L’âme, le corps

Comme souvent, après une sieste, dans la langueur d’un après-midi d’automne, le retour de l’écriture garde quelque chose du faste des rêves. Derrière les yeux grands ouverts,  un flux serré d’images mobiles continue à défiler.

L’âme est absente, le corps presque trop présent.

Il suffit de renoncer aux précautions de la mémoire, d’ouvrir toutes grandes les vannes : d’une seconde à l’autre, on se retrouve immergé dans un milieu hostile et joyeux, la vie.

La lave des souvenirs précis monte en moi : attaque d’un chien dans le parc, voyage aérien mouvementé, yeux effarés de la voisine, goût d’un fruit et d’un baiser, rafale de mauvaises nouvelles, solitude de l’amitié, déchaînement de la nature sur le vitrage immobile du jardin, morsure des amours clandestines, randonnée dans la montagne, derniers jours d’une amie leucémique, soirée de fumée sur une terrasse en plastique, staccato des langues étrangères, échange photographique Whatsapp avec un lecteur lointain, dénuement d’une famille après un incendie, descente spéléologique vers des peintures rupestres, visite de repérage dans une île grecque pour le compte d’une société de cinéma, vacarme et cris dans un café: tout cela, comme un tourbillon au ralenti, constitue le véritable vivier des poèmes à venir.

L’automne revient. Il me donne le besoin de toucher le réel avec mes mains vides. C’est une saison abstraite, sensuelle, amère – elle partage la vie en deux comme un miroir. Les âmes se détachent et filent tout droit vers leur cible. Les corps se densifient, se durcissent, et sous le dôme du ciel gris-rose, deviennent épais comme des murs.

 

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Le petit dieu du téléphone

Si je cherche un lien entre l’amour et la poésie, j’en trouve un, tout de suite : le téléphone. Il a toujours sonné au bon moment. Tout prenait naissance juste avant ou juste après un appel. C’était le déclencheur intégral.

Au début, je ne voyais pas le rapport. J’aimais. J’écrivais. Les téléphones étaient des objets utilitaires. Trois variables indépendantes. J’ai fini par comprendre le jeu secret.

J’avais remarqué que la présence de la mer, le vent du Nord et surtout, une grande mobilité sentimentale, étaient de nature à ramener l’écriture au-devant de moi. Il était curieux de noter que le fait d’être heureux ou malheureux en amour avait moins d’importance que les saillies du téléphone au fil de mes histoires de cœur : cet appareil domestique devenait le cristallisateur de l’intensité magique que j’aimais.

Je savais toujours quand il allait sonner et on peut dire que la poésie naissait des ondulations de cet appel et de cette voix que je n’avais pas encore entendue. J’écrivais un poème, ou plusieurs, je me demandais vaguement d’où cela venait. Sonnerie. Je décrochais le téléphone sur la commode ou dans la poche de mon imperméable trempé et soudain, c’était là, entièrement là. Le poème était né du souvenir de l’amour qui n’existait pas encore, du rendez-vous qui ne serait pris que plus tard.

Les premiers appareils qui ont sonné pour moi avaient l’air de gros scarabées : pesants, tapis, sournois, d’une brutale noirceur animale, portant sur leur carapace en bakélite une fine crête dorsale. Puis sont venus les téléphones mobiles, avec ou sans antenne, qu’on trimbalait d’une pièce à l’autre en veillant à ne pas trop s’éloigner du bloc central. Les téléphones portables apparus plus tard sur le marché fonctionnaient selon leur bon plaisir ; il ne fallait pas leur demander une captation dans le désert. Et en outre ils ne servaient qu’à appeler et à entendre, ce qui paraît archaïque, mais qui était charmant, car ce qu’on entendait, c’était de douces voix. Ils ressemblaient beaucoup à des livres de poche, en plus gros et en plus lourds ; on pouvait les porter sur soi, bien sûr, mais ils ne se laissaient jamais oublier. Leur poids vous tirait vers le fond.

Les appareils courants modernes, plats et sans écorce, se glissent entre deux pages et veillent sur le texte endormi. Ils parlent moins souvent. Ils textent plus souvent. Mais c’est toujours un appel en puissance. Un téléphone n’est jamais loin de sonner.

