Le Profil perdu des élites

Si la notion d’élite suppose la compétence et la rareté, il n’y a plus d’élites. Mais dans les marges de la notoriété, de l’argent et du pouvoir, les prête-noms ne manquent pas.

Ce serait, par exemple, la cohorte nombreuse de gens qu’on rencontre, dans le salon VIP d’un aéroport, si par hasard, suite à une erreur administrative, ou du fait de l’invitation inattendue à un colloque avec un billet de 1ère classe,  on y fait une petite apparition.

Il est facile d’ironiser sur cette catégorie de voyageurs planétaires qui semblent constitués en majorité de gens aimant se retrouver loin du peuple, parler le mauvais anglais faute d’une maîtrise suffisante de leur langue maternelle, ne pas payer leurs dépenses courantes et qui véhiculent aux quatre coins du monde les idées reçues au lieu d’en chercher de nouvelles.  Cette ironie serait un peu déloyale.  Mais il n’est pas interdit de s’interroger : qui diable songerait à prendre l’avis de ces gens là ?

Qui, à entendre s’exprimer directeurs de banque centrale, professeurs d’économie, conseillers en géopolitique, ministres des finances, directeurs d’organisme internationaux, gérants de fond, responsables culturels, présidents de parlement, commissaires à la recherche, n’est pas atterré par la frivolité et la vacuité qui en émanent ?  Et par le hiatus entre leur esprit de sérieux et leur savoir réel?

Qui, pénétrant à l’occasion chez l’un d’entre eux, n’est pas défavorablement impressionné par ces endroits sans livres, sans plantes vertes, sans cuisine véritable, sans confort apparent, sans trace de vie utile, tandis qu’il voit s’approcher de lui le moment fatal des sushis du traiteur à la mode ?

Pour quitter le domaine de la fable, qui, ayant vu à la fois leur gestion des crises, leur communication et leurs messages d’avenir, penserait à associer les membres de la Commission européenne à la catégorie des élites, et même des experts ?

Qui, s’étant fait une vue claire du recrutement et des rituels de la franc-maçonnerie, peut ignorer qu’elle n’est pas, ne peut pas être un lieu où l’élite se matérialiserait un instant, à l’abri des regards ?

Qui n’a pas remarqué, avec amertume, que la plupart des gens qui ont un pouvoir effectif sur la civilisation et sur la vie sont moins vifs, moins fins, moins dignes et moins agiles que les inspecteurs d’assurance, les directeurs d’école, les antiquaires, les podologues et les électriciens qu’on croise quelquefois ? Comment ne pas songer que la douce oligarchie qui dirige le monde, et dont notre bonheur et notre liberté dépendent, n’est pas beaucoup plus éclairée que la pègre qui opère à Little Italy ?

Qui n’a pu vérifier que nos maîtres d’influence ne s’intéressent pas aux faits, mais aux coutumes, aux règles et aux lois non écrites dont ils sont les servants ?

Bien sûr, on continue à trouver çà et là des gens remarquables, dont l’âme inaltérable ne cesse d’exercer les droits de la raison. Mais ils ne parlent et ne pensent qu’en leur nom. Leur cœur n’est irrigué par aucun sang collectif.

Il n’y a pas de cercles d’excellence. Ou s’il y en a, ils sont déserts.

Par une sorte de paradoxe physico-chimique, les élites sont partout, mais on ne les rencontre jamais qu’absentes. Et faute d’avoir pu en isoler un seul spécimen certifié, on en est réduit  à raisonner sur le récit de voyageurs ; sur les propos de témoins disparus en laissant des descriptions hâtives ; sur les rubriques formatées des médias, qui n’évoquent les élites que de façon collective, et laissent entendre qu’elles ne sont pas ce qu’elles sont et ne se trouvent  pas là où on les attendait.

Il est vrai qu’il y a Davos. Il est vrai aussi que c’est un sommet financier. Il est surtout vrai qu’on n’y pénètre pas.

L’Hypothèse des élites

Jamais on n’a parlé autant de cette mystérieuse secte, et jamais elle n’a été aussi absente. Elle se dérobe aux recherches les plus minutieuses. Comme les légendes, elle ne rayonne que de loin.

Jusqu’il y a peu, sans doute, on pouvait distinguer, avec de bons yeux,  des groupes de gens que leur savoir, leurs traditions et leurs fonctions désignaient pour exercer un magister.  Bien sûr : leur réalité reposait sur  des principes instables. Bien sûr : leur nom avait un sens fuyant. Mais il existait des preuves indirectes de leur activité. Ces preuves reliaient,  en pointillé, des personnalités préparées et formées  sciemment. Et comme il existait des grandes écoles, des grands commis et des grandes compétences,  affectés aux missions délicates de la société, on pouvait croire à l’existence des élites, puisque il y avait des traces de leur passage, encore déchiffrables, à demi effacées.

