Les surprises du temps

Un nouveau livre qui sort aujourd’hui. Je le découvre comme un ouvrage encore inconnu, surgi de la pile, et feuilleté d’abord distraitement, puis attentivement. Il est signé de mon nom. Il n’y a pas une seule ligne du texte qui ne soit de ma main. Mais le temps a déplacé les masses et créé de nouvelles perspectives.

Il y a trente ans qu’il est paru pour la première fois. Le Policier fantôme. Un considérable flot de pages et d’idées me sépare de l’époque lointaine où je me suis immergé dans les œuvres complètes de la littérature policière belge, rendu curieux par l’abondance qu’elle avait connue, et par les systèmes narratifs qu’elle véhiculait. Je voulais comprendre, de l’intérieur, tous ses rouages.

Quel étonnant projet ! La Belgique m’était étrangère, même si j’y habitais ; et les récits policiers ne m’occupaient que de loin, quoique ma vie d’alors soit une intrigue permanente. Je m’apprêtais à changer de pays et à changer de peau.

Republier un ancien livre, et particulièrement le premier, permet de mesurer, non la distance parcourue, mais l’immobilité du temps.

Tout conspire à me faire croire que ce texte, comme un visage de ma jeunesse, ne m’appartient plus. Et pourtant, si. C’est une sorte de saveur intime du passé dans le présent.

Me relisant, je retrouve les centaines d’heures mises à reconstituer minutieusement, phrase après phrase, un monde englouti. Je reconnais, malgré quelques variations de détails, la terrible permanence d’un esprit, et d’une époque, et d’un champ de ruines, que je croyais avoir laissés derrière moi.

 

 

 

La chance avec soi

Serais-je encore là si je n’avais pas eu la chance? Je n’ai jamais rien fait pour m’en sortir. Je me suis toujours laissé flotter. J’ai beaucoup gaspillé mes forces vives. Je ne me soignais pas quand j’étais malade. Je ne cherchais pas un métier quand j’étais à la corde. Je ne me débattais pas quand j’étais coincé. Je me disais que quelque chose finirait par venir, quelque chose d’heureux. Il fallait juste tenir un peu. Ça venait. La chance, au dernier moment, au bord du vide, avait joué comme un ressort secret.

Ainsi j’ai échappé au pire non par force mais par faiblesse. Le simple fait de survivre a toujours eu à mes yeux quelque chose d’incompréhensible et de grisant.

Sans la chance, j’étais perdu. C’est bon signe. La chance, comme le charme, ne se mérite pas.

Je lui ai fait confiance. Je ne suis même pas sûr d’y avoir laissé mon âme immortelle.

Si on ramène tout à l’essentiel, j’ai eu plus de chance que je n’en attendais. Cette poudre d’or emplissait mes poches, mes manches, mes souliers, elle volait autour de moi, impalpable et précieuse, accrochant parfois quelques rayons d’une vie qui se dérobait.

La douceur de la chance ressemble à la douceur de l’amour. Dans un demi-sommeil, on croit qu’on est seul.  On pense à ses problèmes d’argent, à son livre qui bloque, à celle qui n’appelle plus, aux résultats des analyses médicales qui auraient déjà dû vous parvenir et qui tardent anormalement. On se dit que tout était trop beau pour durer. On se demande à quel moment viendra l’instant fatal. On espère avoir la force d’âme au moment de se dire adieu. Tout cela dans l’effarement du noir. Mais le lit n’est pas vide, il y a une présence, elle nous frôle. Elle dit qu’elle ne vous quitte pas encore, qu’elle vous aime bien.

Les charmes

C’est si facile de démissionner. Merveilleusement facile. Sortir du jeu.

La société est organisée à tous les échelons pour se passer sans mal des individus. Il ne faut pas secouer la main très fort pour qu’elle lâche prise.

Depuis longtemps ma femme m’incitait à sauter en marche. Elle gardait la nostalgie des livres pleins d’amour que j’écrivais à la lumière de notre couple, quand nous vivions d’expédients.

