Sept ans

Au printemps dernier, j’ai séjourné chez des amis lointains, pour profiter du calme de la campagne durant ma convalescence. Je recommençais à marcher, je faisais de petites promenades et mettais de l’ordre dans mes plans d’avenir.

J’avais l’amusement de croiser, dans les chemins creux, presque chaque fois, un gros homme qui me jetait un regard innocent. Il flânait dans ce jardin clos de murs, en veillant à ne pas empiéter sur l’espace vital des vrais occupants. Avec une légèreté d’obèse, il se hâtait de disparaître, sans avoir l’air de courir, quand les propriétaires apparaissaient.

Je finissais par guetter sa silhouette, qui ne tardait jamais. J’avais bien sûr compris que ce bonhomme à la barbe bouclée et aux ongles noirs n’était pas du nombre des invités : sans quoi je l’aurais vu aux repas, dans l’immense cuisine carrelée. Mais je pensais qu’il s’agissait d’un vieil habitué un peu sauvage. Non, c’était un clandestin.

En moi, il avait reconnu un outsider de sa sorte et il se laissait détailler un moment, avant de se fondre dans les arbres. Plus qu’un rôdeur, il semblait une divinité tutélaire, qui aurait emprunté, pour se mêler aux humains, une chemise bariolée et un short sans forme, boudiné à la taille, qui marquait son mépris des contingences. Il planait sur les choses. Son enveloppe terrestre ne me trompait pas.

À force, il nous arrivait de nous faire un petit signe de tête ; ou même une fois, je lui avais tendu du feu parce qu’il avait l’air pétrifié avec son petit bâtonnet d’encens fiché entre les lèvres. Je voulais lui rendre la vie. Sur un vague hochement de la tête, il était reparti en se dandinant.

Peu à peu, il s’est vraiment mis à m’intriguer. Deux ou trois jours de suite, durant l’heure de la sieste, je l’ai pisté, ou dépisté. Je ne faisais pas de sieste, pour échapper aux assiduités de quelqu’un qui me voulait et que je ne voulais pas. Je ne savais pas dire non, mais je savais fuir. Lui profitait de ces heures brûlantes pour croiser le moins de monde possible, et jouir sans compter de ce domaine où il avait sa place – de loin.

Un dimanche, comme je m’abritais du soleil sous un arbre, il m’a abordé, un gobelet de jus de fruit tiède à la main. Nous avons lié connaissance, sans nécessité, pour la seule raison qu’il avait envie de fumer. Il lui restait une cigarette, moi une allumette, ça a collé.

Cet homme de l’ombre s’appelait Konstanz, comme le lac. C’était un Balte, malgré son fort accent américain. Je m’étais assis pour l’écouter sur un des vieux bancs en pierre qui jalonnaient le parc. Il faisait semblant de parler de choses et d’autres, mais cela n’a duré qu’un moment. Il attendait un mot-clé de ma part. Ce mot est venu, j’ai dit que l’actualité était sombre, et il s’est déclenché :

– Sombre ? Non. Noire. La fin du monde est prévue, vous savez… Dans sept ans… Je connais tous les détails… Oui, sept ans tout juste…

Il m’a énoncé les faits concrets, un par un. Puis s’est tu, en voyant que j’avais branché mon téléphone. J’ai croisé son regard de face, une sorte de double réglage rétinien. C’était déconcertant. Je lisais dans ses yeux non pas la conviction, qui est une folie : mais la vérité.

Il est reparti. Je ne l’ai plus revu. Est-ce lui le piéton qu’on a retrouvé écrasé au bord de la route, le surlendemain ? Il avait dit ce qu’il avait à dire. Tous les jours ou presque, depuis lors, un nouveau détail s’est vérifié. Sept ans… J’avais sa voix dans mon oreille, je sentais encore son odeur, sa fumée. Sept ans, ça me laissait la marge de manœuvre nécessaire pour trouver une issue.