Je me serais accommodé, quant à moi, d’une cléricature qui, par ses traditions, son exigence, sa compétence et même, ses habitudes et ses mœurs, aurait eu raison un peu plus souvent qu’à son tour, parfois au détriment de la démocratie directe.  Je n’en aurais pas fait partie, mais j’aurais su que pendant que je jouais à qui-perd-gagne avec les mots et avec les idées, il y avait au travail des gens consciencieux, instruits, formés pour diriger les services, étudier les plans, conseiller les élus et à fournir aux appareils de gestions du monde les capacités nécessaires.

Car c’était cela, les élites, dans la tradition orale : une série de personnes dont aucune n’était supérieure au commun des mortels, mais dont la synergie, comme une ruche vive, reflétait et concentrait  un talent spécialisé et très utile.

J’ai quelquefois cherché à savoir si de telles forces existaient encore dans le monde contemporain. Je n’en ai pas trouvé de trace, sous forme de dispositif ou de caste, à aucun stade de notre société.  Au contraire, chaque fois que j’ai trouvé des gens brillants, sages, savants, altruistes et organisés, ils valaient par leur individualité, conquise sur la pression de leur milieu et de leurs semblables : non pas grâce à elle mais malgré elle.  Faute d’appartenance, ils en avaient été réduits à être leur propre ciel.

S’il y a eu des castes performantes par essence, des mandarins éclairés, des filières d’excellence, ils ont disparu à présent. De ce continent Mu, il ne reste même pas le souvenir : il ne reste que le nom.

Ce nom dit encore quelque chose, bien sûr, mais d’assez différent de ce qu’il  avait longtemps signifié.  Comme glauque ou empathie, il a pris un sens si différent de son usage avéré durant des siècles que s’en servir, c’est tromper de bonne foi.

La transformation des élites, leur réincarnation en doubles fantômes, n’empêchent pas que leur rôle et leur fonction soient tout à fait d’actualité. Mais l’usage obstiné du même mot pour désigner son contraire révèle  l’ampleur du malentendu : l’élite, au sens actuel, c’est ce qui s’interdit de maîtriser des outils véritables, de parler un langage clair, de favoriser le bien commun et d’exceller dans  les choses de l’esprit.

Il reste donc surtout  une distinction par la fortune, qui sert de marqueur et de code, quand toutes les autres formes d’excellence ont disparu.  Ainsi, le mot élite scintille encore dans le ciel médiatique : mais uniquement de cet éclat aurifère.

Quand je pense que je connais cinq ou six personnes de génie, et que leur influence directe ou indirecte est nulle – il me semble que l’idée même d’élite est devenue contradictoire.

Le Choix des armes

La question des moyens d’existence s’est posée à moi, pas seulement au début de ma vie, mais tout au long. Elle n’a connu aucune trêve. Elle n’est pas encore réglée aujourd’hui.

Exercer un métier rémunérateur sans renoncer à être heureux paraissait impossible, en tout cas pour moi. La communication, l’émulation, les réunions, les déplacements, le stress, les objectifs, les hiérarchies, les horaires, les bilans étaient à mes yeux des sources structurelles de désespoir. J’ai souvent essayé. Je n’ai jamais pu.

Je m’en suis tiré au coup par coup par une suite de solutions de hasard qui ressemblaient à des expédients. Je ne savais trop sur quel axe placer mon existence, le fait d’écrire m’ayant fermé bien plus de portes qu’il ne m’en a ouvertes. Je n’avais aucun modèle à suivre : mes écrivains favoris avaient eu, soit des bribes de fortune héritée, soit un art souverain de faire des dettes sans aller en prison qui ne correspondait plus du tout à l’époque contemporaine. Et ma façon de vivre, si déplorable et si inefficace, m’éloignait à chaque tour de roue de l’éminente dignité du pauvre.

Je n’avais aucune morale précise en matière d’argent. Je n’avais pas l’instinct d’honnêteté solidement ancré. Jouir d’un argent illégitime ne m’aurait pas déplu. Vers vingt-cinq ans, je rêvais de voler pour vivre. Mais j’étais un desperado terriblement maladroit de ses mains. Quand on ne sait ni conduire une voiture, ni démonter une serrure, ni grimper à une corde à nœuds, il faut renoncer à être Arsène Lupin. Je m’en tenais à des transgressions à ma portée. Je choisissais, dans le larcin comme dans l’escroquerie, toujours la voie de la facilité. Je ne quittais jamais mon domaine, même pour l’illégalité. J’ai parfois volé, mais des livres rares, dans des maisons que je connaissais. J’ai détourné quelques fonds, mais auprès de personnes qui n’auraient pas appelé la police, et se seraient contentées de rompre avec moi. J’ai peine à croire, quand j’y repense, qu’une vie placée si tôt sous le signe de la littérature ait pu coexister avec ces procédés de voyou.

