L’effet splendeur

J’ai su ce qu’était l’absence en m’asseyant au milieu d’une plage vide et en regardant avec effroi la mer fouettée, arrachée à son axe. A quatre heures de l’après-midi, en cette journée de début d’automne, elle était presque noire.

Il aurait fallu toute la clarté du bonheur pour se sentir en vie. Les portes du temps s’étaient refermées. Je venais de perdre une femme que j’aimais. Elle était partie en disant qu’elle ne m’aimait pas assez pour me suivre dans mes chimères.

J’étais là, seul, transi, presque nauséeux, serrant entre mes doigts le carnet dans lequel il n’y avait que quelques griffonnages illisibles (d’ailleurs j’avais perdu mon stylo préféré, englouti dans le sable), quand la plage a basculé, entraînant le ciel et la mer.

Autour de moi, et en moi, il n’y avait plus l’océan, ni ma vie cassée, ni l’automne mais un flux de chaleur et de promesses que j’ai mis quelques instants à identifier

Le point magnétique, dans cette ondulation du monde, était une petite plate-forme, sur ma droite, attenant à une villa à demi en ruines. Comment avait-elle pu m’échapper ? Sur un socle de pierres presque noires se dressait une longue forme bleue, une statue à la manière antique : déhanchée, dodue, souriante et naïve, le geste court, la main levée, le doigt posé sur la lèvre inférieure, dans un frisson de silence. J’ai reconnu Harpocrate.

C’était l’enfant à chevelure ondulée, la nudité paisible au milieu des arbres secs, des colonnes brisées, des silhouettes pleines de désir et de ruse qui fuyaient la lumière. Et c’était moi, faible et distrait, hanté par cette aventure qui finissait mal.

Je me suis dirigé en quinconce, comme un crabe, vers le grillage délabré et rouillé, sur lequel flottait une petite plaque métallique qui avait dû porter la mention : A vendre.

Tant bien que mal, la main enroulée dans une manche de mon pull, j’ai arraché les anneaux du grillage et je me suis faufilé. Je n’étais pas le premier à entrer dans cette zone protégée : d’autres avant moi étaient venus, et ils avaient fumé, bu, déféqué. Mais à présent l’île était déserte. Un grand calme régnait, et pourtant la mer, et le vent, et le soir continuaient à monter. J’ai rejoint la statue.

Les jambes ployées, le torse décalé, le menton levé, le dieu-enfant désignait sa bouche, comme pour indiquer l’endroit du baiser. Ce geste était d’une tendresse déchirante. Quelqu’un, trois mois plus tôt, dans un ascenseur, avait eu le même, et tandis nous nous enfoncions dans la masse de l’hôtel, je m’étais penché sur elle, et j’avais connu son goût.

Le soleil, le dernier rayon de soleil de cette journée atlantique, frappait la surface de la statue et la faisait pâlir. J’ai entendu le fracas de l’ascenseur, j’ai senti la chaleur d’un être vivant. Une saveur perdue montait du sable. Une mouette a crié.

J’ai eu une bouffée de bonheur en comprenant que la partie était toujours en cours, et que le passé et l’avenir venaient de se fracasser dans le présent.

Je me suis mis à courir en direction de la route et de l’arrêt de bus, à travers les haies, mon pull noué autour du cou pour échapper au froid de la vie éternelle.

 

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Mon propre mécène

La société est un dispositif monétaire. L’argent y joue un rôle constant et universel.  Peu importe la forme ou l’époque, bitcoin ou assignat. C’est une fonction majeure, sur laquelle presque tous les rapports humains reposent. Il faut disposer d’assez d’argent pour occuper une place quelconque dans un rouage quelconque de la société. Se passer d’argent est impossible.

Même pour être pauvre, mais pour être SDF, même pour être assisté, il faut un peu d’argent.

La vie commence à partir de l’argent. Ne pas se soucier de l’argent, ne pas en avoir, ne pas compter, sont des postulations fictives. On peut se passer de soins, on peut se passer de confort, on peut manger peu ou mal, mais ces carences ne règlent le problème que de loin. De près, l’argent est toujours mêlé à tout, comme un gaz délétère.  Il n’existe aucune forme de vie humaine sur terre qui soit détachée de la question d’argent.

