Reconstruction d’une bibliothèque

J’ai renoncé il y a deux ans à me débarrasser du reste de mes livres au profit de tablettes de lecture. Ce n’est pourtant pas que je sois insensible au côté pratique qu’il y a à emporter avec soi mille ouvrages dans un seul appareil miniature : mais rien ne me force à y renoncer. Simplement, je ne crois plus à l’universalité de ce qu’on trouve sur internet. Un certain nombre d’œuvres sont devenues taboues, et d’autres, plus nombreuses, sont à présent enfouies, dissimulées selon le principe de l’arbre dans la forêt. L’immensité des informations inutiles, factuelles, mensongères ou simplement fausses, est si extrême, au regard des choses spécifiques qu’on veut obtenir, qu’y accéder implique d’avoir l’intuition du résultat. Pour trouver quelque chose, il faut avoir conscience que des choses de cette sorte existent. Or les algorithmes facilitent l’enfouissement de certains objets culturels au millième sous-sol : on n’arrivera jamais jusque là.

On trouve dans les livres tous les éléments de réponse à nos besoins et à nos plaisirs, sélectionnés par le talent et par l’histoire, et non par l’infini répétitif des opinions et des informations.

L’autre raison de revenir aux livres est qu’à partir d’un certain niveau de spécialisation, ce qui est disponible en ligne est significativement plus étroit et plus limité que ce qu’on trouve chez les libraires, virtuels ou non, chez les bouquinistes, dans les ventes publiques. Et sans commune mesure avec ce qu’on a déniché en trente ans de trouvailles matérielles, les premières découvertes remontant à une époque où la vente des livres était plus libre et plus diversifiée qu’aujourd’hui.

Mais le vrai déclic de mon retour aux livres-papier est survenu au moment où je me suis rendu compte que la censure avait redémarré. L’interdiction de certains films, le vandalisme de certains cinémas, la non-publication de certains livres, l’effacement de certains noms, se produisant non dans des dictatures théocratiques, mais dans nos bonnes vielles démocraties occidentales, n’ont pas encore eu pour effet la disparition effective des objets interdits (Kubrick, Céline, Alexis Carrel), mais le message est clair : ce qui faisait partie du patrimoine collectif, fût-ce pour s’en distinguer, est à présent sous surveillance. Je sais déjà que les livres et les films qui sont dans ma bibliothèque ont plus de chances de survivre que les objets en libre accès sur internet.

J’ai dû lire 40.000 livres dans ma vie. C’est peut-être trop, mais cela vaut mieux que de n’en avoir lu que dix. Quelques-uns provenaient de bibliothèques publiques ou de prêts amicaux. La plupart, je les avais achetés. De déménagements fréquents en naufrages financiers, de ruptures sentimentales en crises existentielles, je les ai semés sur ma route.  En juillet 2015, à l’occasion de mon 48e changement de domicile, j’ai dénombré les ouvrages qui me restaient : 2200. J’en avais largué vraiment beaucoup.

Longtemps, j’ai eu le fantasme moderne d’être nomade. Il est vrai que j’avais beaucoup voyagé, et que j’aimais lire et écrire dans les hôtels et dans les trains. J’aimais l’idée d’avoir peu de bagages terrestres, et de pouvoir bondir du jour au lendemain dans un autre continuum spatial, en emportant un imperméable, une arme, un téléphone, une paire de lunettes de rechange, une carte de crédit et une liasse de bank-notes (« Trente mille bank-notes pour vous, Capitaine, si nous arrivons avant une heure à Liverpool » est la phrase-clé de la jouissance romanesque du monde). L’illusion liberticide de ce fantasme m’est apparu en pleine lumière. J’y ai renoncé sans regret.

Me priver de livres que je ne retrouverai pas ailleurs, dans une perspective de nomadisme imaginaire ou de survivalisme struggle for life, n’a aucun sens pour quelqu’un qui ne s’intéresse pas au tourisme, qui déteste la chaleur et qui ne croit pas à l’imminence d’un monde selon Mad Max.

Je me suis remis à acheter des livres. J’en suis à 3300 à peu près. D’ici trois ans, ma bibliothèque sera redevenue fonctionnelle. Elle ne me lie en rien : bien entendu qu’en cas d’urgence, incendie ou guerre, je m’en irai sans un regard en arrière, en emportant mon disque dur externe dans ma poche revolver.