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La Vue

Il y a quelque part dans l’espace-temps un pont perdu sur lequel s’est jouée mon enfance, et où, vers l’âge de 12 ou 13 ans, sans m’en douter, j’ai fait le choix de la poésie.  Il domine la masse d’une eau sombre, la fumée d’un étang couvert de nénuphars. Il s’associe dans mon esprit à la saveur des feuilles sèches et de l’herbe humide, aux premières heures du matin, dans l’été immobile, quand une longue journée de sauvagerie et de rêves repose sur le silence.

Pourtant, chaque fois que dans un flash de brume, ce pont sans contours véritables me revenait à l’esprit, je percevais, à l’arrière-plan, des caquètements de poules égaillées, un carillon d’église et même le choc des boules en bois d’un jeu de croquet, ses coups de maillet invisibles: puis le mirage était balayé par un simple clignement d’yeux.

Je ne pensais pas le revoir, ni le reconnaître. Pour cela il aurait fallu m’appuyer sur un souvenir visuel, et je n’avais à ma disposition aucune vision précise – à peine le sentiment fugitif d’une image effacée. Ce tremblement des apparences était trop fort, il m’empêchait de retrouver une ville, un lieu, un parc, parmi la nébuleuse de souvenirs où je flotte depuis si longtemps. C’était une vie d’avant la vie, une vue d’avant la mémoire. La famille, la province, la solitude, les lentes voix humaines, tout ce dispositif d’enfance avait fondu dans l’infini.

Et au milieu du vide, suspendu à rien, il y avait un pont arrondi, craquant de rouille, et un fort sentiment de péril tandis que je me penchais, que j’appuyais mon ventre sur le fer mâchuré, et que je franchissais des zones érogènes inconnues.

Soudain, il y a quinze jours, après tant d’années-lumière, tout s’est cristallisé: une île minuscule, serrée autour d’un saule, s’est imposée à moi, le temps de me suggérer le tracé d’une rivière, qui m’a ramené le long d’un quai étroit, d’où j’ai aperçu, sur l’autre rive, une grille entrouverte, sur le côté d’une maison. Alors j’ai su que j’avais trouvé. Le scénario de la suite était merveilleusement simple: la recherche d’adresse sur internet, la lettre écrite à la main et postée comme dans les contes, une réponse immédiate au téléphone, un trajet en voiture assez court, la place de l’église, la longue façade d’une demeure ancienne, le porche, l’entrée du jardin, et la lointaine parente, fringante, rescapée du temps, qui m’embrassait, qui me menait sur ses longues jambes, à travers les allées broussailleuses, jusqu’au tournant où le pont a surgi.

Je ne l’ai pas reconnu: j’ai éprouvé le plaisir radieux de la première fois.

 

 

 

 

Diabolicus

On rencontre parfois le Diable. Il ne faut pas être bête. Il faut le reconnaître sous son masque. Percevoir la griffe sous le gant.

À Genève, cette année-là, le Diable portait un nom anglais. Il était conseiller juridique. Il avait un accent local et des bons yeux de chien qui cherche un aveugle. Cet air inoffensif n’a pas tenu le coup longtemps.

Je me souviens de lui au début de notre rencontre : souriant, avec un air bonasse qui ne faisait pas du tout songer à Méphisto. Assez vite il a laissé passer le bout de l’oreille – une petite oreille ronde et à peine velue. Il s’était mis à évoquer sa conception du renvoi d’ascenseur. Il voulait bien être serviable, pourvu qu’on lui rende la pareille dans les mêmes proportions. Je l’écoutais à demi. Il sirotait son coca light – une boisson sans rien d’infernal. Il a poursuivi d’un ton plus rêveur. Ceux qui ne faisaient rien pour lui, et qui n’étaient pas susceptibles de lui être utiles un jour, ne devaient rien espérer de sa part. Au contraire.

Mon attention s’est soudain réveillée. Il y avait une logique dans ses propos, une sorte de gradation à l’envers. Les gens qui pouvaient lui rendre service et ne le faisaient pas en venaient rapidement à le regretter, disait-il. Je commençais à être mal à l’aise. Cette conception du monde, basée sur le strict égoïsme, ôtait tout intérêt aux rapports humains.

