Le premier jour

C’est en vain qu’on nous explique que le changement d’année est un phénomène illusoire, qu’il ne se passera rien d’essentiel ni même de significatif de part et d’autre de cette frontière temporelle, que les bonnes résolutions pour l’an neuf constituent un rituel trompeur. Nous n’en tenons pas compte. Nous ne le croyons pas. Et si nous ne le croyons pas, c’est parce que c’est faux.

Il faut des points de repère fixes dans l’écoulement indéfini du temps. Avec notre anniversaire, le premier jour d’une nouvelle année est le repère idéal.

La pensée abstraite est dans son rôle en ne voyant dans le découpage en années qu’une fiction administrative, distincte des faits et de la force des choses. Mais l’existence humaine, à aucun niveau, n’a de dimension abstraite véritable. Même les chiffres et les concepts se colorent du rôle vivant qu’ils jouent pour nous, et prennent un caractère émotionnel plus ou moins marqué par l’usage que nous en faisons. De même que je connais les couleurs des chiffres (le 13 gris d’ardoise, le 14 jaune foncé et vernis), de même les dates et les années, si elles ont été arbitraires, ont cessé de l’être par un effet de culture (1066 est le visage énergique et le regard écarquillé de Guillaume le Conquérant).

Nous fonctionnons dans un monde où l’attente de Noël, héritée de l’enfance, le double réveillon à une semaine de distance, la profusion soudaine de cadeaux inutiles, le retour mélancolique de la dinde fade et du foie gras, se doublent des vacances de nos enfants, de la possibilité de la neige et de son capitonnage magique, et d’une perception aiguë de la vanité des choses en portant à la déchetterie des cartons tintinnabulant de bouteilles de vin vides. Comment ne pas ressentir la vérité d’un changement d’éphéméride ?

D’autant que le monde dans lequel se passe notre existence n’est pas l’état de nature, ni les premiers âges de l’espèce humaine, mais une société fortement structurée, qui règle un certain nombre de ses curseurs au 1er janvier : ainsi, les impôts, qui rythment la vie de nombre de nos compagnons d’infortune, varient selon que de l’argent rentre fin décembre ou début janvier ; il serait étrange de ne pas s’en aviser. Un dispositif abstrait et imaginaire qui fixe ainsi notre plus ou moins grand état de pauvreté, n’est pas imaginaire du tout.

Le calendrier, du reste, constitue une fiction toute relative puisqu’il rend compte, avec un décalage formel, de la durée de rotation complète de la Terre autour du Soleil. Ce n’est pas lui, mais l’indicateur « 01 du 01 », qui nous inspire le désir ou l’idée de repartir à zéro. Si le passage d’une année à l’autre se faisait, mettons, à l’actuel 21 avril, il ne faut pas douter que ce 21 avril utopique s’appellerait premier jour du premier mois, et nos bonnes résolutions se prendraient, plutôt que dans le froid ou la neige, dans le bourdonnement des insectes, dans le verdissement des jeunes pousses, dans l’embaumement des fleurs et des moteurs à essence : rien n’en serait changé, nonobstant la bonne opinion que la plupart des gens ont du printemps.

La remise à zéro des compteurs de l’esprit est un des dispositifs les plus constants et les plus obstinés de l’espèce. Il signifie notre volonté d’améliorer les choses, d’échapper à la répétition, d’être meilleurs ou plus malins à l’avenir. Rien de plus sain, et rien de plus sage. Tant qu’à faire, autant inscrire ces perspectives dans une nouvelle colonne vierge de notre vie, plutôt que n’importe où, n’importe quand. Il est seulement dommage que les résolutions prises en cette occurrence soient si modestes et si insignifiantes. Suivre un régime, faire du sport, arrêter de fumer, parler d’augmentation à son chef de service, ces vœux qui reviennent si souvent dans la courte liste des décisions annuelles, à supposer qu’ils soient suivis d’effets, ne modifieront pas l’essentiel.