J’ai mis longtemps à écrire des poèmes. Plus longtemps encore à les publier. Ce que j’essayais de faire me paraissait confus, le résultat inaccessible. Les conditions d’apparition de la poésie ne devaient rien à l’inspiration, mais à une expérience qui n’était ni extérieure à moi, ni complètement indépendante, et qui pouvait rester des mois, même une fois cinq ou six ans, sans refaire surface ; puis qui s’installait pour un long moment, comme si la source jaillissait à volonté ; et qui disparaissait à nouveau.

Le dispositif était parfois si simple et si violent que j’aurais pu le reproduire, si j’avais été moins perdu dans mes urgences et dans mes brumes.

Par exemple, une matinée de printemps, quelque part dans une maison vide : il y avait une relation étroite, nécessaire, entre une tache de limonade sur la nappe, les mots que j’avais dits la veille sous un porche, un chien qui aboyait chez le voisin, le souvenir d’une lecture d’enfance, la substance d’un baiser et un coup de téléphone qui allait venir et qui donnait déjà sa couleur particulière à l’appareil de bakélite posé sur le guéridon de l’entrée. Il reliait un parfum de citron et de coton rêche qui était sur les vêtements d’une passagère, dans le tram pris dix ans plus tôt pour aller à la librairie Pêle-Mêle où j’achèterais L’Histoire de ma fuite, et la jeune fille que j’aimais déjà tant serrer dans mes bras. Le présent, le passé et l’avenir prochains étaient étroitement unis par la sensation amoureuse, mais pas dans l’ordre chronologique. L’odeur citronnée et rêche surgissait après que j’avais acheté le livre, et le baiser de la veille, après la sonnerie de téléphone qui n’avait pas encore eu lieu.

 

 

 

Le jour naissant

Je connais la jouissance du réveil. C’est un cadeau sans fin. Quand je rouvre les yeux, la lumière est là. Elle me donne aussitôt conscience d’exister. Je me dégage du poids de la nuit. Je sens mon corps comme une promesse. Je repense aux dernières phrases, aux dernières images de la veille. Certaines étaient amères, d’autres sinistres, d’autres vaines, mais ce n‘est rien. Tout cède sous l’effet de la clarté naissante, et renaissante, dans la chambre et dans l’esprit.

Mon royaume de sable est intact.

Je vois la page à écrire comme si elle existait déjà. Il suffit de dissiper ses brumes. Je vois la journée à venir comme une œuvre en friche, qu’il faut dégager de ses scories pour qu’elle prenne son essor. J’attends l’éclair, la secousse heureuse, qui viendra. La suite de banalités et de tâches ennuyeuses contenue dans chaque heure n’est qu’une trame, un remplissage, une redite, au service d’un moment-clé : parfois un seul mot, un seul regard.

Quand ce moment surgit, je le reconnais à sa couleur d’éternité.

J’existe pour autre chose que moi.

Quelqu’un

On croit qu’on a une enfance unique, on en a plusieurs. Elles sont étagées, cloisonnées. La mémoire ne les explore pas toutes en même temps. Parfois ces enfances multiples paraissent incompatibles. Mais c’est bien vous qui avez été tous ces êtres différents.

