L’acharnement euthanasique

Qu’il y ait des gens qui demandent à mourir, sans devoir faire l’effort de se suicider par leurs propres moyens, dans un monde où les armes sont d’un accès difficile et les poisons délivrés sur ordonnance, je le comprends très bien.  Qu’ils cherchent à partir dans la dignité, sans souffrance excessive et sans courir le risque de se rater, rien de mieux. Mais la société, une fois de plus, déplace le curseur, entre choix personnel et usage collectif. Le droit au départ volontaire s’inscrit désormais dans une dynamique globale où la mort devient une marchandise exagérément valorisée.

La phrase « pas d’acharnement thérapeutique, docteur » a peut-être parfois servi à éviter des souffrances inutiles à un moribond au cerveau détruit qu’un médecin zélé essayait contre tout bon sens de maintenir en état de vie végétative. Mais ce n’est pas le cas le plus fréquent. Ayant visité, ça et là, en hôpital, des personnes de ma connaissance, très malades, peu entourées, peu stimulées, j’ai eu l’impression que l’acharnement à faire vivre un mortel à tout prix n’était pas la pratique la plus répandue.

« Pas d’acharnement thérapeutique, docteur », prononcé dès que le malade commence à décliner, a permis à un nombre remarquablement élevé d’enfants égoïstes ou avides de hâter la disparition de leur père et de leur mère, et d’en finir une fois pour toutes avec les corvées.

Le fait que les parents aient tendance à vivre de plus en plus vieux est pourtant un signal qui ne peut échapper à leurs héritiers :  c’est le miroir de leur propre mort. L’octogénaire ou le nonagénaire qu’on « aide à partir » a des descendants largement sexagénaires, qui, longévité ou pas, ont toute leur jeunesse derrière eux, et comme avenir, une société où l’espace vital commence à se réduire sérieusement. Un peu de philosophie permettrait de s’interroger sur cette forme inédite du struggle for life.

Comment l’idée ne vient-elle pas à une génération d’orphelins retraités que le fait de pousser dans le vide des vieillards dont le désir de mourir reste à prouver, n’est pas sans danger pour eux-mêmes ? Ils favorisent bon gré mal gré l’avènement d’un monde où la mise à la retraite physique (qu’on continuera à appeler euthanasie, c’est-à-dire mort de qualité) sera décidée et signée de plus en plus facilement, sur des bases de plus en plus arbitraires, en vertu de considération de moins en moins compassionnelles ?

En somme, j’en parle à mon aise : mes parents sont morts, l’un au cours d’une opération, l’autre d’une crise cardiaque, sans que j’aie eu à me prononcer sur leur traitement et sur leur avenir. Et je n’étais pas le meilleur des fils.  Mais ils avaient l’âme chevillée au corps et un goût prononcé pour l’existence terrestre. On ne pouvait pas se tromper en jugeant qu’ils ne souhaitaient pas devancer l’heure ultime de leur mort.

On sait bien, du reste, que la plupart des gens qui meurent à l’hôpital, ne meurent pas tout seuls, naturellement, mais que leur passage est facilité par le traitement, par la morphine, ou par la décision d’interrompre les soins, de ne pas tenter un nouveau protocole : pratiques qui me paraissent du niveau de l’acceptable, mais tout juste. Aller plus loin, ce n’est pas faciliter la mort volontaire, c’est favoriser les euthanasies de confort.

Jamais je ne voterai, ni n’accepterai, ni ne demanderai, une loi visant à autoriser les ayants droit ou les médecins à décider légalement de qui vit et de qui meurt.

J’espère, pour ma part, quand je serai en train de perdre la partie, que j’aurai encore l’instinct de frapper l’individu qui voudra m’associer à mon assassinat. Rien ne presse, lui dirai-je plutôt, l’index glissé entre deux pages de mon livre pour ne pas perdre le fil.  J’aurai pris un visage avenant, sous les rides du 5e âge. Il faut se montrer patient et poli, pour mieux tromper l’adversaire, et ramasser ses dernières forces.