Je propose à tous ceux qui me liront, s’ils veulent remettre en cause les plus élémentaires déterminants de leur vie – couple, habitat, pays, métier, santé, corps, sommeil – de s’y mettre vraiment, dès demain, premier janvier d’une nouvelle ère, et date idéale, à cause de sa saveur édénique, de la longue plage de paradis terrestre qu’elle offre à notre regard.

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Point de chute

Il y a des villes parfaites. On met longtemps à les trouver. Mais elles existent et elles vous attendent. Quand on en découvre une, on la reconnaît aussitôt. Le cœur bat de plaisir. La perfection est le nom de code du bonheur.

Evidemment, les critères de cette perfection varient d’une personne à l’autre, même s’il y a des lieux d’élection très consensuels. Mais pour chacun de nous, à titre personnel, les paramètres sont précis. Ce ne sont pas ceux des agences, des consignes, des modes ou du top 20 des architectes.  Nos préférences sont directement liées au choix fondamental de notre vie ; elles ne sont pas susceptibles de changer du jour au lendemain.

Il n’est pas interdit de chercher à comprendre d’où vient le déclic. Il y a des causes prochaines, et puis des raisons plus profondes.

La beauté d’une ville, comme la beauté d’une femme, explique en partie l’amour qu’on lui porte. Et bien que l’on sache que d’autres trouvent quelconque, voire franchement laide, celle qu’on aime, un certain battement de cœur chaque fois que vous la revoyez prouve que vous ne vous étiez pas trompé lors de la rencontre initiale : c’est bien elle, entre toutes les femmes ou toutes les villes possibles, qui vous a plu.

Bien sûr, la beauté n’est pas une garantie suffisante. Venise est belle, Madrid est belle, Londres est beau, et tant d’autres villes, mais vous n’avez jamais pensé y habiter. Même Paris, qui par certains côtés, par certains quartiers, est la beauté même, ne correspond pas tout à fait à votre idéal. La cherté des logements, l’étroitesses des rues, l’incommodité des cafés, la pesanteur de l’été, l’abondance des touristes l’écartent du peloton de tête, dans votre quête d’absolu.

La fonctionnalité pourrait être un critère bien plus fort. Mais c’est une notion ambiguë, qu’il faut rapporter à des besoins précis. Qu’importe les avantages d’une ville si vous n’en usez pas ? Pour ma part, la proximité d’un parking, d’une navette pour l’aéroport, d’un complexe de cinémas, d’une chaîne de magasins bio, d’une boutique de sushis, d’un club de musculation, d’un centre de Vipasana, d’un bureau de poste, m’est tout à fait indifférente. A l’inverse, les parages d’un parc, d’une forêt, d’un fleuve, d’une librairie, d’un marché de fruits et légumes, d’une gare, d’une école convenable pour mes enfants, d’un bar de grand hôtel pour y prendre un club sandwich, jointe à une certaine fraîcheur climatique, à un certain silence, sont pour moi des éléments déterminants.

Mais ce qui est vraiment décisif pour fixer son choix, c’est le degré de liberté et d’invisibilité qu’une ville vous offre. Il s’agit de trouver un lieu où les gens ne vous apostrophent pas, ne vous photographient pas, ne vous bousculent pas, ne vous détestent pas. La convivialité forcée est un cauchemar. Une ville-spectacle, ou une ville-réseau, ou simplement une ville trash, ne se prête pas du tout à la transparence et à l’absence sans lesquelles on n’écrit pas.

Dans la courte liste de villes, la plupart européennes, qui m’apparaissent comme désirables, les détails sont déterminants. Le choix du point d’atterrissage est une affaire de précision.  Certaines villes sont trop petites. D’autres, trop grandes. D’autres trop touristiques. D’autres n’ont qu’un usage sommaire du français. D’autres sont trop chaudes l’été.  Dans d’autres, la religion, ou la musique, ou le football, y occupent une place prise sur le droit des gens. En sorte que peu à peu, je biffe la plupart des noms : et ceux qui restent à la fin y gagnent en magie.

