Peur de l’amour

 

Peur de l’amour. Peur de perdre. Peur du bonheur. Peur de payer trop cher ce qu’on va recevoir. Peur des regards. Peur de soi.

Peur du présent. Peur du feu. Peur du rire. Peur des aveux. Peur d’être jugé. Peur du plaisir éternel.

En y repensant, je crois que je suis un faux amoureux, que j’ai dormi avec des femmes imaginaires. Si elles avaient été véritables, j’aurais senti leur cœur battre dans le noir. J’aurais été nourri par la chaleur de leur peau, par le flux de leur sang.

Vers le secret

Ce même jour, je retrouve une vieille photo sur laquelle ma mère sourit dans tout le feu de sa jeunesse. J’essaie de déchiffrer  le décor qui l’entoure, le jardin mal entretenu, les ombres, les murets, le buis, les fusains. Ce sont les reliefs d’un labyrinthe dans lequel à mon tour j’ai joué.  Le dessin initial a volé en éclats. Les fragments d’histoire que l’œil reconstitue ne sont plus lisibles que par le souvenir. Ils forment un message enfoui dans les sables, comme un journal intime oublié au fond d’un tiroir. Le sourire de ma mère seul est vivant.

Une proscription

 

L’argent est un apartheid. Tout est en place pour nous faire sentir quel serait notre mode de vie idéal si nous avions plus d’argent. Et en même temps, tout rend probable, et utile au système en place, que nous en ayons peu.

L’argent est une culture, qui fournit les moyens de se servir du monde. La pauvreté devient du même coup un manque d’usage du monde : on n’agit pas, on consomme ; notre décor est fait de produits de base ; le monde n’est plus une planète bleue, belle et mortelle, mais une succursale d’Aldi ou d’Easy jet.

L’argent est une prison, car il n’y a aucun endroit sur la planète où il n’impose pas ses lois comme étant les seules lois. Il n’y a pas d’extérieur à lui. Le modèle social qui nous est universellement proposé est la restriction – et nous regardons la vie à travers ses barreaux.

S’il y a eu une vie de Bohème, une certaine façon de vivre sans argent, en marge des affaires, en marge des lumières, elle relève d’une époque révolue. Elle n’a pas survécu au commerce mondial généralisé.

Tant que l’usage de l’argent se bornait au gite, au couvert, au voyage, aux services, aux objets manufacturés, on pouvait subsister dans les coulisses. Mais l’esprit, l’amour, l’air, l’eau, la parole sont entrés à leur tour dans le système, et même la gratuité, le bénévolat, la promenade, le rire, l’enfance ont été quadrillés par le modèle financier. Il n’y a plus de no man’s land. La carte s’identifie avec le territoire.

Personne n’est en dehors de l’argent, et le manque d’argent est moins une pauvreté comptable ou une gêne matérielle qu’une caractérisation : on est pauvre comme on est vieux ou comme on est gros – d’ailleurs pour les mêmes raisons. Cela n’empêche pas de vivre, ça empêche d’exister.

Encore s’agit-il là de gêne relative. Il y a un cas de figure plus directement cruel : la proscription, l’insolvabilité administrative intégrale.

Vous êtes sorti du jeu, vous n’avez plus de revenus du tout, plus de monnaie en poche, plus de crédit, ni de ressources, de carte de banque, de compte en banque, de droit au chômage, aux aides sociales, aux soins médicaux. Fini, tout cela. Vous n’êtes plus quelqu’un qui « manque d’argent », vous êtes quelqu’un qui n’en n’a pas.

Êtes-vous mort pour autant ? Non. Mais vous avez changé de monde. Vous êtes dans un autre continuum d’espace que vos anciens congénères. Ils ne vous comprennent plus. Quand vous en rencontrez par hasard, ils vous parlent à travers une cloison de verre. « D’accord, tu n’as pas d’argent, mais allons manger quelque part quelque chose de pas cher ». Pas cher ? Même le presque pour rien est absolument trop cher pour vous! Vous n’avez rien. Cinquante ans de vie sociale ne vous offrent aucun garde-fou. Vous tombez dans le vide.

Si vous n’avez rien à manger, vous jeûnerez, en attendant un meilleur jour. Si vous avez une jambe cassée, il faudra qu’elle se répare toute seule, et vous boiterez. Si vous avez un problème dentaire, on ne vous soignera pas, et vous perdrez vos dents.