Pourtant, je n’en étais encore qu’à l’écorce des choses. L’égoïsme dans son cas n’expliquait rien du tout. J’ai mis du temps à comprendre de quoi il parlait vraiment. Nous partagions le même bureau et je le croisais quotidiennement. Je pouvais observer sur le vif sa manière d’agir. Il passait beaucoup de temps à organiser la vie des autres. L’organiser, c’est-à-dire la pourrir. Le profit qu’il en tirait était insignifiant.

Il est toujours possible de détruire quelqu’un par personne interposée, m’avait-il dit un des premiers soirs. Il disposait pour cela d’un solide arsenal : le mensonge, la délation, la rumeur, le blocage de dossiers, le vote systématiquement négatif, le chantage allusif, y jouaient des rôles clés.

Autour de nous, dans le petit milieu universitaire où je gagnais ma subsistance, les choses ont commencé à se préciser. Une vague de tristesse, de rancœur, de stress a recouvert la suite des jours. Les gens se sont mis à se détester et à se nuire plus que de raison. Il y a eu un suicide, plusieurs échecs irréversibles, une fausse couche, un procès, une disparition. Ah oui, j’oublie un début d’incendie, et une baisse sensible de la moralité sexuelle. Peu de choses, à l’échelle du monde. Beaucoup, pour un aussi petit vivier.

Je connaissais le commun dénominateur de cette suite d’événements brutaux, de ces jeunes gens qui furent, cette année-là, victimes d’une fausse ironie du sort. Je ne croyais pas au Diable, mais je croyais à ses œuvres. Mon collègue n’était juriste qu’en surface. La destruction était son véritable métier.

Un jour j’ai compris qu’il s’intéressait à moi. Je n’avais pas dû accomplir les actes d’allégeance qu’il attendait. J’ai pu juger, comme dans une expérience en laboratoire, de quoi il était capable. J’ai vu comment ça se passait, quand dans un lieu donné, largement ouvert, toutes les portes se referment d’un coup, toutes les complicités cessent. Les obstacles se multiplient, les gens détournent de vous leur regard, et tout ce que vous faites de bien vous est reproché par de plus en plus de voix. J’ai pu admirer au quotidien le pouvoir de nuisance d’un adversaire obsessionnel. C’était un destructeur compétent.

J’ai fui, bien sûr. J’ai bouclé mes maigres bagages et j’ai quitté mon poste, et la ville, et quelques amitiés. Ma naïveté me faisait honte. Je ne me laisserais plus prendre à l’avenir. Le Diable prospère sur nos illusions.

De loin, j’ai pu reconstituer l’histoire tout entière. L’histoire d’un être qui n’avait qu’un but véritable dans la vie, une sorte de mission noire. Cela expliquait pourquoi, consacrant tant d’heures par jour à manœuvrer et à comploter, il occupait une situation médiocre, manquait de sommeil, d’argent, de loisirs, fréquentait tout le monde et ne connaissait personne, ne souriait plus jamais. Je n’ai jamais vu une vie aussi active et aussi stérile. C’était sans doute sa signature. Le mal est foncièrement sans œuvre. Il fait le vide autour de lui.

Je ne suis pas retourné au bureau

La décision d’arrêter de travailler pour gagner ma vie m’est venue d’un coup. Je me souviens des circonstances exactes de ce retournement.

En ce temps-là de préhistoire,  j’exerçais le métier d’employé polyvalent dans un cabinet d’architectes. Je venais d’achever un interminable service militaire. J’avais déjà un divorce et un second mariage à mon actif. Je me débrouillais tant bien que mal dans un monde hostile.

Je faisais 30 km en train pour me rendre à mon travail. Je partais de chez moi à sept heures du matin et j’y rentrais à sept à heures du soir.  J’étais payé 1800 euros par mois (conversion des francs de l’époque). C’était un salaire enviable pour un débutant.