A ce stade de mon parcours, je ne connais que deux villes parfaites. Je les connais de l’intérieur. Elles ne sont pas exemptes de tout défaut. La perfection n’est pas une absence de défauts. C’est un dépassement du quotidien, un rejet de la répétition, un schéma radieux, une sorte d’immortalité.

Deux villes. En trente ans. Ce n’est pas beaucoup ? C’est inespéré ! Echapper au vide ! Savoir où aller ! Deux villes complètes, avec leur théâtre des opérations en ordre de marche. Elles offrent les conditions optimales pour y écrire et oublier la mort.

Je ne dirais pas leur nom. Je ne veux pas les déflorer.  Mais je suis déchiré par le désir d’y être. L’une d’elle, surtout, me manque, comme une femme avec qui on a goûté l’absolu.  Mon intention la plus formelle est de revenir vers elle, bientôt, bientôt. Il faut être heureux le plus vite possible. C’est le seul devoir.

Les sous-bocks

J’aime écrire dans les cafés. Je le faisais quand je n’avais nulle part pour poser mes papiers, et que les cafés, avec leur table humide, leur service intermittent, leurs boissons toujours chaudes, leur vitrine ouverte sur le monde, m’offraient le confort rudimentaire dont j’avais besoin.

J’ai continué, même quand j’ai été mieux logé, mieux équipé. Les cafés sont des lieux de vie, et la solitude d’un bureau a quelque chose de somnolent. Ce sont des lieux de compagnie et d’indifférence : ma sauvagerie y trouve son compte.

Je tire le fil d’encre, entre la dernière tasse et le premier verre, malgré les juke-boxes, les écrans de télé, les oreillettes mal fixées, les MP3 indiscrets, les glapissements téléphoniques, tout ce petit vacarme obligatoire que les établissements de toutes catégories opposent à leurs clients studieux. Ils ont constaté que la majorité de leurs habitués venaient au café pour échapper au silence. Ils leurs fournissent le bruit attendu. Rien de personnel là-dedans.

Il n’y a pas de cafés hostiles, il n’y a que des cafés incommodes. Il n’est pas sûr que l’incommodité, quand elle reste à la surface, ne fournisse pas l’équilibre instable par lequel marche l’esprit.

Je ne m’organise plus à l’avance pour écrire dans les cafés.  Je ne quitte plus sciemment le piège tiède de mon bureau et l’amitié d’un vieux pull à torsades pour aller me jeter dans un lieu bruyant et disruptif.  Mais j’aime partir, marcher dans les rues et écrire dans ma tête tout en marchant. Au bout d’un moment, parfois d’un long moment, l’empilement périlleux des phrases que j’ai forgées et emboîtées l’une à l’autre menace de se rompre. Il est temps de s’arrêter quelque part pour fixer les choses, noir sur blanc.

J’entre dans un café de hasard. Sur le seuil, je jette un coup d’œil pour voir si aucune télé plafonnière n’est allumée, et surtout, ce qu’il y a sur les tables. Si les signaux sont au vert, je pénètre à l’intérieur, je salue la patronne, ou le serveur, ou l’hôtesse, enfin, tout ce qui se trouve debout et actif, et je vais m’asseoir dans un coin.

Ce qui m’a décidé, c’est la présence des sous-bocks, en pile sur chaque table.  Ils font partie d’un système irréfléchi. Ils m’ont toujours été du premier secours. Ronds, carrés ou hexagonaux, ils présentent une surface vierge au stylo que j’emprunte. L’autre côté, avec son court bavardage sur des bières ambrées, se laisse griffonner aussi. Sans ces cartons, j’aurais marché pour rien. Jusqu’à leur disparition progressive et inéluctable, ils me fournissent les fiches improvisées sur lesquelles je transcris, de café en café, d’une ville à l’autre, d’une vie à l’autre – l’excitation de la présence réelle du monde dans mes affaires intimes, et la magie de la mémoire, qui déroule le passé et l’avenir, dans les deux sens, avec la nonchalance du premier jour.