Raconter la vie sans argent, c’est faire défiler les portes refermées, l’effacement des jours, l’exil de soi, précédant l’exil de sa terre natale et la traque. Les escaliers qu’il faut descendre, la disparition du ciel, le noir. Le vrai roman moderne, c’est cet oubli au fond du trou. Le vrai héros tragique, c’est ce proscrit sans visage. Il existe, je connais son nom.

Convoyeur

Mais si tu ne voyages plus, que vas-tu faire de ta vie ? me dit quelqu’un. Je ferai ce que j’ai toujours fait, de courtes incursions dans le monde mitoyen, avec les moyens du bord. Il faut  marcher vite. La vue se déplie. Les rues, les squares, l’orée du bois, le lac, les feuilles, les oiseaux, le rendez-vous, l’échange, les idées brèves, les voix basses, sont là.

Et quand je rentre, dans une poudre de soleil, je règle les stores, je m’assieds sur un coin, je fais glisser mon pouce sur une tablette hachurée de messages et d’images, je bois un verre de vin. Je reprends mon souffle avant de me livrer au rituel fixe de l’écriture, comme une offrande aux dieux lares de l’inspiration : encens, fumée, rêve. Le travail se concentre en salves brèves, qui déplacent la mémoire et font bouger l’œil.

De loin en loin, quand même, il faut partir, un soir, sans prévenir grand monde, pour quelques jours d’exploration, élargissant le cercle habituel, passant une frontière ou deux : musique douce sortant de l’allume-cigare, visière du pare-brise baissée, long étirement du moteur, provisions de route sur les genoux, bouteille, cartes, lunettes, écran.

Randonnée en voiture la nuit ? Je connais bien. Convoyeur depuis si longtemps. Je n’ai jamais appris à conduire. Il me semble que je ne saurais pas. Non par maladresse particulière, ni par distraction. Je ne suis pas distrait mais abstrait. Plutôt par peur de perdre le fil.

Le convoyage me va bien. Entre les bouteilles, les cartes et la conversation, je garde le cap. Le GPS ne pourvoit pas à tout. La réussite de l’excursion dépend de l’équilibre instable, indéfiniment reporté.

La conductrice est belle. Le hasard est sous contrôle. Demain n’a pas de visage. Le matin va venir.

Tous les jours, partout, les aventures imprévues envahissent le quotidien. Il n’est pas nécessaire de porter une arme ou de traverser des pays en flammes pour y être confronté. Un modeste déclic suffit à faire naître les circonstances favorables. C’est une question de rythme, de tempo.

Fantômas

Si j’ai été un amoureux, j’ai bien changé. Je suis devenu indifférent à tout ce qui n’est pas la mer. Je nage deux fois par jour, le plus vite possible, jusqu’au radeau. J’y reste le temps de sécher. Puis je reviens vers la plage, je m’assieds contre un rocher, je regarde les vagues et je me souviens.

Ce que j’aimais dans l’amour et dans les rencontres amoureuses, c’était les visages, indubitablement. Leur beauté du jour, leur variété sans fin, leur regard quand ils me fixaient, me rendaient fou. Plus que les attributs sexuels du corps, ils incarnaient mon désir.

Il me semble que j’ai toujours été troublé, d’abord, par le visage, avant que le reste n’intervienne. Pour moi, désirer une femme, c’était sentir mes sentiments, mes sensations, cristalliser sur son visage, sur le fanal de son être tout entier. Il me semble que je n’ai jamais remarqué une poitrine ou des jambes d’entrée de jeu.  C’était pour plus tard, quand venait le déshabillage, l’intimité. Durant tout le temps, long ou court, des fiançailles, seul le visage comptait.

Le visage est le principal moteur de ma vie amoureuse. Le principal, oui. Pas le seul. Il y avait autre chose, de moins avouable. Tant pis, il y a prescription.

J’aimais les effractions permises, le côté cambrioleur de l’amour. J’étais captivé par ce qui suivait le premier baiser, le premier aveu, la première nuit. J’étais obsédé par le droit que donnait l’amour, même dans sa version la plus éphémère, d’entrer chez autrui et d’y faire comme chez soi.