Si l’on part de l’idée que l’essentiel est ailleurs, l’important est de régler le plus vite et le mieux possible cette question matérielle, pour en revenir à l’essentiel. Toutes les façons honorables d’en avoir doivent être envisagées.

Ce qui compte, ce n’est pas de trouver un métier, qui n’est qu’une solution parmi d’autres et pas forcément la meilleure. C’est d’assurer la source de l’argent nécessaire d’une manière qui ne nous éloigne pas trop de nos points d’équilibre et d’un certain accomplissement.

Dans la mesure possible, il faut que l’argent accompagne et soutienne nos raisons d’être et d’agir. Le gagner d’une manière qui nous cannibalise et qui nous force à renoncer à nous-même est une idée désespérante : mais c’est le visage même du travail humain, la plupart du temps.

Pour ma part, je n’aime pas vivre en compagnie à longueur de journée, et l’ambiance collective ne me convient pas : je m’y perds, et je perds l’amitié des autres par ma maladresse à prendre ma part de convivialité. D’expérience, travailler en entreprise, avoir des collègues, partager un bureau, sont pour moi des circonstances contre-productives.  J’ai fui dès que j’ai pu le salariat et les rapports hiérarchisés.

Il ne s’agissait en aucune façon d’une forme quelconque de workbashing : échapper au travail n’a jamais été un but en soi, ni même un désir.  Mais la difficulté que j’avais à résoudre, à titre personnel, l’équation financière m’a beaucoup éclairé sur la vie des autres. J’ai vu que la vraie difficulté était le rapport de causalité entre l’argent et le travail.

J’ai pu vérifier, par essais et par erreurs, la vérité paradoxale du principe de Pareto. Le salariat, en payant nos heures creuses et nos heures intenses au même taux, et l’inefficacité au même tarif que le résultat, cache la réalité. Mais dès qu’on a avec l’argent gagné un rapport direct, par exemple quand on est indépendant ou qu’on perçoit des honoraires, on voit avec évidence que seule une petite partie de son temps de travail a généré un gain réel. Le reste s’est presque entièrement perdu dans les sables.

Les 80 pour cent de résultat produit par 20 pour cent de cause m’ont paru être, au moins autant qu’une évaluation statistique du rendement, un bon schéma de répartition pour son propre travail.

Je me suis fixé comme règle de vie de consacrer deux heures par jour, en moyenne, à la question financière, et six heures à lire et écrire, en partant du principe que le temps de l’argent et le temps de l’écriture ne communiquaient pas. Mes deux heures mercenaires étaient évidemment concentrées et contraintes, sans aucun état d’âme. Elles supposaient l’existence de la bourse, du système bancaire, des agences de location, d’internet ; toutes choses que je n’ai pas eu besoin d’inventer. En général, à 10 heures du matin j’étais libre, et une nouvelle journée de loisir studieux commençait. Ceux qui travaillaient dans un bureau de neuf heures du matin à sept heures du soir me regardaient de haut, jugeant que je pensais à beaucoup à l’argent, alors qu’eux n’y pensaient jamais. Pour ma part je n’essayais pas de leur faire sentir leurs chaînes. J’avais vu Matrix :  je savais qu’ils étaient heureux à leur façon.

Peu à peu, libérant mon temps, échappant à une certaine noirceur sociale, m’émerveillant de mon autonomie, je me faisais l’effet d’un artiste de la Renaissance qui a trouvé un petit seigneur local pour lui servir une rente, à charge pour lui de représenter son mécène et sa femme dans un coin du tableau.

Ainsi, faute de mieux, je suis devenu mon propre mécène, mon propre seigneur bienveillant, et cette schizophrénie légère se communique à mon écriture, comme un rire en sourdine, dans la vitesse de la vie.

La case départ

À plusieurs reprises, dans ma vie si sage, j’ai refermé mes cahiers et mes livres, j’ai donné à mes proches des prétextes vagues et je suis parti. Souvent, je venais de recevoir un appel. Pas toujours. Je partais pour peu de temps, moins d’une semaine. Je ne disais pas où j’allais. Je m’arrangeais pour brouiller les pistes.

Je n’étais ni enquêteur, ni spécialiste, encore moins honorable correspondant. L’argent, l’appartenance, l’idéologie pacifique ou guerrière ne jouaient aucun rôle dans ces activités parallèles. C’était pourtant des contraintes véritables : je n’avais pas vraiment la possibilité de m’y dérober.