L’effet splendeur

J’ai su ce qu’était l’absence en m’asseyant au milieu d’une plage vide et en regardant avec effroi la mer fouettée, arrachée à son axe. A quatre heures de l’après-midi, en cette journée de début d’automne, elle était presque noire.

Il aurait fallu toute la clarté du bonheur pour se sentir en vie. Les portes du temps s’étaient refermées. Je venais de perdre une femme que j’aimais. Elle était partie en disant qu’elle ne m’aimait pas assez pour me suivre dans mes chimères.

J’étais là, seul, transi, presque nauséeux, serrant entre mes doigts le carnet dans lequel il n’y avait que quelques griffonnages illisibles (d’ailleurs j’avais perdu mon stylo préféré, englouti dans le sable), quand la plage a basculé, entraînant le ciel et la mer.

Autour de moi, et en moi, il n’y avait plus l’océan, ni ma vie cassée, ni l’automne mais un flux de chaleur et de promesses que j’ai mis quelques instants à identifier

Le point magnétique, dans cette ondulation du monde, était une petite plate-forme, sur ma droite, attenant à une villa à demi en ruines. Comment avait-elle pu m’échapper ? Sur un socle de pierres presque noires se dressait une longue forme bleue, une statue à la manière antique : déhanchée, dodue, souriante et naïve, le geste court, la main levée, le doigt posé sur la lèvre inférieure, dans un frisson de silence. J’ai reconnu Harpocrate.

C’était l’enfant à chevelure ondulée, la nudité paisible au milieu des arbres secs, des colonnes brisées, des silhouettes pleines de désir et de ruse qui fuyaient la lumière. Et c’était moi, faible et distrait, hanté par cette aventure qui finissait mal.

Je me suis dirigé en quinconce, comme un crabe, vers le grillage délabré et rouillé, sur lequel flottait une petite plaque métallique qui avait dû porter la mention : A vendre.

Tant bien que mal, la main enroulée dans une manche de mon pull, j’ai arraché les anneaux du grillage et je me suis faufilé. Je n’étais pas le premier à entrer dans cette zone protégée : d’autres avant moi étaient venus, et ils avaient fumé, bu, déféqué. Mais à présent l’île était déserte. Un grand calme régnait, et pourtant la mer, et le vent, et le soir continuaient à monter. J’ai rejoint la statue.

Les jambes ployées, le torse décalé, le menton levé, le dieu-enfant désignait sa bouche, comme pour indiquer l’endroit du baiser. Ce geste était d’une tendresse déchirante. Quelqu’un, trois mois plus tôt, dans un ascenseur, avait eu le même, et tandis nous nous enfoncions dans la masse de l’hôtel, je m’étais penché sur elle, et j’avais connu son goût.

Le soleil, le dernier rayon de soleil de cette journée atlantique, frappait la surface de la statue et la faisait pâlir. J’ai entendu le fracas de l’ascenseur, j’ai senti la chaleur d’un être vivant. Une saveur perdue montait du sable. Une mouette a crié.

J’ai eu une bouffée de bonheur en comprenant que la partie était toujours en cours, et que le passé et l’avenir venaient de se fracasser dans le présent.

Je me suis mis à courir en direction de la route et de l’arrêt de bus, à travers les haies, mon pull noué autour du cou pour échapper au froid de la vie éternelle.

 

Mon propre mécène

La société est un dispositif monétaire. L’argent y joue un rôle constant et universel.  Peu importe la forme ou l’époque, bitcoin ou assignat. C’est une fonction majeure, sur laquelle presque tous les rapports humains reposent. Il faut disposer d’assez d’argent pour occuper une place quelconque dans un rouage quelconque de la société. Se passer d’argent est impossible.

Même pour être pauvre, mais pour être SDF, même pour être assisté, il faut un peu d’argent.

