ressource habituelle des temps difficiles, qui est pour un individu d’être impénétrable et de garder ses pensées pour lui, n’est pas assurée de durer toujours. Lire dans les pensées – non pas les deviner ou en surveiller les effets, mais vraiment les lire – est à la portée de nos proches descendants. Et on peut être sûr que tout ce qui est en germe arrive, et que tout ce qui existe est assez vite utilisé.

Nous serons cent pour cent traçables d’ici vingt ans. Il ne sera plus possible de jeter nos téléphones et nos cartes à l’égout pour échapper un instant au regard. Une puce initiale, présente dans chaque corps humain, nous rendra phosphorescents pour toujours.  La modélisation de nos cerveaux prendra un peu plus de temps, mais leur numérisation est déjà à l’étude.  Ce n’est pas pour tout de suite, mais c’est pour ce siècle, le XXIe.  Comme c’est le siècle au cours duquel je mourrai, je ne le regarde pas comme une planète lointaine. Chaque jour de la vie présente fournit des previews de notre soumission. C’est un film que je n’aime pas.

Je ne crois pas que le bon sens des hommes, ou les vertus imaginaires de la démocratie, nous protègent de cet avenir si présent. Les apprentis sorciers qui gardent le monde sont prêts à céder les clés à de nouveaux propriétaires.  L’intelligence artificielle est sur le point de faire son entrée dans la cour des grands. Elle est prévue pour exercer toutes les tâches humaines, et pas seulement les subalternes ou les contraignantes. Elle est prévue pour nous seconder : mais elle a pour fonction de nous remplacer.

Tout a commencé. Nos craintes d’avenir sont à jour. Il n’y a plus de science-fiction véritable. Le prédictif et le visible montrent la même chose. Le futur est la forme accélérée du présent.

Je marche, je mange, je lis, j’écris, j’aime, je voyage, j’achète, je vends, je parle, je dors.  Comme ont toujours fait les humains, depuis la nuit des temps.  Je pense, je choisis, je trouve, j’imagine, je cache. C’est une spécialisation beaucoup plus éphémère. Tant qu’elle est en phase active, elle invente et réinvente une liberté provisoire, mais le jeu finira par casser.  C’est le jeu de la résistance, du maquis. Il est sur le fil de la réalité. Mais il fournit des ressources et des pistes. Et il donne une grande envie de s’en servir, maintenant.