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Ardoise magique

Qu’on imagine le narrateur à vingt ans, aveugle au monde et nourri de lectures, fort en Histoire et nul en géographie : on aura une bonne idée de l’inadaptation intégrale. Il a visité tous les pays d’Europe et quelques-uns d’Afrique ou d’Amérique. Il a dormi dans des trains, dans des bateaux, sur des banquettes d’aéroport, dans des hôtels de troisième ordre et même à la belle étoile. Il a déchargé des cageots, servi des sardines grillées, repeint des appartements exotiques. Il a bu des alcools forts et d’autres poisseux comme des figues. Il a parfois touché des corps sans avoir vu les visages.  Son ignorance de tout ce qui n’était pas les livres et les cahiers est resté aussi vive que s’il n’avait jamais mis un pied dans le monde extérieur.

Cette incompétence à vivre, ce décalage parfait entre les rêves et le réel, sautait aux yeux de ses congénères. Personne ne l’a jamais pris pour un témoin fiable. Personne ne lui a demandé de conseils ou de bonnes adresses, surtout en matière de voyages : on sentait bien que le moindre vieux guide périmé en saurait plus que lui. L’exercice d’un métier, la vie pratique, la compagnie des hommes, n’ont pas été d’un plus grand effet. Il ne retenait rien, à part la fin d’une phrase qu’il poursuivrait deux jours plus tard, s’il trouvait de quoi subsister entre-temps. Il était à vendre, mais ce qu’il vendait était sans valeur sur aucun marché. Personne n’a voulu savoir ce qu’il pensait de la guerre, ou de l’argent, ou de la Chine : on ne voyait pas d’où il aurait tiré ses leçons. Il offrait, à vingt ans et d’ailleurs à quarante, le témoignage parfait de l’innocuité de l’expérience. Si quelqu’un n’a rien appris de la vie, n’a rien retenu de ses visites des villes, des musées, des temples, des tavernes, des sites grandioses, ni des moments d’aventure, des périls de la route, des petits emplois et des grandes fatigues, des responsabilités qu’il avait exercées le temps d’un soupir, c’est lui, indubitablement.

Il n’inspirait pas confiance, non par manque d’honnêteté ou par manque de cœur, mais par manque de présence. Il ne semblait jamais avoir été où il avait été, n’avait pas connu ceux qu’il avait connus, n’avait pas l’air de savoir comment fonctionnaient les métiers, les machines, les mœurs qu’il avait pourtant pratiqués. Il n’était pas dépourvu de mémoire, puisqu’il pouvait retracer tous les méandres d’une conversation ancienne avec une personnalité connue ou inconnue : mais sur les circonstances de la rencontre et sur la nature de cette personnalité, il avait, d’un geste spontané, sans doute involontaire, fait coulisser l’ardoise magique. Tout était effacé.

Il est possible que son incapacité ou son refus de tirer de la vie le moindre acquis durable ait eu une sorte de charme. Mais enfin, on ne lui trouvait pas seulement du charme, on diagnostiquait aussi une certaine lenteur, une certaine inutilité. Il ne donnait pas l’impression d’être capable de faire ce que chacun autour de lui faisait sans y penser, et comme par un don naturel. Lui n’avait pas ce don. Quand, à la suite de circonstances diverses dont il avait perdu le fil, il se retrouvait au lit avec quelqu’un de long, de doux, de nu, de sensible, d’attentif, d’impatient (par une sorte de coïncidence, c’était toujours des femmes), il constatait, à une certaine curiosité, ou à certaines intonations, qu’on cherchait à savoir s’il savait bien de quoi il s’agissait. Pour finir, une main, une bouche, un torse, en s’appuyant contre lui, prenaient en charge une fois de plus de l’initier au secret de l’amour physique :  en sorte qu’il a pu dire, si nombreuses qu’aient été ces occasions nouvelles, que c’était une suite de premières fois.

Un homme de vingt ans, puis de quarante, puis de soixante, qui paraît  toujours entrer vierge dans la chambre conjugale, est le double parfait de celui qui doit réapprendre chaque été à monter à vélo, celui qui revient à Rome, ou à Londres, ou dans la ville de son enfance, sans la moindre impression de déjà vu, celui qui doit regarder le nom des rues pour retrouver sa maison, celui qui découvre avec stupeur, en triant de vieux papiers, qu’il a joué en Bourse et enregistré des pièces radio, celui qui pense, comme à la veille de ses vingt ans, que seule compte la littérature, que la vie suivra comme elle peut.

 

 

Pour vivre ici

Le mariage est une des aventures humaines les plus inconcevables.