Il faut dire que durant longtemps, n’ayant pas vraiment de domicile fixe, je m’arrangeais pour que mes rencontres aboutissent chez elle plutôt que chez moi. Le cas des femmes mariées ou en couple supposait des arrangements d’un autre ordre – en général l’hôtel. Mais enfin, il n’y a pas eu tant de femmes mariées dans ma vie de célibataire. Donc, la nuit venue, main dans la main, nous montions l’escalier qui menait au domicile inconnu, et aussitôt la porte ouverte, puis refermée, j’étais happé.  Deux pas dans le couloir obscur, direction la cuisine ou la chambre, selon le degré d’intensité du désir,  et la caméra de ma mémoire future se mettait en marche, j’enregistrais le moindre détail, comme un repérage en vue d’une autre visite, après coup.

J’étais double : je faisais les gestes de l’amour et j’y mettais tout mon cœur. Mais en même temps, je jouissais d’être dans la place, sans permis, sans statut, un étranger à qui on ouvrait sa demeure sur un coup de tête et qui en faisait son bivouac.

Le comble de la duplicité arrivait le matin, si la femme de la veille partait travailler. Elle se levait en douce, je m’accrochais au sommeil et au drap, je l’entendais remuer ses vêtements et ses produits de beauté, partir, revenir, m’expliquer où elle rangeait le café, m’embrasser sur la joue, me dire de claquer la porte en partant, s’en aller à regret.  Je me levais alors. J’étais libre de fureter dans l’appartement désert.

Sachez-le, mes chéries, j’ai lu vos lettres, j’ai remué votre lingerie, j’ai fouillé vos commodes et votre vaisselier, j’ai photographié les étiquettes de vos valises, visionné vos films de vacances, utilisé votre brosse à dents. Je n’ai rien dérangé, je n’ai pris ni argent ni souvenir dans un de vos tiroirs, j’ai rincé ma tasse et l’ai retournée sur l’égouttoir, j’ai refermé la porte, non pas en la claquant mais en douceur. J’emportais dans la rue le rayonnement de votre visage. J’emportais aussi, stockée dans mon cœur de pierre, une vue parfaite de votre intimité.

Compte ouvert

Sans regrets, j’ai vécu. J’étais pauvre comme Crésus. Mes vêtements tenaient dans une valise, mon logement était une chambre sous-louée, que parfois je devais rendre, quand son légitime occupant rentrait pour le week-end. Il m’est arrivé de marcher toute la nuit, ou de m’incruster chez des gens qui n’avaient pas envie que je loge – ou de faire le baby-sitter pour profiter d’un divan. Mais j’avais, avec le monde que je traversais, des rapports heureux.

Quand je fraudais, c’était en première classe ; et pour me rendre présentable, j’utilisais les toilettes de grands hôtels, leurs serviettes à monogramme et le rouleau rugueux de la machine à cirer les chaussures, qui émettait un geignement de meule quand je lui offrais, en guise de sacrifice, ma dernière paire.

Je trouvais des livres sur les bancs, de la menue monnaie dans la sébile des téléphones publics, des preuves d’amitié chez les chauffeurs de taxis, les voyous, les réfugiés hongrois (les trois étant combinables).

J’avais toujours faim : je n’ai jamais sauté deux repas de suite. Il y a un dieu pour les ogres.

La vie n’était pas chère. Le pain, le vin et les sourires s’offraient ça et là, il suffisait de marcher. Les caissières des supérettes étaient peu méfiantes. Au cinéma, pour voir le film sans payer, on passait par la porte de sortie.

J’avais un compte ouvert, quelque part, nulle part, au ciel je suppose. J’entrais presque au hasard. Je demandais presque sans mot. Je recevais mon dû.

Une ou deux fois, quand même, j’ai été sur le fil. Une femme était prête à me payer  pour que je lui fasse un enfant (le désespoir lui ôtait la raison). Je ne savais pas quoi répondre. Pour finir, il n’y a eu ni enfant ni argent. Je n’ai pas été au rendez-vous nuptial. Je ne me suis jamais prostitué, malgré tout.

Les  plaisirs d’être pauvre sont très relatifs. Le vide, le rêve, le froid, l’isolement, à pleines mains. Le présent éternel. Il faut faire la part du feu. Il y a des compensations invisibles. Si je n’avais pas été si pauvre, je n’aurais pas vécu mes romans à l’avance. Je n’aurais pas tout inventé.