Gallica

Nous autres, Français de l’exil, nous ne savons pas si nous regagnerons un jour la planète-mère. Mais nous nous arrangeons pour emporter, partout dans la galaxie, la vraie langue natale.

J’ai vécu plus de la moitié de ma vie hors de France. Cet écart n’a jamais eu la moindre influence sur ma géographie intime. Je regardais par la fenêtre ou par le hublot : je voyais la France, à perte de vue.

L’idée que la France contient le monde, et non le contraire, est évidemment intenable, mais je ne l’ai jamais lâchée. Partout où j’ai habité, c’était en France. Et le monde entier y avait sa place. Parfois bien sûr, il fallait un sérieux réglage rétinien pour faire surgir la France de Hong-Kong ou de Bagdad. Mais l’accommodement de l’œil finissait par s’accomplir. Le dessin de l’Eden, le feu de l’Histoire, le rire d’enfant du premier jour, couraient de case en case sur la marelle planétaire.

À l’occasion, un incident de parcours provoquait l’atterrissage brutal. J’étais obligé de dévisser le casque de mon scaphandre spatial. Naufragé en territoire inconnu. Je me sentais devenir étranger à moi-même et à mon sang. L’ondulation des paysages familiers prenait une tournure fantastique. Je clignais des yeux.

Pas de doute, j’étais ailleurs. Cette pagode, ce rire, cette barbe, cet oiseau, cette rivière, cette jupe, ce ciel pas du tout poitevin, ne laissaient aucune place au rêve.  Il allait falloir parler une langue dialectale, boire du thé dans une tasse sans anse, conduire à gauche, planquer ses armes et ses lois, aimer en lunettes noires, dormir sans oreiller, danser sans accordéon.  Il n’y avait pas le choix, tant pis, en avant la musique. Trois petits tours. Vite et bien.

Ma nonchalance et ma vitesse ont été des pavillons claquant au vent mauvais ; et les larmes que je versais en voyant les malheurs de ma patrie, de l’eau et du sel de France.

Quand le plaisir jaillissait, au fil de mes amours, quand coulait le foutre tutélaire, je savais bien que la substance qui sortait de moi était ma langue ; elle fécondait le vide autour de moi.

Tout cela, bien sûr, passait inaperçu. J’avais aussi peu l’air que possible d’un citoyen hexagonal. Je n’aimais que la vitesse et la pureté. Je n’étais pas Français d’un autre temps, mais d’aucun temps.

Je me souviens qu’enfant, quand je revenais de l’école, et que le train entrait en gare, je levais les yeux de mon livre et j’apercevais le nom de la ville sur les panneaux du quai : Louvain. Je reconnaissais les sept lettres de ce mot, et le A, le I, avec leur son clair, me disaient que j’étais arrivé. Or, ce souvenir est un mirage. Depuis longtemps, le français était interdit à Louvain, traqué, et aucun panneau ne pouvait plus porter ce mot-là.  Partout s’affichait Leuven, la version flamande officielle. En vain, pour ce qui me concerne. Je crois n’avoir jamais lu le mot de Leuven. Je rectifiais mentalement. Chaque fois que c’était nécessaire, je lisais Louvain : et le O, le A et le I se dessinaient devant moi sans aucun fléchissement. Les lettres ont une couleur secrète. Ces trois-là étaient les couleurs de mon drapeau.

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Les greniers

La jouissance que j’éprouve à tirer de moi, et non de mes lectures, l’imagerie dont mes livres sont faits, est ce qui ressemble le plus au bonheur.

Dans les profondeurs de ma préhistoire, il y a des étagements d’époques, de rencontres, d’aventures, qui constituent une caverne aux trésors, ou plutôt un grenier fourre-tout, dans lequel je puise au gré des besoins de l’écriture, au fil des associations d’idées.