Faire entrer dans son quotidien une personne à peu près inconnue. Avoir avec elle un logement en commun, des repas en commun, un lit en commun, sans aucune date de fin de bail. La rendre témoin de ses manies et de ses façons de penser. L’associer aux décisions les plus cruciales de l’existence – carrière, logement, argent, santé. S’adapter à ses habitudes et parfois à ses humeurs. Renoncer à l’intimité et à l’autonomie – et le faire de plein gré, sans pression extérieure. Il y a dans tout cela quelque chose de vertigineux. Mais le plus acrobatique est la dimension conjugale : s’engager à deux dans un processus qui inclut la connaissance, la connivence, la solidarité, et cette suite de rituels bizarres que sont le sexe domestique, l’emprunt immobilier et la mise au monde d’enfants dont on sera responsable pour toujours.

L’esprit d’imitation, la tradition, la peur d’être seul, sont de mauvaises raisons de se lier de façon durable avec un être de rencontre. L’attirance physique et l’émotion sentimentale ne fournissent pas de meilleurs critères. Il ne s’agit ni de coucher librement ensemble, ni de faire un voyage de noces qui durerait plus longtemps que la moyenne des voyages : mais de s’installer dans la vie collective pour une durée indéfinie et explicitement longue.

J’appelle mariage ce voyage au long cours. Peu importe le détail des différentes formes légales d’un tel engagement.

Une entreprise fondée sur des bases aussi floues peut s’arrêter du jour au lendemain, par accident ou par usure.  Le désir physique et les battements de cœur accélérés sont éphémères, dans une société qui met en avant, on ne sait pas très bien pour quoi, la monogamie. Espérer qu’ils seront assez forts pour faire vivre ensemble des êtres hétérogènes n’a pas le sens commun.

La cause de la plupart des divorces tient en trois mots : incompatibilité d’humeur. On croit que c’est une raison parmi d’autres, mais en réalité, c’est presque la seule. On s’était lié « pour toujours » avec quelqu’un qui ne nous convenait pas.

Tout l’enjeu est de chercher son semblable et non son contraire.

Se marier à un être de sa sorte, partager dans une large mesure avec lui sa vision du monde, ses manières de table, ses préférences culturelles et surtout, sa langue intime, est un besoin fondamental, faute de quoi seul un miracle peut empêcher l’explosion du couple en plein vol.

Bien entendu, il n’y a pas d’inconvénient majeur à ce qu’un couple se fasse et se défasse assez rapidement. Mais précisément, un mariage n’est pas la constitution d’un couple, mais sa transformation volontaire en entreprise de longue durée.

C’est là qu’on retrouve, comme un thème musical assoupi, l’idée simple et claire d’un mariage dans lequel la raison et l’équilibre joueraient un rôle majeur.

On se trompe sur les mariages de raison. On les confond avec les mariages arrangés. Mais la plupart des mariages arrangés sont déraisonnables, et en outre scandaleux, car ils ne sont pas arrangés par les intéressés. Tandis que les mariages de raison visent au bonheur durable.

Les esprits méfiants croient qu’en se mariant par raison, on fait le sacrifice de l’amour, mais c’est le contraire. On fait l’économie de l’aveuglement et du ratage programmé. L’amour est la pesée invisible, la variable d’ajustement émotionnel.

C’est pourquoi la passion nerveuse, l’ébriété sexuelle, la jalousie, la convoitise, l’obsession, ne peuvent passer pour l’amour qu’aux yeux de ceux qui confondent les causes et les conséquences. Il ne s’agit pas de perdre la tête chacun de son côté, mais de la trouver ensemble.

Un mariage réussi est ce qui peut arriver de mieux dans la vie. Évidemment, on ne peut pas juger de la réussite d’un mariage du point de vue de l’idéal. L’idéal est un autre monde que personne n’a jamais visité. Il faut s’accommoder de ce monde-ci, et accepter l’ambiguïté des rapports humains.

Skripal ou le roman

Un agent secret russe, qui vendait des renseignements aux services anglais, se fait prendre par ses maîtres, est condamné, emprisonné, puis échangé contre des espions russes opérant en territoire britannique.  Huit ans après avoir recouvré sa liberté, et vivant à Salisbury, il reçoit la visite de sa fille résidant à Moscou. Aussitôt, l’impunité apparente dont il jouissait bascule. Lui et sa fille sont victimes d’un gaz innervant, le novitchok, qui les met tous deux aux portes de la mort. À peine une semaine plus tard, Madame May, premier ministre britannique, dénonce officiellement le responsable : la Russie. « Il n’existe pas d’autre conclusion que celle qui désigne l’État russe comme coupable de la tentative de meurtre de M. Skripal et de sa fille et des menaces contre la vie d’autres citoyens britanniques. » Elle annonce une série de mesures de rétorsion, économiques, sportives et diplomatiques.  La Russie dément. Elle prend des contre-mesures équivalentes. Ses démentis ne convainquent pas. D’autres pays s’en mêlent. L’escalade se poursuit. Les alliés de l’Angleterre semblent sûrs de leur bon droit : c’est Poutine qui a commencé. Il a gardé des mauvaises manières héritées du KGB et il est temps de le remettre au pas.