Il s’agissait, chaque fois, d’effectuer un petit voyage, de me rendre dans des pays dont je ne parlais pas la langue, pour rencontrer des gens que je connaissais à peine, pour essayer de modifier, au moins pour une personne, le cours fatal des choses.

Je n’avais pas de feuille de route, ni de résultats prévisibles dans mon collimateur. Je suivais les chemins du vent. Personne ne m’avait forcé. Personne, dans un bureau ou sur le banc d’un tribunal ne me ferait de reproches, quoi qu’il arrive. Personne ne pouvait juger si j’avais gagné ou perdu.

C’était des missions que je me donnais à moi-même, que je commençais à l’aveugle, que je finissais quand je n’en pouvais plus. Mais je ne me croyais pas libre pour autant. Je rêvais de faire quelque chose de ma vie, et de servir à quelque chose ou à quelqu’un. Toutes les fois que j’ai échoué, j’ai eu un terrible sentiment de perte. Toutes les fois que je suis revenu les mains vides, j’ai eu du mal à me consoler en me disant qu’il restait l’écriture, pour rejouer ma chance une seconde fois.

J’ai donc glissé entre des portes entrouvertes, dans des couloirs dallés, le long de chambres au lit défait, sans courir de grands risques ni faire de rencontres bouleversantes. Je ne croyais pas vraiment aux voyages. Je n’attendais pas vraiment l’aventure. Je ne cherchais pas à édifier ma vie sur des émotions fortes. J’étais mû, simplement, par la curiosité, et par l’idée toute simple qu’un écrivain doit parfois vérifier par lui-même que le monde n’est pas une légende.

Les plus romanesques de ces épisodes n’ont pas été les plus réussis : une fois, j’ai reçu une arme soigneusement camouflée dans un paquet qui m’attendait à la réception d’un hôtel ; je l’ai restituée quatre jours plus tard, sans m’en être servi ; elle m’encombrait si fort que j’étais sur le point de la jeter dans la Vistule, quand j’ai enfin pu la rendre. Une autre fois, j’ai échangé deux coups de poing avec un suiveur trop curieux, mais c’était juste un ivrogne cinéphile. Une autre fois, une blonde un peu vamp m’a abordé dans l’escalier, la cigarette en bataille, mais elle s’est découragée en voyant que je n’avais pas de feu et que je ne savais pas dix mots d’allemand.

Une fois, quand même, j’ai été conduit au commissariat, pour m’être trouvé dans un mauvais lieu au mauvais moment. Mais ils m’ont relâché avec des excuses quand ils ont su que je n’étais pas journaliste.

À chacune de ces aventures, j’ai connu, au fil de la route, un sentiment d’urgence et de nécessité, qui m’arrachait à l’inutilité des jours. J’entrevoyais, l’espace d’un instant, l’éclair blanc de l’absolu.

Ces épisodes vécus trop vite promettaient de devenir des romans véritables. Mais comme pris de vertige, ils se sont arrêtés au bord du drame.

Je n’ai au fond aidé personne et je n’ai jamais rien empêché. J’ai remué des émotions qui n’étaient pas les miennes, mis mon nez dans des affaires qui ne me concernaient pas, avançant au jugé, attendant l’instant de la révélation.

À la fin je me retrouvais à la case départ, alors que la partie était si bien engagée.

Je m’interroge : est-ce moi qui ai eu peur d’aller jusqu’au bout ? Est-ce la vie qui ne finit jamais les histoires qu’elle a commencées ? Qui écrit ? Moi ou la vie ?

L’éducation moderne

Nous avons vu de nos yeux une nouvelle Chute : la fin de la civilisation des livres et de la vie privée, déguisée en avenir plein de promesses. Nous avons vu naître et grandir une révolution culturelle qui vise à effacer le passé, à gommer les différences et à créer l’homme global. Nés dans la deuxième partie du XXe siècle, nous avons assisté à cette mutation. Nous en avons suivi toutes les illusions et toutes les nuances.