Les journées étaient longues. Le trajet du retour me livrait à la lecture et au demi-sommeil. Mais le matin, dans le train bondé, j’étais plus vif, je voyais clair par instants. Les chiffres parlaient d’eux-mêmes. Il suffisait de les additionner.

J’avais deux cents euros d’abonnement ferroviaire. Deux cents autres euros de frais de déjeuner. Cent cinquante liés aux frais vestimentaires (costume, cravate, pressing) ; cent cinquante induits par les obligations du métier (cadeaux, verres offerts, cagnotte). Et il fallait compter deux cents euros d’impôts et de cotisations sociales.  Ça me laissait 900 euros réellement disponibles. En échange de quoi, s’il n’y avait pas de grèves ou de pannes de train qui rallongeaient la promenade, j’étais occupé 264 heures par mois : mon salaire véritable était donc de 3,40 de l’heure.

La réalité des chiffres a une puissance poétique de premier ordre.  Je voyais soudain ma vie en face, mon avenir béant. Il me semblait qu’une aussi faible somme pouvait se trouver sans vendre en échange toute sa force de travail. Je pouvais l’emprunter,  la détourner, la gagner même,  en bien moins de temps et d’efforts.  Je pouvais aussi faire travailler un peu l’argent à ma place, il me devait bien ça.  Trouver de l’argent à crédit n’était pas très difficile – moins difficile en tout cas que de jouer au poker, où je m’étais toujours fait plumer.

J’ai passé la journée dans un état second, qui n’empêchait pas une efficacité de surface : mais j’étais déjà loin.  Je ne suis pas retourné au bureau le lendemain, ni aucun des autres jours de ma vie d’après.

Tout ce que j’ai pu faire par la suite, toutes mes activités privées ou publiques, toutes mes responsabilités de rencontre, ont été soumis à cette considération élémentaire : il fallait que le souci de gagner ma vie vienne en deuxième rang, en laissant la place principale au temps immobile de la littérature – le reste à mes yeux étant fictif.

Je n’ai pas renoncé pour autant aux tâches astreignantes, mais j’ai coupé entre le travail et l’argent tout lien direct.

Assez vite,  j’ai retravaillé mais j’évitais  désormais les durées indéterminées, les horaires de bureau et le salariat – ma bête noire. Les plans B ne manquaient pas : petites missions exotiques, charges de cours à temps partiel, collections dirigées dans un café, consultances et stratégies. J’aimais m’investir dans des univers à durée programmée. Les deux parties étaient contentes, elles n’avaient pas le loisir de se lasser l’une de l’autre et se perdaient de vue sans regret.

Je me suis passé durant vingt-cinq ans de soins médicaux et de stabilité matérielle. On peut dire que c’était un faible prix pour échapper au carcan de fer de la vie civile.

J’ai un peu volé à l’occasion mais les occasions n’ont pas été nombreuses : n’en parlons plus.

Espaces libres

L’accumulation des objets m’a toujours déprimé. Une maison encombrée de meubles et de bibelots, offrant le spectacle de son papier peint et de ses tentures à ramages, débordant d’ustensiles, de cadres, de vaisselle, de miroirs et d’étagères chargées de statuettes et d’oiseaux, me fait l’effet d’une maison de fou. Les catalogues d’objets décoratifs, les boutiques d’articles pour cadeaux, les grandes fêtes commerciales sont des moulins de laideur et d’inutilité. Je les fuis comme je fuis les brocantes, avec leurs outils d’un autre âge, leurs armes de salon, leurs coupe-fruits ingénieux, leurs rossignols de plastique et leurs couverts dépareillés, qui attendent et parfois trouvent leur maniaque. Je ne me sens pas à l’aise dans la jungle des objets.

J’aime la détente du regard. J’aime l’absence de tableaux, de babioles votives, de photos et de tabourets. J’aime les murs nus, les placards presque vides. J’aime le dépouillement le plus dur.