Surtout, elle ne supportait plus l’idée que je croise et recroise Adrien Chester  dans les escaliers, que je subisse de plein fouet son laid visage lunaire, secoué par la haine. Elle avait raison. J’avais assez tenu le coup comme ça. Il était temps de desserrer les doigts, de laisser la barre du canot filer sur les flots sans moi.

J’ai tout réglé à la veille des vacances de Noël, en quelques actes administratifs irréversibles, mettant fin sans joie ni peine à treize années d’enseignement. Je n’ai pas revu mes collègues. Je n’ai pas revu grand monde, ce qui m’a permis de dissimuler à la plupart de mes connaissances que j’étais à nouveau libre

Mes adieux se sont passés simplement. La fac était presque déserte. Je suis entré dans mon bureau et j’ai enfourné le contenu de mes quatre tiroirs dans un grand sac pliable, qui a tout englouti. Puis j’ai refermé la porte, dont la serrure a tourné avec un claquement sourd.

J’ai redescendu les trois étages et demi jusqu’à la loge. Le vieux Félix me regardait de loin, en souriant de toutes ses rides verticales.

La loge tenait à la fois du vestiaire, du standard téléphonique et du bureau des objets trouvés. Elle commandait, par une petite porte que le préposé libérait à l’aide d’un bouton dérobé, l’accès aux casiers des profs, alignés comme des rayonnages serrés et toujours bourrés par les travaux d’étudiants en retard – y retirer son courrier supposait un cœur de pierre.

J’ai posé sur le comptoir les clés du bureau, les clés du local technique, la carte de photocopies et la carte de la salle des profs. En quatre mises, j’avais jeté tout mon lest. Je commençais à respirer dans des zones d’air pur, hors d’atteinte. Le vieux Félix a soudain paru inquiet. –Vous partez vraiment pour de bon ? – Oui, c’est fini. J’ai démissionné. Il ne savait pas comment prendre mon air d’euphorie et de légèreté. Il se posait la même question que tout le monde, et que presque personne n’osait poser. De quoi allez-vous vivre ? La réponse, il est vrai, était indevinable. Et renversante, si on y pensait un peu.

De mes charmes.

Mensonges, vérité

Je sais pourquoi j’ai menti si souvent, durant la première moitié de ma vie. Je sais aussi pourquoi j’ai cessé de mentir. Des milliers de mensonges que j’ai prononcés il ne reste rien.

Longtemps, ils ont servi à masquer ma faiblesse, à retarder les crises, à fuir mes responsabilités. Chacun d’eux parait au plus pressé. J’avais besoin de truquer les comptes pour échapper à la réalité trop crue, aux puissances aveugles auxquelles j’étais soumis.

Mes mensonges à  mes parents consistaient à leur dissimuler que je n’aimais pas les repas avec eux, ni les soirées avec eux, ni les vacances avec eux – qu’au fond je ne les aimais pas. Je crois que je ne m’aimais pas davantage. Je n’aimais que lire. Je réussissais ce tour de force de lire du matin au soir en cachette.

L’indifférence et la dissimulation ont cristallisé mes passions littéraires. Mes parents voulaient m’arracher aux livres et au papier pour me faire regarder la télévision. Absurdité touchante. La télévision de cette époque était une ignominie. Y échapper soir après soir me forçait à des prouesses d’inventivité.

Mais même après avoir quitté la maison familiale et conquis le droit de vivre à ma guise, je n’ai pas cessé de mentir : à des proches, à des inconnus, à des amis trop curieux, et bien sûr, aux banquiers et aux fonctionnaires.

Malgré tout, mes mensonges les plus fréquents et les plus obstinés étaient liés à mon infidélité sexuelle. J’ai mis longtemps à le distinguer clairement, car je ne mentais que dans les marges. J’étais très minimaliste en matière de dissimulation. Je baignais dans un climat de demi-vérité qui ne consistait pas à rapporter des faits inexacts, mais à broder sur la trame du réel.

J’attribuais à un vieux monsieur subtil des propos tenus par une jeune aventurière. Le reste venait tout seul. Je n’avais plus qu’à retirer de l’ensemble de mes journées quelques gestes oubliés dans un lit, quelques mots d’amour inavouables, quelques baisers d’adieu, pour pouvoir, vraiment, raconter tout.