La vie commence à partir de l’argent. Ne pas se soucier de l’argent, ne pas en avoir, ne pas compter, sont des postulations fictives. On peut se passer de soins, on peut se passer de confort, on peut manger peu ou mal, mais ces carences ne règlent le problème que de loin. De près, l’argent est toujours mêlé à tout, comme un gaz délétère.  Il n’existe aucune forme de vie humaine sur terre qui soit détachée de la question d’argent.

Si l’on part de l’idée que l’essentiel est ailleurs, l’important est de régler le plus vite et le mieux possible cette question matérielle, pour en revenir à l’essentiel. Toutes les façons honorables d’en avoir doivent être envisagées.

Ce qui compte, ce n’est pas de trouver un métier, qui n’est qu’une solution parmi d’autres et pas forcément la meilleure. C’est d’assurer la source de l’argent nécessaire d’une manière qui ne nous éloigne pas trop de nos points d’équilibre et d’un certain accomplissement.

Dans la mesure possible, il faut que l’argent accompagne et soutienne nos raisons d’être et d’agir. Le gagner d’une manière qui nous cannibalise et qui nous force à renoncer à nous-même est une idée désespérante : mais c’est le visage même du travail humain, la plupart du temps.

Pour ma part, je n’aime pas vivre en compagnie à longueur de journée, et l’ambiance collective ne me convient pas : je m’y perds, et je perds l’amitié des autres par ma maladresse à prendre ma part de convivialité. D’expérience, travailler en entreprise, avoir des collègues, partager un bureau, sont pour moi des circonstances contre-productives.  J’ai fui dès que j’ai pu le salariat et les rapports hiérarchisés.

Il ne s’agissait en aucune façon d’une forme quelconque de workbashing : échapper au travail n’a jamais été un but en soi, ni même un désir.  Mais la difficulté que j’avais à résoudre, à titre personnel, l’équation financière m’a beaucoup éclairé sur la vie des autres. J’ai vu que la vraie difficulté était le rapport de causalité entre l’argent et le travail.

J’ai pu vérifier, par essais et par erreurs, la vérité paradoxale du principe de Pareto. Le salariat, en payant nos heures creuses et nos heures intenses au même taux, et l’inefficacité au même tarif que le résultat, cache la réalité. Mais dès qu’on a avec l’argent gagné un rapport direct, par exemple quand on est indépendant ou qu’on perçoit des honoraires, on voit avec évidence que seule une petite partie de son temps de travail a généré un gain réel. Le reste s’est presque entièrement perdu dans les sables.

Les 80 pour cent de résultat produit par 20 pour cent de cause m’ont paru être, au moins autant qu’une évaluation statistique du rendement, un bon schéma de répartition pour son propre travail.

Je me suis fixé comme règle de vie de consacrer deux heures par jour, en moyenne, à la question financière, et six heures à lire et écrire, en partant du principe que le temps de l’argent et le temps de l’écriture ne communiquaient pas. Mes deux heures mercenaires étaient évidemment concentrées et contraintes, sans aucun état d’âme. Elles supposaient l’existence de la bourse, du système bancaire, des agences de location, d’internet ; toutes choses que je n’ai pas eu besoin d’inventer. En général, à 10 heures du matin j’étais libre, et une nouvelle journée de loisir studieux commençait. Ceux qui travaillaient dans un bureau de neuf heures du matin à sept heures du soir me regardaient de haut, jugeant que je pensais à beaucoup à l’argent, alors qu’eux n’y pensaient jamais. Pour ma part je n’essayais pas de leur faire sentir leurs chaînes. J’avais vu Matrix :  je savais qu’ils étaient heureux à leur façon.

Peu à peu, libérant mon temps, échappant à une certaine noirceur sociale, m’émerveillant de mon autonomie, je me faisais l’effet d’un artiste de la Renaissance qui a trouvé un petit seigneur local pour lui servir une rente, à charge pour lui de représenter son mécène et sa femme dans un coin du tableau.

Ainsi, faute de mieux, je suis devenu mon propre mécène, mon propre seigneur bienveillant, et cette schizophrénie légère se communique à mon écriture, comme un rire en sourdine, dans la vitesse de la vie.