Le plus gênant dans la façon dont cette histoire est présentée ne tient pas aux soupçons dirigés contre la Russie, mais aux arguments utilisés pour étayer la piste russe. Aux yeux de la plupart des gens, l’idée que Poutine puisse faire assassiner un « traître » n’a rien d’incroyable. On peut même dire que c’est la théorie de son innocence de principe qui surprendrait considérablement. Il n’y a donc pas à pousser les hauts cris si le pouvoir russe est soupçonné d’être pour quelque chose dans cette affaire. Ce qui ne tient pas debout, c’est la démonstration officielle de sa culpabilité.

Jamais depuis l’épisode des supposées armes de destruction massive en Irak, on n’avait vu mettre en avant, au titre de preuves, des informations aussi péremptoires et aussi floues. C’est ici que commence le roman.

Considérer que le novitchok étant un poison mis au point en Russie soviétique, seul le gouvernement russe actuel pourrait en contrôler l’usage et en décider l’emploi, est si évidemment absurde que toute la chaîne des déductions est frappée d’un doute majeur. Poutine est ou n’est pas derrière l’attaque qui a plongé Sergueï Skripal et sa fille dans le coma, ce n’est pas tranché. Mais l’origine historique de la fabrication du poison n’a rien à voir avec sa détention exclusive. Dans un monde d’espionnage technique généralisé, de changements de camp et de changements de stratégie, de ventes d’armes illégales et de retournements d’alliance, il n’existe aucune forme de savoir quelconque qui soit intangiblement liée à un seul possesseur, à un seul État. Le brevet du novitchok, que l’on sache, n’a pas été déposé.

Les grandes ou moins grandes puissances ont pour la plupart des laboratoires militaires ou gouvernementaux chargés de fabriquer, d’expérimenter ou de contrer des armes chimiques et bactériologiques. Ainsi il existe en Grande-Bretagne un endroit nommé Porton Down dont c’est l’activité spécifique. Croire qu’il n’en existe pas aussi en Chine, aux États-Unis et dans divers pays industrialisés serait pousser l’ignorance jusqu’aux limites de l’aveuglement.

Pour ce qui est de l’argument complémentaire, selon lequel seule la Russie, dans la droite ligne de l’Union soviétique, est susceptible d’assassiner à l’étranger ses anciens agents et ses ennemis de toutes sortes, il ne mérite pas qu’on s’y attarde. Chaque année ou presque, on apprend que la CIA ou le Mossad a liquidé tel adversaire encombrant : et tout à coup, aucun service secret autre que russe ne serait capable d’une telle pratique ? Pour nous en convaincre, il faudrait faire un gros effort pédagogique. Pas forcément publier les preuves décisives, qui si elles existent, peuvent relever du secret défense ; mais du moins fournir des éléments indiciels qui ne soient pas fallacieux par essence. On ne nous les fournit pas.

Pourtant tout se passe au niveau des États comme si pour eux les faits étaient établis : dix-huit pays européens, plus les USA et le Canada, expulsent à tour de bras des diplomates russes, et la Russie en expulse autant par mesure de rétorsion, et le ton monte, et le mot de guerre est évoqué, et les arguments circulent, et les contre-arguments pleuvent, sans que le moins du monde nous soyons éclairés.

Il faut donc, une fois de plus, réfléchir en termes de scénario.  Imaginer toutes les raisons pour lesquelles Theresa May s’est lancée dans cette aventure aux conséquences imprévisibles.  Considérer comme également possible qu’elle dispose de preuves et qu’elle n’en dispose pas. Évacuer comme improbable qu’elle soit mue par de simples raisons éthiques, comme de juger inadmissible l’agression d’un vieil espion russe sur le sol anglais. Estimer l’intérêt que cette opération boule de neige dirigée contre la Russie présente à ses yeux. Voir quel lien possible existe entre la posture de Donald Trump et la sienne dans la critique active et agressive de la Russie de Vladimir Poutine. Évaluer l’avantage que représente pour elle sa position soudaine de leader dans l’union sacrée qui se dessine contre notre gigantesque voisin des steppes. Envisager le poids que le Brexit, les relations avec l’Union européenne et les USA, les intérêts commerciaux et financiers, pèsent dans la décision de mener une croisade contre la plus grande puissance militaire d’Europe, sur la base d’arguments si spécieux qu’ils ressemblent à des prétextes.