Mais cette sincérité biaisée, ces mensonges sélectifs et heureux n’avaient de sens que si les gestes cachés et les moments dérobés étaient transitoires. Ils ne pouvaient survivre sans me brûler que s’ils appartenaient à l’écriture à venir, et non au domaine insignifiant des souvenirs déguisés.

A quel moment me suis-je rendu compte que mentir abîmait la beauté du monde ? A partir de quand ai-je eu plus de plaisir à inventer qu’à tricher ? Le passage a été insensible. Un jour, j’ai bien dû convenir avec moi-même que le seul plaisir véritable était de tracer la ligne de sa vie, à main levée, d’une encre claire, pour relier enfin l’imagination et la vérité.

Culte solaire

Revoilà l’été, un peu avant le terme. La chaleur est là, déjà bien installée. Une fois de plus, il va falloir jouer à qui perd gagne avec le soleil. Une fois de plus, je vais retrouver le sourire radieux des gens dans la rue, et les longues jambes des femmes à nouveau visibles, et la langueur des thés glacés aux terrasses. Une fois de plus, je vais chercher à m’enchanter de ces fêtes minuscules, sans y parvenir tout à fait.

Il fait chaud : je suis mal.

Pour l’essentiel, la splendeur estivale me tue. Je dois m’arranger avec un corps souffrant, une tête douloureuse, un estomac noué. Entre mai et septembre, ma capacité de bonheur est plombée, mon esprit tourne au ralenti, mon appétit de vie se réduit presque à rien.

La souffrance causée par l’été est une expérience incommunicable. Plus incommunicable qu’une révélation mystique ou que la télépathie des insectes.

Il m’arrive parfois de décrire le pur bonheur que me donnent la rigueur de l’hiver, le miroir de la glace, les promenades emmitouflées, les soirées sans commencement ni fin. Les visages se ferment, l’indignation paraît. Je serais un ogre décrivant la saveur de jeunes enfants rôtis en broche que je n’obtiendrais pas un recul plus marqué.

Quelque chose se déclenche, chez la plupart des gens, quelque chose de l’ordre de la religion des premiers âges, de la joie de quitter l’humidité et la pénombre de sa caverne, quand ça revient. Ça :  le soleil qui s’installe au zénith, l’air radioactif, les heures longues et de plus en plus lourdes, l’odeur de feuilles surchauffées, d’asphalte fondu, d’herbe détruite, et le marbre mordu par le ciel.

J’essaie de ne pas en vouloir de à mes congénères de jouir de ce qui me tue. J’y arrive la plupart du temps.

Je connais encore, au sortir de la touffeur de l’ombre, l’émoi de courir pieds nus sur le gravier du jardin, quand le téléphone sonne, et que le corps se sent durcir en appuyant contre l’air chaud.

L’enfance est là, rayonnante, immortelle.

J’étais à un enterrement, la semaine dernière. Il faisait déjà torride. Des enfants, le cou nimbé de lumière brûlante, couraient jambes nues entre les tombes, et déplaçaient des blocs d’air en fusion. Ils riaient. C’était bien.

La mort est la vie des autres, m’a-t-il paru en voyant ces enfants dorés par le feu se déplacer en zigzag, dans les rayonnages du cimetière.

Il y a en moi un autre corps que le mien, un corps érotique extérieur, qui aime aussi le soleil  à cause du souvenir, et qui capte le désir dans les vibrations de la pierre, de l’air, de l’ambre solaire. Il coexiste mon être intime, qui n’aime au fond qu’un certain froid lucide, et qui, s’il imagine le paradis terrestre, se le représente sous les espèces d’un fjord scandinave. Mon paganisme romain subsiste au milieu de neiges idéales.

Les mots couverts

Si je devais dire ce qui m’éloigne le plus de mon époque, à laquelle par tant de connexions je suis rattaché, c’est certainement le culte de la transparence – ce mensonge en forme de miroir. Ne rien cacher, être authentique, se mettre soi-même en ligne, se confesser en public, faire un coming-out, relève d’une vision déplorable des choses, du sacrifice de l’individu au spectaculaire. Qui avoue est coupable d’avouer, quand bien même l’objet de son aveu serait imaginaire (être un mauvais fils, ne pas s’investir assez dans son métier) ou insignifiant (avoir trompé son mari ou sa femme, être homosexuel). Passons.