Souvent, je m’émerveille de retrouver ainsi les vestiges d’une vie qui n’était vraiment pas mon genre, et que pourtant je ne peux pas nier : oui, c’est vrai, je me souviens d’avoir pratiqué la spéléologie et la plongée sous-marine, et même l’équitation (j’avais un jument nommée Tiphaine), d’avoir participé à des tenues maçonniques à Bucarest, d’avoir parlé de Montesquieu avec Salman Rushdie, d’avoir intercepté et vendu une édition originale d’Une saison en Enfer, d’avoir été l’amant d’une étoile montante de la scène, d’avoir eu une certaine aisance à l’escrime, d’avoir ruiné un homme nommé Maurice avec mes conseils boursiers, d’avoir dîné avec Lanza del Vasto et Jacques Derrida (ces noms ne disent plus rien à personne, mais ils étaient des monstres sacrés, auxquels je n’avais d’ailleurs rien à dire), d’avoir bavardé avec un survivant du Titanic, réalisé un film érotique, entrevu les ruines de l’Atlantide – pour m’en tenir à quelques détails qui n’ont pas besoin d’attendre la prescription légale.

J’ai aussi vu les chefs-d’œuvre de la peinture rupestre avec des yeux d’avant mes yeux – dans la grotte de Lascaux, la vraie, que je visitais avec mes parents et mes sœurs : or je trouve sur internet qu’elle a été fermée en 1963. L’expérience commence à remonter aux premiers âges.  Je sens encore le vent coulis du passé sur mes genoux nus et l’odeur de champignon qui flottait autour de nous comme un drapeau.

 

L’âme, le corps

Comme souvent, après une sieste, dans la langueur d’un après-midi d’automne, le retour de l’écriture garde quelque chose du faste des rêves. Derrière les yeux grands ouverts,  un flux serré d’images mobiles continue à défiler.

L’âme est absente, le corps presque trop présent.

Il suffit de renoncer aux précautions de la mémoire, d’ouvrir toutes grandes les vannes : d’une seconde à l’autre, on se retrouve immergé dans un milieu hostile et joyeux, la vie.

La lave des souvenirs précis monte en moi : attaque d’un chien dans le parc, voyage aérien mouvementé, yeux effarés de la voisine, goût d’un fruit et d’un baiser, rafale de mauvaises nouvelles, solitude de l’amitié, déchaînement de la nature sur le vitrage immobile du jardin, morsure des amours clandestines, randonnée dans la montagne, derniers jours d’une amie leucémique, soirée de fumée sur une terrasse en plastique, staccato des langues étrangères, échange photographique Whatsapp avec un lecteur lointain, dénuement d’une famille après un incendie, descente spéléologique vers des peintures rupestres, visite de repérage dans une île grecque pour le compte d’une société de cinéma, vacarme et cris dans un café: tout cela, comme un tourbillon au ralenti, constitue le véritable vivier des poèmes à venir.

L’automne revient. Il me donne le besoin de toucher le réel avec mes mains vides. C’est une saison abstraite, sensuelle, amère – elle partage la vie en deux comme un miroir. Les âmes se détachent et filent tout droit vers leur cible. Les corps se densifient, se durcissent, et sous le dôme du ciel gris-rose, deviennent épais comme des murs.

 

Le petit dieu du téléphone

Si je cherche un lien entre l’amour et la poésie, j’en trouve un, tout de suite : le téléphone. Il a toujours sonné au bon moment. Tout prenait naissance juste avant ou juste après un appel. C’était le déclencheur intégral.

Au début, je ne voyais pas le rapport. J’aimais. J’écrivais. Les téléphones étaient des objets utilitaires. Trois variables indépendantes. J’ai fini par comprendre le jeu secret.

J’avais remarqué que la présence de la mer, le vent du Nord et surtout, une grande mobilité sentimentale, étaient de nature à ramener l’écriture au-devant de moi. Il était curieux de noter que le fait d’être heureux ou malheureux en amour avait moins d’importance que les saillies du téléphone au fil de mes histoires de cœur : cet appareil domestique devenait le cristallisateur de l’intensité magique que j’aimais.

Je savais toujours quand il allait sonner et on peut dire que la poésie naissait des ondulations de cet appel et de cette voix que je n’avais pas encore entendue. J’écrivais un poème, ou plusieurs, je me demandais vaguement d’où cela venait. Sonnerie. Je décrochais le téléphone sur la commode ou dans la poche de mon imperméable trempé et soudain, c’était là, entièrement là. Le poème était né du souvenir de l’amour qui n’existait pas encore, du rendez-vous qui ne serait pris que plus tard.