 

 

Main basse

Dès qu’il s’agit de nos finances, c’est-à-dire de nos existences, les banques sont au centre du jeu.  La possibilité de se passer d’elles a disparu. Dans le monde omni-commercial qui est le nôtre, elles constituent une réalité incontournable et intrusive.

Pendant longtemps, le schéma officiel était des plus simples. L’argent qui pouvait nous appartenir ou qui transitait par nous n’était qu’en dépôt à la banque, qui se rémunérait grâce l’usage autorisé qu’elle faisait de ces sommes. Elle nous payait en échange un léger intérêt. Elle nous rendait notre argent à la première sollicitation, sauf si nous l’avions investi par son entremise, et qu’il fallait le temps de liquider les positions.

Cette époque-là est devenue mythologique. L’idée que l’argent du client appartient uniquement au client, qui en fait ce qu’il veut, n’est plus d’actualité.

La position actuelle, officieuse en tout cas, des banques et des institutions qui les contrôlent est que désormais, le client est quelqu’un qui « investit » dans la banque où il a ses comptes, et qu’il est donc solidaire du sort de cet établissement. Cette solidarité est à sens unique : les banques se protègent des risques de leurs clients, en multipliant les garanties et les clauses d’évitement. Elles ne songent pas un instant à prendre des risques partagés. L’intérêt que présente un public captif, c’est que pour lui il n’y a pas d’extérieur. Il n’a pas le choix entre banque et non-banque.  Il est juste libre de choisir son agence bancaire.

La généralisation de l’argent numérique, la restriction légale de l’usage du cash et la future disparition de l’argent liquide vont dans le même sens : la maîtrise de son propre argent est devenue contingente.

Ainsi s’explique que l’argent, sur les comptes courants et « d’épargne », ne soit plus rémunéré : et qu’au contraire, le principe de la rémunération négative soit envisagé sérieusement. Ainsi se justifie que les Banques centrales ne garantissent les sommes déposées que pour une partie, en cas de crise systémique ou de faillite simple – une garantie d’ailleurs sans grande crédibilité.

Recourir à des services quand on en a besoin, dans le cadre d’une transaction librement consentie : rien de mieux. Payer pour des services imaginaires, au moment où la plupart d’entre nous assurent eux-mêmes leurs opérations financières par internet, ce n’est pas une relation équilibrée. Les commissions directes ou indirectes que les banques prélèvent sur les divers mouvements (à commencer par le génial subterfuge de la « date valeur », qui permet de créditer une rentrée plusieurs jours après l’avoir perçue), sont la rémunération des banques, de même que les investissements des dépôts et l’effet levier que ces dépôts permettent. La nouveauté est de faire payer le client deux fois.

L’activité bancaire est un commerce comme un autre.  Il s’effectue dans un cadre légal, et non moral. Il consiste à faire passer l’intérêt de l’entreprise avant celui du client

Il ne faut pas se laisser influencer par le fait que « notre banque » brasse des milliards, et nous, seulement quelques modestes milliers, et que donc la différence de grandeur entre elle et nous est incommensurable. Il ne faut pas croire que pour cette raison, la logique bancaire répond à critères qui ne nous sont pas accessibles. C’est peut-être vrai rapporté à l’activité globale d’une institution financière. C’est faux en matière de gestion de nos activités et de nos avoirs personnels. Le fait pour la banque d’avoir une clientèle d’affaires, des investissements gigognes, des engagements internationaux, n’implique pas pour autant que nous renoncions à nos intérêts du seul fait que nous avons un compte dans cet établissement.

C’est un procédé digne de la mafia de nous obliger à être clients d’une banque, de nous contraindre à payer pour les services qu’elle nous rend malgré nous, et de nous déposséder de l’usage authentique de nos biens : nous en sommes pourtant arrivés là, sans l’avoir souhaité.