Si je repense à mes 15 ans, je n’y retrouve pas l’unité qu’on attend d’un personnage bien dessiné. Passe encore que j’aie été à la fois ce cancre en géographie et ce brillant sujet en histoire ; ce traducteur miraculeux du latin et ce médiocre tâcheron en grec ; cet assez bon nageur doublé d’un nullard absolu à la corde à nœuds et aux anneaux : on a tous ses hiatus. Mais il est plus étrange que la même année, au même instant, j’aie été entièrement et désespérément : un jeune homme plongé dans le XIXe siècle et fréquentant à temps plein les mardis de Mallarmé (j’avais un flirt avec Geneviève, la fille du poète) ; un explorateur spatial, originaire de Vega de la Lyre et survivant de la grande guerre cosmique ; un petit garçon puéril pour son âge et servant chaque matin la dernière messe en latin de Flandre ; un athée militant opposé à la guerre du Vietnam ; l’amant de Cléo de Mérode (1910) et de Sylvie Vartan (1968) ; un suiveur d’inconnus pittoresques avant de regagner la nuit venue sa chambre, par la gouttière de la façade arrière ; une chochotte qui se faisait dispenser du stage de secours civil parce qu’il avait une écharde dans le doigt ; un ascète solitaire et un dévoreur de tartines aux rillettes en compagnie d’autres gamins boutonneux ; un détesteur de Bob Dylan (un des dégoûts les plus durables de ma vie) et un apprenti-rock star écrivant des chansons brutales et les interprétant devant son miroir ; un voleur de portefeuilles ; un scrupuleux excessif dans les histoires d’argent et d’avantages en nature ; un obsédé sexuel ; un pur esprit vivant dans les solitudes glacées de la poésie abstraite ; un Français de la haute époque, négociant la restitution du Canada dans la langue du XVIIIe siècle ; une petite frappe flamande jouant au 421 dans une cave à bière de la Tiensestraat ; et tout cela sans solution de continuité, simultanément.

Je crois que je n’avais pas d’existence véritable ; qu’il n’y avait pas, répondant à mon nom, un adolescent concret, objectif, environné de ses quelques projections imaginaires ; que tous mes avatars sans exception étaient imaginaires : et que les pavés bien réels, l’école bien réelle, les parents bien réels, mon corps bien réel, n’avaient aucune réalité pour moi. Je crois que je n’existais pas, étant partout nulle part.

Je ne suis pas sûr d’exister aujourd’hui, mais il est certain que l’écriture, en me faisant trouver un thème musical plus sensible que les autres à mon oreille, m’a amené à choisir une représentation de quelqu’un,  une figure, à laquelle faute de mieux j’ai fini par m’identifier. Je crois aussi que mes enfants, qui me reconnaissent dans le couloir sans avoir l’air de se demander de quelle planète, de quelle époque, de quelle histoire je débarque, et m’appellent papa sans chercher plus loin, m’ont réconcilié avec cette absence en chair et en os.

Les signes du monde

Je ne lis pas, j’écris.

L’immense flux de textes qui passe dans mon corps depuis des années, depuis l’enfance, s’est inversé. La lecture est devenue peu à peu une catégorie de l’écriture. Je n’ai presque plus de curiosité pour les livres extérieurs. Je lis les événements, les rencontres, les visages, comme jadis je faisais avec les livres de papier dont je tournais les pages, de plus en plus vite, pour connaître le fin mot.

À présent, le fin mot que je cherche est partout : sur les meubles, sur les murs, dans les métros, dans les lits, dans les récits de catastrophes climatiques, dans les jours sortant de la nuit, dans les arrière-pensées fugitives qu’inspirent le fracas de la douche ou le remuement d’une branche sur la fenêtre du débarras.

Je ne peux plus lire innocemment. Chaque moment de lecture devient un cran dans l’échafaudage de mes notes, de mes plans et de mes phrases. Chaque moment d’écriture surgit dans les intervalles de plus en plus longs et de plus en plus nombreux entre deux livres lus.

La mémoire joue un rôle dans mes non-lectures ; elle est terriblement textuelle. Je ne me rappelle pas les événements et les actes auxquels j’ai été mêlé : je me rappelle le récit que j’en ai fait ou qui s’apprête à naître. Il n’est pas nécessaire qu’un texte ait déjà été écrit noir sur blanc pour exister. Je sens en moi la présence et presque la forme de tous les textes à venir. Tout est un texte à venir.

Une histoire d’amour, une panne de train, une réflexion sur la rareté de l’eau, une prouesse sportive vue sur un écran, une gorgée de vin, un aperçu de la vie de Weber, une conversation sur l’avenir du livre, un coup de téléphone de ma cousine Mimi, la pluie sur le jardin, ne sont pas pour moi une faisceau d’images et de petits faits conservés dans la mémoire, mais une formulation en devenir, les frémissement d’une phrase ou d’une suite de phrases, ou d’une succession sans fin de phrases, d’ellipses et de ponctuation. Ces phrases ne se sont pas encore incarnées, mais il serait faux de dire qu’elles sont virtuelles ; elles sont la présence du monde, en moi et hors de moi. Elles ne disent pas le sens, elles disent la réalité, de tout ce qui arrive, et dont j’ai connaissance, et qui parvient jusqu’à moi.