Ce qui m’a sauvé à la fois de l’indignité et de la police, c’est qu’écrire prend du temps. Au début de ma carrière, je pensais que je pourrais mener de front une existence de séducteur, de voleur et d’écrivain. Je me trompais. Si on est suffisamment mordu par une passion, elle devient exclusive, et on devient obsessionnel. On ne peut pas bâcler la fin du paragraphe, sous prétexte qu’il faut partir en chasse. Il faut laisser passer des occasions de plaire ou de tromper, parce que le pli d’une phrase, la place d’une virgule, la résonance d’un adverbe, ou son absence, ou l’intention émotionnelle d’une ellipse, n’ont pas encore trouvé leur forme indubitable. Et peu à peu, on est happé par quelque chose, de strictement matériel du reste, qui vous mène là où on ne voulait pas aller : un curieux monde parallèle où le travail rend heureux et où le crime ne paie pas.

Somnia

Être un petit dormeur est une faiblesse. La nuit ne fait pas ce qu’on attendait d’elle : vous couper du monde durant un bon moment pour rafraîchir la tête et les yeux, relâcher les muscles, ralentir le souffle, apaiser le cœur. Vous vous relevez sans avoir pu mettre une distance véritable entre la journée passée et la lucidité présente. Vous abordez une nouvelle étape avec la moitié seulement de la jouvence nécessaire, et ce fluide de calme vous manquera à mi-course, vers deux heures de l’après-midi.

Par manque de sommeil, sorte d’anémie nerveuse, vous serez moins ardent, moins patient, moins tenace et moins léger quand viendra le moment d’être un individu social à part entière. Les autres auront trois ou quatre heures de repos d’avance sur vous, un avantage déloyal. Et vous porterez durant toute la seconde demi-journée le poids d’un excès d’émotions inutiles, de pensées récurrentes, d’adrénaline lourde.

Pour surmonter ce handicap chronique, il faut tout reprendre à zéro. Il faut s’attaquer à la nuit même, qui est une traversée aérienne entre deux continents fermés. Dormir ou ne pas dormir divise le chemin du retour, comme en avion, quand le temps s’arrête, repart.

Ce n’est peut-être pas un hasard si le vol entre l’Amérique du Nord et l’Ile de France a la même durée qu’une nuit de sommeil fuyant ; et les moyens de lutter contre le décalage horaire qui vous guette à l’arrivée sont les mêmes : corps dénoué, extrémités desserrées, appuie-tête réglé, on s’installe dans la longue suspension de la vitesse, et ça commence : ne rien manger, ne rien boire sauf de l’eau, pas d’écran, pas de son, une veilleuse appliquée sur les pages d’un livre, et en alternance, les exercices oculaires et les exercices de mémoire (« le médecin Tant Pis allait voir un malade » ou « Alternis dicetis: amant alterna Camenae » – le grand fond modulé de La Fontaine et de Virgile).

On attend le terme du voyage en évitant de trop y penser

J’ai pris l’habitude, une nuit sur deux, de voir défiler les longues heures stagnantes sans parvenir à perdre le fil. De loin en loin, je coupe le contact un instant. L’instant se dissipe aussitôt. Je passe du non-conscient au conscient en une nano-seconde. Aucun sursaut. Je sais intuitivement où on en est du parcours, inutile de regarder l’heure. Je me tâte en esprit. La mélatonine semble avoir déserté la moindre parcelle de mon corps. J’accepte ce temps hors du temps. J’entends remuer la nuit. J’entends la sonnerie du premier tramway.  J’entends les oiseaux qui accordent leurs instruments avant le concert. Je m’endors dans le jour naissant. Mais aussitôt après, je me redresse et dégringole du lit, renversant la pendulette : il est six heures, six heures et quart, il est temps de s’activer, si je veux prendre un peu d’avance sur le reste de la maisonnée. L’urgence est là, avec tout ce qu’elle porte de radieux.

A moi, la beauté de la lumière montante.

A moi, les saveurs rapides, rêches et salées de la première toilette.