Nous sommes organisés pour survivre. Les circonstances s’y prêtaient. D’abord, parce que nous ne sommes pas seuls : deux générations vivantes sont encore rattachées par l’enfance au monde d’avant ; ensuite, parce que les choses ne s’effacent pas d’un seul coup mais par pans successifs, permettant notre propre adaptation, et tous les réglages rétiniens nécessaires. Nous ne sommes pas assez vieux pour être les derniers, ni assez crédules pour nous rendre sans combattre.

Surtout, l’équipement moderne de la culture favorise les arches de Noé. Pour des gens qui ont appris à écrire au stylo, à lire sur du papier, à remplir des fiches dans les bibliothèques, à faire la queue à un guichet pour acheter des billets d’avion ou de train, l’ordinateur et ses connections mondiales a été une aubaine absolue. Fini les souvenirs sans preuves. Fini de se ruiner au téléphone pour entendre deux minutes par jour la voix d’un être cher et lointain. Fini d’accomplir des périples pour voir les détails d’une toile mal reproduite en noir et blanc dans des livres d’art. Avoir un pied dans l’humanisme et l’autre dans le flux du XXIe siècle rend possible l’autarcie intellectuelle et matérielle, dans des proportions quasiment fabuleuses.

Mais cette opportunité est surtout le fait de ceux qui combinent une culture classique avec des instruments contemporains. Elle est une aubaine pour les voyageurs temporels, qui disposent d’une tradition séculaire pour circuler dans l’univers de l’immédiateté.

Peut-on prolonger cette tradition, et transmettre les savoirs d’hier à de nouveaux venus, sans contrarier leur prégnance au monde d’aujourd’hui, sans en faire des êtres un peu décalés, en porte-à-faux avec leurs congénères, et en difficulté dans les formes actuelles de l’existence sociale ?

Je me suis posé ces diverses questions à propos de mes enfants, nés bien après la Chute, et dont l’éducation nous incombe, à ma femme et à moi. Dans leur jeune âge, tout était simple :  il suffisait de leur parler, de leur faire la lecture, de voyager un peu, d’évoquer l’Histoire, d’écouter de la musique, tout cela sans intention particulière, et même sans préméditation. Rapidement, ils ont fait preuve d’une réelle affinité avec le langage et tout ce qu’il véhicule : le sens des nuances, l’expérience du monde par anticipation, et les liens de cause à effet.

Puis, quand ils ont grandi et qu’ils sont sortis du premier âge, il a fallu prendre quelques décisions. Quelle école, pour quelle formation, pour quelle profession, pour quel mode de vie ?

En choisissant de les élever « à l’ancienne » (littérature, français, latin, histoire, livres papier, jeux de langage, exercices plutôt que sport, anglais langue étrangère, calcul mental, éloignement des questions d’argent, agnosticisme religieux et école catholique, amour de la campagne, goût du vrai chocolat) est-ce que je me faisais plaisir, en leur offrant le même éveil au monde que j’ai reçu, au risque de moins bien les équiper pour le new struggle for life ? Ou est-ce qu’au contraire, je leur donnais les outils dont dépendent tous les autres, en leur apportant du même coup quelques instruments pour jouir plus souplement de la vie ? J’ai répondu en faveur de l’humanisme et d’une culture à double détente : mais je n’ignore pas le handicap qu’ils peuvent en retirer aussi, en termes de compétition.

Canapé

Elle m’avait demandé de venir et j’étais là.  Je ne la connaissais que par parents interposés, et ces parents étaient morts. Pourtant, j’ai reconnu dans ses yeux un éclair noir et rapide qui avait marqué mes premières années d’adolescence. Ce regard était celui d’oncle Camille. J’avais eu le temps d’oublier la crainte qu’il m’inspirait. Mais il y avait sans doute quelque chose d’héréditaire dans la brève lueur méchante que cet oncle un peu fou jetait sur moi, chaque fois que je me retrouvais en sa présence, dans sa ferme-château pleine d’odeurs.  C’était sa marque héraldique.

Il avait transmis cette particularité oculaire à son fils, un triste joueur de golf, qui à son tour en avait fait profiter, bien malgré lui, sa fille unique, que je voyais pour la première fois. Ou plutôt la seconde : j’avais dû la croiser quand elle avait huit ans et qu’elle vivait en Suisse, lors du dîner de chasse annuel où l’oncle Camille invitait des gens qui comme mon père, n’avaient jamais tenu un fusil de leur vie. Ça ne comptait pas.