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Histoire secrète

On n’avance pas d’un rythme égal de la naissance à la mort. On procède par flèches, bonds, repos, reprises, glissements, saccades, zigzags. Il y a des terribles périodes d’avancée lente et régulière où l’on refait ses forces, en attendant les nouvelles surprises du chemin. L’ennui s’installe. La répétition tue le désir d’exister. Puis ça repart. L’esprit recommence à mener le jeu.

Les âges de la vie, ou prétendus tels, sont une cartographie grossière, qui ne prend en compte que quatre ou cinq changements sur la durée d’une existence terrestre. Mais il en a des dizaines, qui chaque fois, ont pour effet de nous désaxer, de nous faire sortir de notre orbite, et de nous précipiter dans des espaces inconnus, incontrôlés

Au nombre de ces perturbations souvent volontaires, il y a l’amour.

C’est une perturbation à la fois attendue, espérée – et terrible.  Elle consiste à faire dépendre notre capacité de bonheur d’une expérience émotionnelle brutale, surgie d’un moment d’éternité sans doute imaginaire, d’un saut hors du temps

J’ai cru longtemps que seul l’amour avait ce pouvoir. J’ai aimé l’amour au moins autant que les femmes que j’aimais. J’aimais être amoureux, je cherchais à l’être, et quand quelqu’un me plaisait, je me réjouissais à l’idée de la fête que ce serait d’en être amoureux : ainsi il y aurait une nouvelle accélération de mes jours, une nouvelle secousse d’adrénaline dans la montre à demi arrêtée.

Pourtant l’amour n’était pas le denier mot que je cherchais. Le plaisir ne prouvait rien que lui-même. L’émotion sentimentale berçait un rêve qui finissait toujours mal. Mais chemin faisant, je traversais, en compagnie d’une âme sœur, des zones de turbulence qui m’arrachaient au sommeil de la vie.

Peu à peu j’ai compris que l’amour était un déclencheur parmi d’autres, et que le but véritable, l’expérience véritable, était la poésie: une sorte d’accommodement de l’œil, qui fait voir avec acuité ce qui était caché par sa banalité même. L’urgence, la beauté et la peur se combinent alors, et le monde sort de ses limbes.

Je me souviens qu’au moment le plus fort de l’amour, dans les semaines qui frisaient les sommets du bonheur tout en faisant déjà sentir les ondulations rapides de la fin annoncée, le moindre détail devenait prétexte à vision pure. Une auréole sur la vitre, une chaussure retournée, les mots « fin de service » sur le fronton d’un autobus, l’inclinaison courbe d’une poignée de porte, se succédaient en ordre serré et racontaient l’histoire secrète que je vivais.  Il y avait aussi les vacarmes de la rue transformés en rythmes sourds, les odeurs trop fortes pour mes poumons ordinaires, et la densité soudaine de mon corps sur les pavés, qui me faisaient chanceler en moi-même, entre éphémère et éternité.

J’apercevais enfin le monde dans sa réalité la plus visible, la plus sensible. Je voyais l’immensité de chaque instant. Je distinguais la couleur des choses, leur éclat insoutenable, et je me demandais comment j’avais pu vivre si longtemps dans un monde en noir et blanc.

 

 

 

Belinda

Du temps que je vivais seul et que je voyageais beaucoup, je n’avais que des amours de voyage. Quand je rentrais chez moi, personne. J’étais content de retrouver l’appartement désert, de n’avoir pas besoin de parler, marchant dans des pièces vides, dormant à toute heure, prenant mes repas en lisant.

Quand même, à chacun de mes retours, j’aimais que ma tanière soit propre, pimpante.  Le charme ne jouait pas si j’étais accueilli par un désordre de vaisselle, un amas de papiers et de serviettes jetées en catastrophe pour ne pas rater l’avion ou le train. Par l’entremise de la concierge, j’avais trouvé une gouvernante, une fée diligente qui veillait sur mon logement en mon absence, faisait le ménage, la lessive, les courses et me laissait ses instructions, sur la console de l’entrée, à l’encre bleue.

Souvent, il y avait des fleurs dans le vase, une coupe pleine de fruits de saison, de la bière glacée au frigo. Toujours, les draps étaient frais, les toilettes immaculées, et les rares lettres que je recevais posées sur mon bureau.  L’air était pur, presque alpestre. La réserve de café, pleine de dosettes plus précieuses que des pièces d’or. Je bénissais Belinda.