En somme, je suis une voix off perpétuelle. Tout est prétexte à l’exprimer. Le jour. La nuit. Je dors. Je me réveille. La fenêtre est ouverte. Il pleut. Je reprends pied dans la vie, et je retrouve le tic-tac rapide des mots : « Je suis là, immobile et vivant, mon rêve se dissipe, je sens l’odeur de la pluie arrêtée… »

Dieu merci, cette écriture ne se substitue pas à ma vie. Elle l’accompagne en sourdine, fidèle et discrète comme un ange-gardien. Dieu merci, ça ne parle pas dans ma tête, ce n’est pas un bourdonnement continu. Quand je marche, quand je mange, quand j’aime, quand je parle, quand je lis à l’ancienne manière, comme cela m’arrive encore quelquefois, il n’y pas une satanée phrase qui vient se substituer au moment présent, et s’imposer avec une insistance d’enfant mal élevé. Plutôt, c’est une promesse : tout ce que tu dis, tout ce que tu vis, tout ce que tu fais, tout ce qui t’arrive, est dans un état transitoire. Prends-le, capte-le, ne te tracasse pas pour la suite ; il y a toujours une suite, tu la connaîtras, tu la verras, quand elle sera matérialisée sous forme de texte, et que tu la reliras, comme toutes les phrases de ta vie, telle qu’elle naît, ou renaît, sous tes doigts.

L’Ourse

Yeux ouverts dans le noir, on entend mieux. Les yeux écarquillés ne distinguent rien, mais ils aident à écarquiller les autres sens. Les oreilles, les fibrilles, les nerfs, sont aux aguets.

J’auscultais l’obscurité, à demi redressé dans le lit. Il faisait lourd, il faisait lent. La nuit mettrait encore longtemps à finir. L’interminable mois d’août pesait sur tous les murs de la maison.

Je me suis souvenu que je n’étais pas seul. Il y avait quelqu’un qui dormait à l’autre bout du patio. Ou qui ne dormait pas. J’avais été réveillé par les craquements du parquet, et des pas sourds. J’ai sauté du lit. J’ai arraché mon T-shirt humide. Je hais l’été de toute mon âme.

La maison était grande, laide, sommaire. Elle n’avait pour elle que la proximité de l’océan. Mais il fallait sortir sur la terrasse arrière pour capter un peu d’air, quand par hasard il en soufflait. Le silence qui régnait était intense.  Quelqu’un qui marchait, à trois heures du matin, dans un tâtonnement pesant, c’était un signal clair, presque une sonnerie de trompe. Et celle qui marchait s’avançait vers moi.

Sur le palier médian, nous nous sommes retrouvés face à face. Pas de lune, une pénombre d’oiseaux. Mon pouce a enfoncé le contact de la torche.  Le tube de lumière jaune a fusé sur elle. Pas un mot. Ni cillé, ni grimacé. Son visage a glissé près du mien, tandis qu’elle poursuivait sa progression.

J’avais eu le temps de capter son regard. Vide, pas comme un zombie mais comme un poisson rouge. Je l’ai rattrapée en deux bonds, ma lampe toujours braquée, et par derrière, sans difficulté, sans résistance, je lui ai retiré le couteau de cuisine qu’elle tenait dans la main.

Malgré sa stature de gardien du temple, elle était faible comme un enfant. Elle avait des épaules plus larges que les miennes, mais ne s’en servait que pour porter un sac à dos à travers toute l’Europe et l’Afrique, depuis plus de quarante ans. Ses cheveux courts, ses idées simples, son absence d’intention sexuelle, lui valaient une sympathie générale, tout spécialement en Afrique du Nord. Elle avait été lobbyiste pharmaceutique dans une autre vie, avant de découvrir l’altermondialisme. Son réseau d’entraide était très étendu : elle connaissait quelqu’un qui connaissait un avocat qui m’avait demandé d’héberger la voyageuse pour une ou deux nuits.