A moi, les petites tâches ménagères, le frigo qu’on ouvre et qu’on referme, l’odeur du café qui fuse, le bruit de faïence des bols entrechoqués.

A moi, les premières saccades de la machine à écrire subliminale qui repart.

Les Ordres

J’ai longtemps fonctionné en roue libre. J’ai veillé à n’avoir ni habitudes, ni attaches. Je m’enorgueillissais d’être sans horaires et sans collier.

Ne donnant pas d’ordres, n’en recevant pas, je m’arrangeais pour échapper aux hiérarchies verticales, à cette pression de haut en bas que tous les modèles d’organisation du travail exercent sur l’individu. C’était peut-être une erreur.

Ne s’inscrire dans aucune catégorie, ne dépendre absolument que de ses urgences et de ses humeurs, ne mène nulle part. A la longue, cette liberté devient une sorte d’handicap. Et vivre sa vie comme une suite de premières fois, coupé de toute vérification, équivaut à un éternel recommencement.

La plupart de mes actions ont été inefficaces : des coups dans l’eau, parfois de grands coups. Je vois ma vie passée comme une suite de geysers effacés, d’éclaboussures transparentes qui se dissolvaient dans le vent.

J’ai pris conscience bien tard de ma maladresse et de mon abandon. J’ai senti que ma culture était une forme d’auto-hypnotisme, sans aucune efficacité directe. Que la vitesse de l’écriture me tournait la tête. J’ai vu qu’il y avait, dans la conduite de mon esprit, dans la façon d’occuper mes journées, quelque chose à changer, si je voulais reprendre pied dans le monde extérieur.

Depuis deux mois, j’ai entrepris de modifier ma trajectoire – le mur se rapprochait.

J’ai cessé de faire semblant d’être un être humain. J’essaie d’en être un pour de bon.

Toutes les opérations nouvelles que j’ai lancées visent à créer des points d’ancrage et à choisir des formes de bonheur compatibles avec une existence sociale. Je m’inscris ainsi dans une durée qui ne m’appartient plus exclusivement. Je tiens compte d’autrui, et même de moi.

Je cherche désormais à trouver, pour l’ensemble des actions de ma vie, reliées entre elles, un principe de nécessité fiché dans le monde réel.

Il me semble, en me lançant dans cette entreprise, que je quitte le désordre de la vie laïque, et que j’entre enfin dans les Ordres…

 

L’Asservissement

La fascination de l’argent n’empêche pas sa diabolisation. Au contraire.

Cette ambivalence est nécessaire pour nous faire regarder la richesse comme immorale. Bien entendu, la richesse ainsi montrée du doigt est une richesse mythologique, sans grand rapport avec l’existence ordinaire. La richesse simple, celle qui serait à notre portée, c’est l’aisance. C’est sur elle que portent les coups principaux.

La restriction croissante apportée à la richesse individuelle, et à son usage privé, est un outil politique essentiel. Notre pauvreté relative favorise la liquidation de la démocratie. Plus riches, et d’une richesse qui dépend de nous, nous échapperions à quelques-unes de nos balises. Plus pauvres, nous serions sans utilité commerciale. La pauvreté qui nous est réservée ne doit pas être excessive. Il suffit qu’elle soit sans issue.

Des salaires modestes qui choisissent pour nous nos magasins, nos produits, nos logements et nos jeux ; des revenus complémentaires qui ne laissent aucune place au superflu ; des allocations de simple survie végétale ; un taux d’imposition calculé pour ramener l’aisance à la lésine : tout cet appareil s’emploie à nous faire mener une vie encadrée qui exclut les choix véritables, même les choix strictement fonctionnels.

C’est pourquoi la dénonciation de l’argent occupe une telle place dans la vie publique. Elle permet de mettre en cause le patrimoine individuel, en paraissant cibler les fortunes scandaleuses. C’est un combat soutenu. Il est mené par la collusion des États, des banques et des groupes financiers. Il est couvert par un discours officiel sur l’injustice et l’inégalité. La nécessité à la fois « de laisser faire le marché » et de « réguler les flux », d’améliorer la vie des citoyens et de réduire les inégalités, de supprimer les paradis fiscaux et de favoriser la circulation des biens et des personnes, fournit des mots d’ordre sans signification établie, parce qu’ils sont sans réels liens de causalité.

Au cœur de telles phrases, il y a toujours un hiatus révélateur. Ainsi, la croisade contre la fraude, l’argent du crime et les paradis fiscaux est une idée que personne ne conteste. Mais elle échoue, parce qu’elle met tout sur le même plan.