Je l’appelais Belinda, mais je ne l’avais jamais vue. C’est le nom que m’avait donné la concierge, mais je n’avais jamais entendu sa voix. Elle avait la clé. Il y avait une enveloppe avec de l’argent liquide. Elle prenait ce qu’il lui fallait et glissait en retour les tickets de courses et le décompte de ses heures. Tout se passait dans l’invisible, par un échange de civilités signées de nos seules initiales.  « Il faudra appeler le plombier pour la chasse d’eau. Voilà sa carte. B ». « Les pêches étaient mûres à point. Merci. Laissez les stores ouverts pour les plantes. L ».

Par la concierge, elle connaissait les dates de mes absences, et n’officiait que quand je n’étais pas là. Tout était prêt à mon retour. Une fois rentré, je m’occupais moi-même des courses, du linge, et tant bien que mal, de l’entretien des points d’eau. C’était paradoxal, cette intendance en deux temps, mais ça s’était décidé comme ça à l’origine et ça continuait.

Un après-midi, en revenant d’un séjour de repérage au Luxembourg – je baignais encore dans une sorte d’ennui lunaire – traînant mon sac-cabine sur le seuil de l’immeuble, j’ai croisé une belle jeune femme rayonnante, aux cheveux en torsades d’or roux, une véritable princesse vénitienne, qui devant mon air fasciné, m’a décoché un grand sourire. Rien qu’à la sentir s’éloigner, dans sa splendeur, j’étais prêt à planter là mon bagage, à la suivre sous les arbres de ma rue. Mais bon, suivre une inconnue, ce n’était pas à l’ordre du jour.  La vie continuait.

J’ai sonné chez la concierge pour lui dire que j’étais rentré et lui offrir un cake glacé aux clous de girofle, délice local de Mondorf-les-Bains.  La concierge était une Espagnole entre deux âges, très vive:

  • Vous l’avez vue ? Vous l’avez vue ?
  • Qui ?
  • Belinda ! Elle sort d’ici à l’instant !

Me lancer à la poursuite de l’inconnue ? C’était sans doute la seule chose à faire. Mais la paresse, la politesse et la pudeur m’ont retenu. J’ai hoché la tête. J’ai traîné mon sac sans forme dans l’escalier. J’ai manœuvré la serrure.

Il y avait un léger parfum moelleux dans le hall d’entrée, une présence enivrante et subtile, qui a lutté un instant contre l’odeur d’encaustique et de canard WC, avant de s’évanouir.

Les visages

Ma vie publique est réduite à sa plus simple expression.

Je me suis organisé pour dépendre le moins possible du regard d’autrui.

Je cherche à échapper à ma trajectoire, qui se dirige tout droit quelque part où je ne suis pas sûr de vouloir aller.

Je ne me cache de personne. Je ne refuse jamais une présentation de livre, un débat public. J’ai mis en ligne quelques photos immédiates. J’en ai laissé courir d’autres. Je circule discrètement, mais non invisiblement, sur Youtube.  Mon apparition dans des émissions de faible tonnage fait partie du statut d’obscur écrivain, et je l’assume parfaitement. Mais je n’aime pas me montrer, arborer la nudité de mon visage. Je n’aime pas être physiquement présent dans l’acte d’écrire.  Je n’aime pas me scinder en un nombre indéfini d’incarnations visuelles.

Je ne regarde pas sans déplaisir ces images trompeuses, ces répliquants qui disent des choses que je n’ai pensées qu’une fois et qui sont faites pour n’être dites qu’une seule fois. Je n’aime pas les approximations figées pour toujours. Ce sont les maquettes d’un texte à venir. Elles méritent d’être détruites avec les autres brouillons, quand la version définitive sera trouvée.

« L’écrivain ne doit laisser de lui que ses œuvres. » Cette phrase de Flaubert est peut-être l’alibi de certains exclus. Mais c’est la seule éthique possible.

Tout corps public, si peu médiatique qu’il puisse être, m’apparaît comme une image s’illustrant elle-même, ne recevant d’éclairage que par son reflet.

L’écriture est une lumière différée. Elle naît de l’ombre, de l’absence, et elle finit par être plus présente que nous. Elle est notre vrai visage, notre vraie voix. Elle dit tout ce qui résiste à la répétition et qui, avec le temps, prend une épaisseur et une vérité que nous n’avons pas.