Les écrivains d’avant-guerre, qui ont ouvert leur intérieur aux premiers visiteurs-photographes, révèlent qu’on peut avoir un style plein de lumière et habiter des espaces maladifs. L’invasion de leur bureau et de leur chambre par des panneaux laqués, des masques africains, des paravents chinois, des lustres en forme pieuvre, des tables à pattes de lion, des buffets à mascarons, des guéridons spirites, des nappes à pompons, des souvenirs de safaris et de service militaire, me donne une haute idée de la solidité de leurs nerfs. Les miens n’y tiendraient pas.

Leur décor prouve bien sûr qu’on ne voit jamais son époque, et qu’on se meuble de ce qui appartient non à soi, mais à tous. Précisément : avoir un esprit clair et une langue ferme au milieu de cette gangrène mobilière est une prouesse d’une époque plus héroïque et plus virile que la nôtre. J’en apprécie les œuvres. J’en fuis les instantanés.

Une des raisons pour lesquelles j’apprécie tant l’art déco est qu’il m’apparaît comme une machine à favoriser le dépouillement, une architecture qui par ses rampes, ses hublots, ses coins coupés et ses biseaux délicats, crée un espace imaginaire, meublé de son seul dispositif.

Être logé par Mallet-Stevens est bien sûr au-dessus de mes moyens, mais ce grand homme a inventé ou du moins perfectionné un concept que j’emporte avec moi, comme un schéma mental, dans tous les lieux d’exil où je suis amené à vivre. Et de même que la plupart de mes livres sont dans ma mémoire et non dans ma bibliothèque, de même le lieu où j’habite n’est pas un appartement réel, mais son double virtuel, dont la réalité visible n’est qu’une très partielle incarnation. Le serpent de cuivre, le canapé plat, la fenêtre que rien n’accroche, l’absence mallarméenne de dentelles et de roses, dessinent mon confort comme si la main du génial architecte en traçait la ligne exacte.

Relire en esprit des livres que je ne possède plus, habiter un lieu d’inexistence, vivre dans des villes et des époques où je ne suis pas, ne demande pas beaucoup de preuves directes :  une grille d’ascenseur, un timbre musical, une longue phrase de Paul Morand apprise par cœur il y a vingt ans, un coup de téléphone dans la nuit, un rire dans le métro, l’odeur de l’enfance chez un bouquiniste de Taksim, et les merveilleux jardins à la française d’un petit château de province, combinent à l’infini la possession du monde et le plus parfait dénuement personnel.

L’amoureux

Est sortie de ma vie, un jour, il y a longtemps, une femme que j’aimais dans la confusion et la fête de l’esprit, et qui se laissait aimer, et qui ne m’aimait pas.

Elle se prêtait sans se donner, sauf parfois à la faveur du désordre de l’amour physique – jamais dans l’émotion ni dans les mots. Je l’aimais de toutes mes forces et ces forces devenaient mes faiblesses et me détruisaient ou détruisaient mon centre. En sorte qu’il n’y a presque plus eu de liens entre les gestes ordinaires et une forme quelconque de bonheur.

Je me souviens des dernières minutes qui précédèrent son absence finale. De la dernière fois que j’eus son sourire, de la dernière fois que j’eus la sensation de sa bouche, et de tous les mots que je lui dis ce jour-là, avant de franchir sa porte et qu’il y ait l’escalier, la rue, le froid – et jamais plus rien. Et en courant dans la rue en aveugle, je me demandais avec angoisse, mais aussi avec une curiosité d’insecte, à quoi ressemblerait la vie, déprivée de tout ce que j’aimais.

J’ai mis six mois à réapprendre à respirer. Six autres mois à ne plus souffrir en continu, mais seulement toutes les heures. Et plus longtemps encore pour sentir, de loin en loin, que je pourrais m’en tirer.

Survivre pose la question de l’existence tout entière : qui est-on, que fait-on, à quel titre prétend-on exister, humain au milieu des humains ?

On résiste au désir de se tuer, sachant que si on tient encore un peu, on surmontera le chagrin. Mais « on », c’est bien vague. C’est une nébuleuse indéfinie.