Les États qui mènent la lutte contre la fraude fiscale sont déchirés. Nombre d’entre eux (et ce ne sont pas tous des îles lointaines) détiennent des parcelles de paradis fiscal, ce qui les incite à distinguer en secret la fraude et le blanchiment. Contre ce dernier, ils ne mènent pas une lutte aussi farouche que contre les bas de laine dissimulés. Car leur ennemi profond n’est pas la criminalité, mais l’indépendance.

La plupart des combats menés contre l’argent sale sont virtuels, ambigus et intermittents. Et les règles financières imposés par les instances européennes ne risquent pas de mettre en péril la grande criminalité financière, ni le recyclage de l’argent de la mafia. Elles traquent en revanche l’argent propre, la modeste fortune des petits possédants : médecins, cadres, avocats, fonctionnaires, publicistes, consultants, entrepreneurs.

Rien en réalité ne menace les inégalités véritables, ni la souveraineté des grandes fortunes. La vraie cible c’est nous, les citoyens, qui sommes tout sauf maîtres de nos vies, et qu’il faut préparer à la main-mise sur nos maigres avoirs, tout en nous persuadant qu’il s’agit d’une opération de salut public. Mais ce n’est pas la propriété qui nous asservit (ou alors, c’est un asservissement vraiment utopique). C’est la pauvreté programmée.

Il n’y a aucun équilibre, aucun progrès, aucune justice dans l’empêchement croissant à la propriété effective, auquel seule la résidence principale échappe, pour un temps. Il n’y a aucune perspective de liberté dans l’idée ingénieuse et stupide de l’allocation universelle, dont l’effet prévisible est moins de libérer les gens de la malédiction du travail que de leur interdire d’atteindre le niveau d’aisance où ils pourraient recommencer à décider par mêmes de leur mode de vie. Il est inouï de voir à quel point, dans une société, quand tout est bien en place, les bons sentiments sont des bons gardiens.

L’Usage du monde

La Terre est un jardin, assez mal tenu dirons-nous : la plupart de ses allées transformées en dépotoir, en décharges gonflées de fumées toxiques. Mais il n’est pas interdit d’y circuler le nez au vent, à condition de ne pas piétiner les dernières fleurs.

L’usage du monde, pour ce qui lui reste d’existence, suppose une parcimonie raisonnée. La simplicité volontaire n’est pas le dénuement, mais le plaisir réglé sur le bon sens.

A fuir, le luxe superflu sous de multiples formes : ces passerelles en bois précieux et rares importées de l’autre bout du monde, ces 4X4 Porsche pour faire ses courses de proximité, ces vêtements de confection fabriqués en Inde et griffés à Milan cent fois leur valeur, ces radiateurs diffusant une chaleur de 23° l’hiver quand il est si simple de porter un pull, cette flamme bleue perpétuelle de la veilleuse sur les gazinières d’Amérique, cette surenchère d’avions au prétexte du sens des affaires ou de l’amour des voyages, ces fruits et légumes hors saison ramenés glacés de leurs serres lointaines, ces changements de téléphone et de tablettes tous les dix mois, ces mauvais plats cuisinés sous leur triple emballage, ces fêtes obligatoires au service du commerce de babioles imputrescibles.

Ce qui heurte, dans le luxe inutile, c’est le décalage bien plus que le clinquant ; c’est le gaspillage, non le prix : la terre s’épuise par mauvaise gestion et ses ressources fossiles ne seront pas renouvelées de l’extérieur. Un vol charter pour aller passer quelques jours au soleil des Bahamas, m’apparaît comme une gabegie scandaleuse,  peu importe que le billet ne coûte que soixante-neuf euros aller-retour : le kérosène consommé en vain manquera à nos enfants.  C’est la différence entre le gaspillage et l’inutilité.

Une montre analogique au prix d’un studio est une idiotie qui ne nuit à personne. Un ticket d’entrée au dîner de la convention démocrate, à cinquante mille dollars le couvert, est une opération vulgaire et inutile, mais elle ne  choque pas sur le plan éthique, elle est une faute de goût sans être un mauvais procédé.

Je suis un dépenseur sans être un gaspilleur. J’aime les luxes honorables, quand ils sont à ma portée : le crabe et le homard frais pêchés, les très bons vins, les appartements immenses -éventuellement glaciaux – les taxis frétés à la journée pour découvrir la campagne environnante, les premières classes dans les TGV, les promenades dans le parc du château de Versailles,  la musique de Bach, les gros livres sous la maigre lampe. Le papier, les vignes, les logements frigorifiques, les parcs, la place pour les jambes,  un peu d’essence, un peu d’électricité, sont d’un usage innocent, sans conséquences ruineuses, non seulement pour nous, mais pour tous.