La case départ

À plusieurs reprises, dans ma vie si sage, j’ai refermé mes cahiers et mes livres, j’ai donné à mes proches des prétextes vagues et je suis parti. Souvent, je venais de recevoir un appel. Pas toujours. Je partais pour peu de temps, moins d’une semaine. Je ne disais pas où j’allais. Je m’arrangeais pour brouiller les pistes.

Je n’étais ni enquêteur, ni spécialiste, encore moins honorable correspondant. L’argent, l’appartenance, l’idéologie pacifique ou guerrière ne jouaient aucun rôle dans ces activités parallèles. C’était pourtant des contraintes véritables : je n’avais pas vraiment la possibilité de m’y dérober.

Il s’agissait, chaque fois, d’effectuer un petit voyage, de me rendre dans des pays dont je ne parlais pas la langue, pour rencontrer des gens que je connaissais à peine, pour essayer de modifier, au moins pour une personne, le cours fatal des choses.

Je n’avais pas de feuille de route, ni de résultats prévisibles dans mon collimateur. Je suivais les chemins du vent. Personne ne m’avait forcé. Personne, dans un bureau ou sur le banc d’un tribunal ne me ferait de reproches, quoi qu’il arrive. Personne ne pouvait juger si j’avais gagné ou perdu.

C’était des missions que je me donnais à moi-même, que je commençais à l’aveugle, que je finissais quand je n’en pouvais plus. Mais je ne me croyais pas libre pour autant. Je rêvais de faire quelque chose de ma vie, et de servir à quelque chose ou à quelqu’un. Toutes les fois que j’ai échoué, j’ai eu un terrible sentiment de perte. Toutes les fois que je suis revenu les mains vides, j’ai eu du mal à me consoler en me disant qu’il restait l’écriture, pour rejouer ma chance une seconde fois.

J’ai donc glissé entre des portes entrouvertes, dans des couloirs dallés, le long de chambres au lit défait, sans courir de grands risques ni faire de rencontres bouleversantes. Je ne croyais pas vraiment aux voyages. Je n’attendais pas vraiment l’aventure. Je ne cherchais pas à édifier ma vie sur des émotions fortes. J’étais mû, simplement, par la curiosité, et par l’idée toute simple qu’un écrivain doit parfois vérifier par lui-même que le monde n’est pas une légende.

Les plus romanesques de ces épisodes n’ont pas été les plus réussis : une fois, j’ai reçu une arme soigneusement camouflée dans un paquet qui m’attendait à la réception d’un hôtel ; je l’ai restituée quatre jours plus tard, sans m’en être servi ; elle m’encombrait si fort que j’étais sur le point de la jeter dans la Vistule, quand j’ai enfin pu la rendre. Une autre fois, j’ai échangé deux coups de poing avec un suiveur trop curieux, mais c’était juste un ivrogne cinéphile. Une autre fois, une blonde un peu vamp m’a abordé dans l’escalier, la cigarette en bataille, mais elle s’est découragée en voyant que je n’avais pas de feu et que je ne savais pas dix mots d’allemand.

Une fois, quand même, j’ai été conduit au commissariat, pour m’être trouvé dans un mauvais lieu au mauvais moment. Mais ils m’ont relâché avec des excuses quand ils ont su que je n’étais pas journaliste.

À chacune de ces aventures, j’ai connu, au fil de la route, un sentiment d’urgence et de nécessité, qui m’arrachait à l’inutilité des jours. J’entrevoyais, l’espace d’un instant, l’éclair blanc de l’absolu.

Ces épisodes vécus trop vite promettaient de devenir des romans véritables. Mais comme pris de vertige, ils se sont arrêtés au bord du drame.

Je n’ai au fond aidé personne et je n’ai jamais rien empêché. J’ai remué des émotions qui n’étaient pas les miennes, mis mon nez dans des affaires qui ne me concernaient pas, avançant au jugé, attendant l’instant de la révélation.

À la fin je me retrouvais à la case départ, alors que la partie était si bien engagée.