Elle me fixait d’un air mécontent qui contrastait avec les mots de bienvenue qu’elle prononçait, et avec ses compliments sur mes livres, qu’elle n’évoquait sans doute que par ignorance. Je ne doutais pas qu’elle allait passer sans transition aux choses sérieuses, et je n’étais pas impatient. Mais je n’aime pas discuter debout, à cause de l’éternelle disparité des tailles ; j’aurais voulu m’asseoir dans le beau canapé blanc que j’apercevais dans la pièce voisine, toute baignée de lumière.

Elle s’est mise en marche lentement, tournée vers moi et sans lâcher le fil. Elle insistait sur ma notoriété, et je ne pouvais pas lui répéter toutes les trente secondes que j’étais parfaitement obscur. Nous étions à présent au milieu du salon, et elle ne se décidait toujours pas à s’asseoir. Ce qui me frappait le plus était l’air de contentement et de puérilité répandu sur son visage banal, un peu mongolien. Son regard a soudain viré : on y était.

Elle s’est laissée tomber de tout le poids de ses fesses sur le canapé en daim blanc.  J’ai pu l’imiter, avec un léger décalage, une sorte de ah de temps. Ainsi nous nous sommes retrouvés côte-à-côte, tournés vers le mur crème, au milieu duquel pendait un petit tableau graphique imité de Balthus.

  • J’ai voulu te voir à cause de ton réseau, a-t-elle dit d’une voix ferme – une voix de femme d’affaires.
  • Mon réseau… tu sais…
  • Je n’ai pas confiance dans les marchands d’art. Et je dois rester discrète, tu comprends pourquoi.

Non, je ne comprenais pas mais je n’avais qu’à attendre encore un peu. Pour me donner une contenance, je fixais le petit tableau bleu et marron, légèrement de travers me semblait-il.  La lumière écrasait les contours, mais on voyait bien le mat et le plat de la figure centrale.

  • Tu vas pouvoir m’aider à trouver un amateur. Je me trompe ?
  • T’aider comment ?
  • Arrête ! Je me suis décidée à vendre ce tableau. Il vaut cher.

Je me suis redressé à demi, penché vers le mur, et ce que j’ai vu m’a suffi. Je me suis levé d’un coup de rein. J’ai été me coller contre la toile. Je n’avais pas de certitude pour la signature, d’ailleurs je ne m’y connaissais pas. Mais elle, je l’ai reconnue, la petite fille de huit ans :  nue, hiératique, posée sur un canapé immuable, elle me fixait de son air grave et méchant.

Maintenant

La résistance a toujours existé. Chaque fois qu’il y a eu des gens qui voulaient organiser leur vie pour être libres et rester vivants, malgré le poids des contraintes, ils résistaient, indubitablement.  Mais ces contraintes ont fort augmenté depuis une dizaine d’années. Elles se dotent peu à peu des moyens d’exercer un contrôle absolu. La ressource habituelle des temps difficiles, qui est pour un individu d’être impénétrable et de garder ses pensées pour lui, n’est pas assurée de durer toujours. Lire dans les pensées – non pas les deviner ou en surveiller les effets, mais vraiment les lire – est à la portée de nos proches descendants. Et on peut être sûr que tout ce qui est en germe arrive, et que tout ce qui existe est assez vite utilisé.

Nous serons cent pour cent traçables d’ici vingt ans. Il ne sera plus possible de jeter nos téléphones et nos cartes à l’égout pour échapper un instant au regard. Une puce initiale, présente dans chaque corps humain, nous rendra phosphorescents pour toujours.  La modélisation de nos cerveaux prendra un peu plus de temps, mais leur numérisation est déjà à l’étude.  Ce n’est pas pour tout de suite, mais c’est pour ce siècle, le XXIe.  Comme c’est le siècle au cours duquel je mourrai, je ne le regarde pas comme une planète lointaine. Chaque jour de la vie présente fournit des previews de notre soumission. C’est un film que je n’aime pas.

Je ne crois pas que le bon sens des hommes, ou les vertus imaginaires de la démocratie, nous protègent de cet avenir si présent. Les apprentis sorciers qui gardent le monde sont prêts à céder les clés à de nouveaux propriétaires.  L’intelligence artificielle est sur le point de faire son entrée dans la cour des grands. Elle est prévue pour exercer toutes les tâches humaines, et pas seulement les subalternes ou les contraignantes. Elle est prévue pour nous seconder : mais elle a pour fonction de nous remplacer.