Il ne m’avait pas dit, cet avocat absurde, qu’il s’agissait d’accueillir sous mon toit une femme qui ne parlait pas français, ne mangeait que des choses crues et odorantes qu’elle tirait de son sac, et avait l’habitude de chantonner à mi-voix un rengaine unique et répétée, des heures durant.  Il ne m’avait surtout pas dit qu’elle se relevait la nuit pour arpenter la maison, et se livrer à d’obscurs rites sacrificiels, dans un état second qui ressemblait à l’après-vie.

Le matin suivant, toutefois, elle était rayonnante, reposée et presque vive. Elle a mangé une mangue blette avec appétit. Son sac était bouclé. Elle s’apprêtait à repartir.  Si ça l’a gênée de me voir avaler devant elle du café bouillant et du pain frais, elle n’en a rien dit. Dans notre jargon réciproque et bizarre, nous nous sommes découvert un goût commun pour le savon d’Alep. Quand je lui ai offert le mien, j’ai eu droit à un bref signe de tête, un peu raide. Elle n’aimait pas beaucoup les hommes blancs.

 

 

 

Jouvence

La religion telle qu’on me l’a enseignée sentait la fin de partie et le culte des morts. Rien n’était plus éloigné de l’esprit de résurrection que cette suite de cérémonies sans foi, sans espérance et sans charité.

Quand on parle du christianisme en se référant aux cathédrales, à Blaise Pascal ou à la musique de Bach, je peux entrevoir des puits de lumière ; mais c’est à condition de ne les rattacher en rien aux messes, aux séances de catéchisme, aux processions et à la parole des prêtres. L’insignifiance dominait tout.

Une éducation catholique à la fin des années soixante supposait, sans que personne ne s’en avise, l’oubli de toute spiritualité. L’histoire sainte, les miracles singuliers et anecdotiques – et d’ordinaire tirés par les cheveux –, l’importance des images coloriées, des rituels appris par cœur, la permanence de la Légende dorée, les figures des Saints et des Bienheureux, la saveur cartonneuse de l’hostie, la pénombre fraîche des églises, constituaient, déjà à cette époque, une plongée fantasmagorique dans le temps. De même les chemins de croix, où sur douze tableaux sans la moindre présence artistique, chancelait, tombait, saignait, se tordait, souffrait, agonisait un farouche sauvage à barbe fauve, qui nous interdisait la compassion à son égard, du fait de son inhumaine laideur.

Il y avait aussi l’odeur de cave de l’encens, la crasse incrustée dans les vitraux, les bancs aux craquements d’arthrite, la petite sonnette toujours sémillante, et les confessionnaux où étaient tapis des inconnus à l’haleine forte, dont les yeux bougeaient à travers les croisillons en pâte feuilletée. À ces manifestations fascinantes et mystérieuses d’un ailleurs auquel plus rien ne ressemblait dans la société civile, s’ajoutait, pour l’enfant de chœur, interdite et presque empoisonnée, la gorgée de sucre acide du mauvais vin blanc de messe, prise au goulot, dans la sacristie.

Aux sources de la vieille religion, sans doute, il y a eu un pacte d’essence solaire, pour jeter une arche entre les figures païennes de l’empire romain et le monothéisme anthropomorphique. Mais ce pacte est rompu ; il n’y a plus ni Fils ni Père. Le sang de l’alliance s’est coagulé.

Et pourtant : la formation religieuse, qui a laissé si peu de traces sacrées dans ma vie adulte, subsiste en moi sous les espèces d’une curiosité sensuelle à l’égard de la nature, doublée d’une parfaite indifférence métaphysique – et d’un éloignement radical des textes sacrés. L’invisible a cédé la place au visible, qui s’étend désormais plus loin que la vue.

Le paganisme, dont je sens l’existence battre en moi comme l’eau sous la glace, touche à la divinité du soleil et de la pluie, aux nymphes des fontaines, aux arbres et aux vins, aux muses de l’écriture, au ravissement du plaisir, aux surprises de la marche et du sommeil – à tout ce qui transforme les pièges du temps en vie éternelle.