Je m’interroge : est-ce moi qui ai eu peur d’aller jusqu’au bout ? Est-ce la vie qui ne finit jamais les histoires qu’elle a commencées ? Qui écrit ? Moi ou la vie ?

L’éducation moderne

Nous avons vu de nos yeux une nouvelle Chute : la fin de la civilisation des livres et de la vie privée, déguisée en avenir plein de promesses. Nous avons vu naître et grandir une révolution culturelle qui vise à effacer le passé, à gommer les différences et à créer l’homme global. Nés dans la deuxième partie du XXe siècle, nous avons assisté à cette mutation. Nous en avons suivi toutes les illusions et toutes les nuances.

Nous sommes organisés pour survivre. Les circonstances s’y prêtaient. D’abord, parce que nous ne sommes pas seuls : deux générations vivantes sont encore rattachées par l’enfance au monde d’avant ; ensuite, parce que les choses ne s’effacent pas d’un seul coup mais par pans successifs, permettant notre propre adaptation, et tous les réglages rétiniens nécessaires. Nous ne sommes pas assez vieux pour être les derniers, ni assez crédules pour nous rendre sans combattre.

Surtout, l’équipement moderne de la culture favorise les arches de Noé. Pour des gens qui ont appris à écrire au stylo, à lire sur du papier, à remplir des fiches dans les bibliothèques, à faire la queue à un guichet pour acheter des billets d’avion ou de train, l’ordinateur et ses connections mondiales a été une aubaine absolue. Fini les souvenirs sans preuves. Fini de se ruiner au téléphone pour entendre deux minutes par jour la voix d’un être cher et lointain. Fini d’accomplir des périples pour voir les détails d’une toile mal reproduite en noir et blanc dans des livres d’art. Avoir un pied dans l’humanisme et l’autre dans le flux du XXIe siècle rend possible l’autarcie intellectuelle et matérielle, dans des proportions quasiment fabuleuses.

Mais cette opportunité est surtout le fait de ceux qui combinent une culture classique avec des instruments contemporains. Elle est une aubaine pour les voyageurs temporels, qui disposent d’une tradition séculaire pour circuler dans l’univers de l’immédiateté.

Peut-on prolonger cette tradition, et transmettre les savoirs d’hier à de nouveaux venus, sans contrarier leur prégnance au monde d’aujourd’hui, sans en faire des êtres un peu décalés, en porte-à-faux avec leurs congénères, et en difficulté dans les formes actuelles de l’existence sociale ?

Je me suis posé ces diverses questions à propos de mes enfants, nés bien après la Chute, et dont l’éducation nous incombe, à ma femme et à moi. Dans leur jeune âge, tout était simple :  il suffisait de leur parler, de leur faire la lecture, de voyager un peu, d’évoquer l’Histoire, d’écouter de la musique, tout cela sans intention particulière, et même sans préméditation. Rapidement, ils ont fait preuve d’une réelle affinité avec le langage et tout ce qu’il véhicule : le sens des nuances, l’expérience du monde par anticipation, et les liens de cause à effet.

Puis, quand ils ont grandi et qu’ils sont sortis du premier âge, il a fallu prendre quelques décisions. Quelle école, pour quelle formation, pour quelle profession, pour quel mode de vie ?

En choisissant de les élever « à l’ancienne » (littérature, français, latin, histoire, livres papier, jeux de langage, exercices plutôt que sport, anglais langue étrangère, calcul mental, éloignement des questions d’argent, agnosticisme religieux et école catholique, amour de la campagne, goût du vrai chocolat) est-ce que je me faisais plaisir, en leur offrant le même éveil au monde que j’ai reçu, au risque de moins bien les équiper pour le new struggle for life ? Ou est-ce qu’au contraire, je leur donnais les outils dont dépendent tous les autres, en leur apportant du même coup quelques instruments pour jouir plus souplement de la vie ? J’ai répondu en faveur de l’humanisme et d’une culture à double détente : mais je n’ignore pas le handicap qu’ils peuvent en retirer aussi, en termes de compétition.