Un soir, il y a longtemps, à la lisière du quartier des casernes (je crois bien que c’était à Liège), dans un bistrot aux lumières trop crues, un homme d’une quarantaine d’années m’a fait ses confidences. Je l’avais aperçu quand il était entré, taquin avec la serveuse, portant beau, pas lourd, sûr de ses charmes. J’avais détourné la tête. Je n’allais pas dans les cafés pour voir du monde, mais pour être nulle part.

Il a vu que je le regardais du coin de l’œil et il m’a choisi aussitôt. Deux collégiennes aux blonds cheveux raides, qui pianotaient sur leur appareil de contact, ont gloussé quand il les a frôlées en passant. Il s’est assis à la table voisine de la mienne. Lentement je rassemblais mes papiers. Il s’éclaircissait la voix. Il n’allait pas tarder à parler des choses du sexe et d’avance, cela me gênait. J’ai toujours regardé les rapports intimes entre hommes et femmes comme strictement privés – une sorte de secret de famille qu’on échange dans la solitude d’une chambre. Il me semble même que c’est, de la part d’un des deux membres du complot, une vraie mission d’agent infiltré. Le silence est la seule sauvegarde. Il est trop dangereux de mutualiser ses informations.

L’homme n’était pas pressé, pourtant. Je me suis remis à écrire. Je préparais une conférence que je devais donner le lendemain. Il buvait de la bière, moi aussi. C’est venu en douceur, une remarque sur le fait que j’étais gaucher, une remarque sur le pull de la serveuse. Rien. Rien, et c’était là.

Je ne m’attendais pas du tout à ce qu’il allait dire. Il m’avait choisi parce que je n’étais personne, et que je me trouvais là par hasard. Que j’étais un étranger, que je ne reviendrais jamais au café du Drapeau. Son ton n’était pas hésitant, mais rêveur. II avançait à mots couverts. Il m’a paru qu’il se livrait pour la première fois.

Il avait un problème avec les femmes. Il les aimait mais, comment dire ? Quelque chose l’empêchait d’aller plus loin que les premiers pas. J’ai pris la mine pleine d’innocence qui me sert dans les grandes occasions – par exemple avec une amie hospitalisée pour une intervention bénigne et à qui on va porter des macarons ; à peine deux pas dans la chambre, le cœur se serre : Ah ! la pauvre! On est frappé par la vitesse de la mort. On la croyait plus loin. On sourit machinalement.

Machinalement, je souriais. Mon voisin de table s’est lancé, lentement, le poing appuyé sur le front. Il semblait un peu perdu. Perdus nous sommes tous. Il n’y avait plus qu’à l’écouter me dire son secret des secrets.

Les Chiffres

J’ai eu quelques atouts au départ. Je n’en ai pas tiré grand parti mais c’est bien ma faute. Le monde n’y est pour rien.

Je savais compter vite et bien, et à cause de cela, j’étais plein d’illusions. Je pensais que les chiffres ont une vérité personnelle. Mais les chiffres ne veulent dire qu’eux-mêmes et ne permettent aucune conclusion hors du domaine des mathématiques. J’étais persuadé du contraire ; je les interprétais comme les éléments d’une martingale qui me permettrait de sortir de mon néant. Je faisais sans arrêt des nouveaux plans et tous étaient des plans chiffrés.

Chiffres-kilomètres, chiffres-argent, chiffres-temps, chiffres-femmes. Mes additions produisaient des résultats merveilleux mais toujours imaginaires. Cet amour pour les chiffres qui m’était venu de la fréquentation des écoles m’inspirait parfois un enthousiasme excessif.

Il me poussait vers des solutions fausses que je croyais prouver parce que deux et deux font quatre. Le fantasme des chiffres est une forme d’innocence : il tient compte des faits mais il les désincarne. Il oublie que l’arithméticien a un corps et une âme, ce qui brouille tous les calculs.