Les premiers appareils qui ont sonné pour moi avaient l’air de gros scarabées : pesants, tapis, sournois, d’une brutale noirceur animale, portant sur leur carapace en bakélite une fine crête dorsale. Puis sont venus les téléphones mobiles, avec ou sans antenne, qu’on trimbalait d’une pièce à l’autre en veillant à ne pas trop s’éloigner du bloc central. Les téléphones portables apparus plus tard sur le marché fonctionnaient selon leur bon plaisir ; il ne fallait pas leur demander une captation dans le désert. Et en outre ils ne servaient qu’à appeler et à entendre, ce qui paraît archaïque, mais qui était charmant, car ce qu’on entendait, c’était de douces voix. Ils ressemblaient beaucoup à des livres de poche, en plus gros et en plus lourds ; on pouvait les porter sur soi, bien sûr, mais ils ne se laissaient jamais oublier. Leur poids vous tirait vers le fond.

Les appareils courants modernes, plats et sans écorce, se glissent entre deux pages et veillent sur le texte endormi. Ils parlent moins souvent. Ils textent plus souvent. Mais c’est toujours un appel en puissance. Un téléphone n’est jamais loin de sonner.

J’ai mis longtemps à écrire des poèmes. Plus longtemps encore à les publier. Ce que j’essayais de faire me paraissait confus, le résultat inaccessible. Les conditions d’apparition de la poésie ne devaient rien à l’inspiration, mais à une expérience qui n’était ni extérieure à moi, ni complètement indépendante, et qui pouvait rester des mois, même une fois cinq ou six ans, sans refaire surface ; puis qui s’installait pour un long moment, comme si la source jaillissait à volonté ; et qui disparaissait à nouveau.

Le dispositif était parfois si simple et si violent que j’aurais pu le reproduire, si j’avais été moins perdu dans mes urgences et dans mes brumes.

Par exemple, une matinée de printemps, quelque part dans une maison vide : il y avait une relation étroite, nécessaire, entre une tache de limonade sur la nappe, les mots que j’avais dits la veille sous un porche, un chien qui aboyait chez le voisin, le souvenir d’une lecture d’enfance, la substance d’un baiser et un coup de téléphone qui allait venir et qui donnait déjà sa couleur particulière à l’appareil de bakélite posé sur le guéridon de l’entrée. Il reliait un parfum de citron et de coton rêche qui était sur les vêtements d’une passagère, dans le tram pris dix ans plus tôt pour aller à la librairie Pêle-Mêle où j’achèterais L’Histoire de ma fuite, et la jeune fille que j’aimais déjà tant serrer dans mes bras. Le présent, le passé et l’avenir prochains étaient étroitement unis par la sensation amoureuse, mais pas dans l’ordre chronologique. L’odeur citronnée et rêche surgissait après que j’avais acheté le livre, et le baiser de la veille, après la sonnerie de téléphone qui n’avait pas encore eu lieu.

 

 

 

Le jour naissant

Je connais la jouissance du réveil. C’est un cadeau sans fin. Quand je rouvre les yeux, la lumière est là. Elle me donne aussitôt conscience d’exister. Je me dégage du poids de la nuit. Je sens mon corps comme une promesse. Je repense aux dernières phrases, aux dernières images de la veille. Certaines étaient amères, d’autres sinistres, d’autres vaines, mais ce n‘est rien. Tout cède sous l’effet de la clarté naissante, et renaissante, dans la chambre et dans l’esprit.

Mon royaume de sable est intact.

Je vois la page à écrire comme si elle existait déjà. Il suffit de dissiper ses brumes. Je vois la journée à venir comme une œuvre en friche, qu’il faut dégager de ses scories pour qu’elle prenne son essor. J’attends l’éclair, la secousse heureuse, qui viendra. La suite de banalités et de tâches ennuyeuses contenue dans chaque heure n’est qu’une trame, un remplissage, une redite, au service d’un moment-clé : parfois un seul mot, un seul regard.

Quand ce moment surgit, je le reconnais à sa couleur d’éternité.

Je suis enfin sorti du sommeil.