Tout a commencé. Nos craintes d’avenir sont à jour. Il n’y a plus de science-fiction véritable. Le prédictif et le visible montrent la même chose. Le futur est la forme accélérée du présent.

Je marche, je mange, je lis, j’écris, j’aime, je voyage, j’achète, je vends, je parle, je dors.  Comme ont toujours fait les humains, depuis la nuit des temps.  Je pense, je choisis, je trouve, j’imagine, je cache. C’est une spécialisation beaucoup plus éphémère. Tant qu’elle est en phase active, elle invente et réinvente une liberté provisoire, mais le jeu finira par casser.  C’est le jeu de la résistance, du maquis. Il est sur le fil de la réalité. Mais il fournit des ressources et des pistes. Et il donne une grande envie de s’en servir, maintenant.

 

 

Gallica

Nous autres, Français de l’exil, nous ne savons pas si nous regagnerons un jour la planète-mère. Mais nous nous arrangeons pour emporter, partout dans la galaxie, la vraie langue natale.

J’ai vécu plus de la moitié de ma vie hors de France. Cet écart n’a jamais eu la moindre influence sur ma géographie intime. Je regardais par la fenêtre ou par le hublot : je voyais la France, à perte de vue.

L’idée que la France contient le monde, et non le contraire, est évidemment intenable, mais je ne l’ai jamais lâchée. Partout où j’ai habité, c’était en France. Et le monde entier y avait sa place. Parfois bien sûr, il fallait un sérieux réglage rétinien pour faire surgir la France de Hong-Kong ou de Bagdad. Mais l’accommodement de l’œil finissait par s’accomplir. Le dessin de l’Eden, le feu de l’Histoire, le rire d’enfant du premier jour, couraient de case en case sur la marelle planétaire.

À l’occasion, un incident de parcours provoquait l’atterrissage brutal. J’étais obligé de dévisser le casque de mon scaphandre spatial. Naufragé en territoire inconnu. Je me sentais devenir étranger à moi-même et à mon sang. L’ondulation des paysages familiers prenait une tournure fantastique. Je clignais des yeux.

Pas de doute, j’étais ailleurs. Cette pagode, ce rire, cette barbe, cet oiseau, cette rivière, cette jupe, ce ciel pas du tout poitevin, ne laissaient aucune place au rêve.  Il allait falloir parler une langue dialectale, boire du thé dans une tasse sans anse, conduire à gauche, planquer ses armes et ses lois, aimer en lunettes noires, dormir sans oreiller, danser sans accordéon.  Il n’y avait pas le choix, tant pis, en avant la musique. Trois petits tours. Vite et bien.

Ma nonchalance et ma vitesse ont été des pavillons claquant au vent mauvais ; et les larmes que je versais en voyant les malheurs de ma patrie, de l’eau et du sel de France.

Quand le plaisir jaillissait, au fil de mes amours, quand coulait le foutre tutélaire, je savais bien que la substance qui sortait de moi était ma langue ; elle fécondait le vide autour de moi.

Tout cela, bien sûr, passait inaperçu. J’avais aussi peu l’air que possible d’un citoyen hexagonal. Je n’aimais que la vitesse et la pureté. Je n’étais pas Français d’un autre temps, mais d’aucun temps.

Je me souviens qu’enfant, quand je revenais de l’école, et que le train entrait en gare, je levais les yeux de mon livre et j’apercevais le nom de la ville sur les panneaux du quai : Louvain. Je reconnaissais les sept lettres de ce mot, et le A, le I, avec leur son clair, me disaient que j’étais arrivé. Or, ce souvenir est un mirage. Depuis longtemps, le français était interdit à Louvain, traqué, et aucun panneau ne pouvait plus porter ce mot-là.  Partout s’affichait Leuven, la version flamande officielle. En vain, pour ce qui me concerne. Je crois n’avoir jamais lu le mot de Leuven. Je rectifiais mentalement. Chaque fois que c’était nécessaire, je lisais Louvain : et le O, le A et le I se dessinaient devant moi sans aucun fléchissement. Les lettres ont une couleur secrète. Ces trois-là étaient les couleurs de mon drapeau.