La vérité est que la banque soigne ses intérêts avant les nôtres. Que les conditions qu’elle nous impose n’ont rien à voir avec le consentement mutuel. Nos deux logiques sont antagonistes. Nous sommes en concurrence, pas en partenariat.

Il suffit de voir les produits financiers que les conseillers de banque nous proposent. Entre les frais d’entrée et les frais de gestion, les gains hypothétiques sont rabotés d’entrée de jeu. Et les résultats des produits concernés sont singulièrement bas. Parce que la Bourse est fluctuante ? Parce que le marché est volatile ? Ou parce qu’il s’agit d’un pacte commercial déséquilibré ? N’est-il pas possible de se débrouiller mieux tout seul ? Ou de s’adresser à un conseiller indépendant ? Ou de se former pour comprendre les règles du jeu, assez simples d’ailleurs ?

On peut noter par exemple que les fonds indiciels, sur des durées moyennes, font beaucoup mieux que les packages bancaires. Rien d’étonnant, puisque entre les banques et nous, les résultats sont à somme nulle : ou elles, ou nous, seront les vrais gagnants.

La différence entre les services formatés d’une banque et la recherche de solutions personnelles efficaces est claire : c’est ce qui sépare l’autonomie financière de la dépendance perpétuelle à l’argent. Autant dire que c’est la différence entre la soumission et la liberté.

Dans l’antimonde

Jusqu’à la fin du XXe siècle, les échanges publics et les débats télé étaient souvent fascinants. On risquait fort d’y voir s’affronter des adversaires alertes et des redoutables dialecticiens.  Mais la Chute a eu lieu et il n’est plus possible de l’ignorer.

L’invité de bonne foi qui part affronter le plateau d’une grande émission en prime time se retrouve dans un guet-apens où les interviewers sont des ignorants, les chroniqueurs des sectaires, et les adversaires des idiots. La partie est ainsi très mal engagée

Les imbéciles sont des interlocuteurs beaucoup plus pénibles que les gens intelligents. D’abord parce que le spectacle de la bêtise est affligeant en soi, ensuite parce que ces interlocuteurs, n’ayant aucune maîtrise de leur raison, ne dominant pas leurs propres arguments, perdent rapidement de vue l’objet qu’ils sont censés examiner. Parlant toujours d’autre chose, ils finissent par nous conduire dans un labyrinthe d’idées vaines, où on se perd en leur compagnie.

Souvent, ils ne parviennent pas à intégrer le fait qu’on leur a répondu de façon claire, parfois même avant qu’ils n’aient commencé à argumenter. La réponse anticipée était dans les phrases qu’ils vous reprochent : des phrases qu’ils ont mal lues, mal comprises, ou qui n’avaient pas le sens qu’ils croyaient.

Un polémiste, un débatteur, et même simplement quelqu’un qui défend ses idées face à des esprits faux ou brumeux, doit se garder de croire qu’il pourra leur régler rapidement leur compte, et faire triompher ses idées. L’imbécile est précisément quelqu’un qui ne comprend pas quand il a tort, quand il s’est trompé, quand on a répondu à ses objections supposées, et qui poursuit ses propos fantômes comme s’il opposait une raison quelconque à une autre raison. Il est l’éternel débutant d’une partie d’échecs, mat à l’horizon de trois coups, qui au lieu de s’incliner, affirme qu’il n’a pas perdu, que la situation peut se retourner, qu’il a toutes les chances de gagner. Et comme les règles du débat intellectuel sont moins claires et moins fixes que celles du jeu d’échecs, il trouve toujours des supporters pour appuyer ses illusions.

Une autre erreur serait de croire que les imbéciles n’ont pas d’idées : ils en ont au contraire à la pelle. Ce n’est pas forcément eux qui les ont formées, et surtout, elles ne sont pas toujours connectées entre elles de façon cohérente, mais ils en débordent. Ils ne se privent pas de les exhiber, avec la conviction creuse des médiums. Ces idées sont des gri-gris : elles forment une pensée magique. Elles tiennent lieu d’arguments, de critères, de croyances et d’armes blanches. Elles n’ont jamais le dessous, puisque la logique et la vérité ne les concernent pas.

Dans la vie civile, on est libre de ne pas fréquenter les imbéciles, de ne pas débattre avec eux. Ils alignent à longueur de toile leurs avis péremptoires et futiles, mais nul n’est tenu de passer sa vie dans les réseaux sociaux, ces urnes funéraires de la pensée. Mais une personne publique, si modeste que soit sa notoriété, ne peut pas échapper à cette confrontation, qui est l’espace public dans son essence même.  Il y trouve un cirque romain de cauchemar, où la cruauté des lions est moins dangereuse que l’ineptie des gladiateurs.