«  Je », lui, peut avoir des projets à long terme, et désirer connaître la suite, le temps après le temps. Sauf que « je » est détruit, d’entrée de jeu, par les transformations successives et banales qui le rendent aveugle, vulgaire, jouisseur, pour ne plus percevoir l’étendue de son malheur.

En fin de compte, vivant ou mort, on ne s’en sort pas.

Cherchant non pas à fuir (car ce serait fuir du même coup le souvenir de l’être adoré), mais à dominer la douleur, je me tournais vers les formes les plus brûlantes du tourment amoureux – la musique en tant qu’elle est lancinante, la peinture par où elle montre des corps de Madones ou de Nymphes presque nus, la poésie qui redonne tous les sentiments dépliés dans leur état de panique. Ces œuvres, tout en me perçant, me berçaient, parce que le tourment y avait une sorte de nonchalance, de paresse. Il me semblait toujours qu’il aurait pu ne pas avoir lieu.

 

 

L’écriture prospective

La remémoration de l’avenir est le cœur profond de mes livres. Tous ont été écrits en l’absence des événements qu’ils évoquent. Cette absence réside dans le passé comme dans l’avenir.  Beaucoup de ces événements ont fini par se produire, comme capturés par les phrases qui les décrivaient.

Ce qu’on a prévu arrive, de toutes façons. Parfois sous une forme inattendue. Parfois à retardement. Parfois masqué par les apparences.  Mais arrive, indubitablement.

Il ne s’agit pas de prophétiser, encore moins de recouper les tendances : mais de décrire ce qui est déjà là, encore hésitant et diffus.

Quelques douilles ramassées sur le sable des jours révèlent,  parfois, l’incrustation dans le présent d’un futur flottant. Quelques pages, au fil des livres, portent la marque anormale d’uchronies du réel. Je me souviens de ce qui aura lieu – pas toujours sous sa forme définitive.

Il y a une tour Citroën, à Bruxelles, que dans un roman, je décris comme le siège des affaires culturelles du royaume, alors que c’était un éternel garage : elle est effectivement devenue, depuis lors, centre culturel.  Dans un autre roman,  on trouve les circonstances exactes et indevinables d’un crime qui n’aurait lieu qu’un an plus tard, et qui ne serait jamais résolu.  Dans un récit situé en 2013, il y a l’arrivée au pouvoir, dans des conditions bizarres et brutales, d’un nouveau président des USA, fort de ses ignorances et de ses détestations, tel que nous le vîmes à la fin de 2016. Dans le même livre, j’annonçais la fin du règne de l’enfant unique en Chine,  l’afflux programmé et croissant des réfugiés, la dislocation de l’unité européenne,  et quelques évènements  géopolitiques, en Inde, en Europe, qui pour la plupart, sous une forme ou une autre, sont en train de se produire : non à moyen terme, ce qui serait de la science-fiction, mais là, sous nos yeux.

La vie privée, bien sûr, est encore plus réactive aux vibrations de l’avenir. Les femmes que j’ai aimées, les invitations que j’ai reçues, les voyages que j’ai faits, les maladies dont j’ai souffert, les crises que j’ai traversées, les ruines dont j’ai subi les causes et les effets, les pays, les œuvres, que j’ai découverts, les maisons que j’ai habitées, les métiers improbables que j’ai exercés, les enfants que j’ai tenus dans mes bras : tout était signature. Le plaisir, l’émotion ou l’espoir que j’éprouvais à chaque fois tenait au sentiment aigu de la reconnaissance, qui naît d’un modèle secret, soudain confirmé.

La mémoire établit un rapport entre le présent et le passé. L’imaginaire, lui, établit un rapport entre le présent et l’avenir. Il peut ainsi décrire le visible avec des moyens plus souples, plus sensibles et plus prospectifs que le reportage, l’observation directe, les statistiques,  les projections chiffrées.  Il offre une vision poétique des événements en puissance, dont l’ombre portée s’incline sur mes mains, tandis que je trace les premiers mots