Ce n’est pas la courtoisie ou la bonne foi qui sont les absentes de ces rencontres à couteaux tirés : c’est la présence d’esprit, au sens le plus exact. Sans elle, il n’y a plus ni vérité, ni erreur. Il n’y a que l’idéologie régnante, et son système de valeurs fictives.

La curiosité

J’ai retrouvé un vieux coffre de pirate littéraire que je croyais perdu et qui contenait une masse sans fin de papiers griffonnés à travers les divers âges de ma vie. Il avait survécu à tous les déménagements, à tous les désastres. L’inventorier n’était pas une mince affaire. Mais l’effet singulier de descendre à l’envers dans l’inconnu, en franchissant d’épaisses couches géologiques, rendait chaque trouvaille précieuse, ou en tout cas bouleversante.

Grâce à ces feuilles sèches, j’avais accès à quelque chose de plus puissant que l’exploration de soi-même : la mémoire oubliée, devenue extérieure, inconnue, désirable comme un corps de femme qu’on a longtemps cherché.

C’était une sarabande de noms, de lieux, de rencontres, de fiches, de lettres, de légendes de photos de musée, de commentaires sur des bribes de carnets disjoints : ça disait la jouissance de la vie, le mystère des livres nouveaux, les circonstances d’une rupture amoureuse, la peur du noir, le contenu d’une conversation téléphonique, la diction des chauffeurs de taxi, et les tics de langage d’une époque, et les voix perdues des étrangères au matin. Cela formait des jalons invisibles, les cailloux nocturnes du Petit Poucet. Chacun d’eux avait été trouvé, façonné, puis rejeté dans l’énorme flux du sang des journées. Le courant les emportait.

Rien de fonctionnel. Rien de professionnel ni rien d’utile. Jamais. Uniquement l’accessoire et l’éphémère. Un parcours qui suivait un principe de plaisir, une accélération érotique de la vie ordinaire, même quand le sexe n’était pas convoqué.

Durant tout ce temps où je notais, décrivais, dessinais un peu partout sur les surfaces vierges, parfois retournant une lettre d’affaires pour en faire une lettre d’amour, j’étais conscient que ce qui me tourmentait, c’était la clarté, ou l’absence de clarté : la vraie vie immédiate et mentale cachée sous un océan d’absurdité. J’étais curieux, lent, à l’affût. La curiosité était en moi comme manque et comme moteur. Savoir ce qui se passait dans la chambre d’à côté, dans la tête d’à côté, m’importait plus que de connaître l’actualité. D’ailleurs je ne la connaissais pas. J’avais l’esprit ailleurs. Je ne perdais rien des changements de langage, de corps, de figure, de mœurs, de voix de mes congénères.

Je me souviens de la première fois où j’ai vu un papillon tatoué au creux des reins, ceux d’une agente immobilière : l’année suivante, les papillons, les palmiers, les cœurs avaient envahi la plupart des corps, dans les intervalles laissés par les piercings, les tablettes de muscles et les strings aux nœuds compliqués. Je me souviens de l’apparition du mot glauque et du mot empathie dans leur sens nouveau, et de la première fois où un conseiller de banque m’a dit qu’il se renseignait et qu’il reviendrait vers moi.

Et il y a eu aussi le changement de style d’une génération, quand les beaux quartiers ont adopté le vocabulaire et le ton des banlieues, et la disparition des boissons et des marques, la première fois où j’ai vu une publicité sans parvenir même à comprendre quel objet elle promouvait, la tête du médecin qui n’osait pas m’avouer qu’il me jugeait gravement malade, le miracle de Venise, le couteau à fruits cassé dans un arbre, la partie de poker en pleine mer du Nord : et j’ai noté tout cela.

Cette masse de papiers anciens, périmés, je n’en ferai jamais de textes imprimés. Ils sont sortis du temps, j’y rentre. J’en fais des viseurs, des rampes de lancement, des pistes de décollage, ou des stargates pour voyager où je ne suis pas, pour aller voir dans l’autre monde. Je les manipule un instant, je les hume, je les déchiffre au jugé : et aussitôt je plonge dans un nouveau couloir de l’éternel présent.