Paradigme

Un jour, à Bâle, il y a 12 ou 13 ans, j’ai remarqué un objet, ou plutôt un double objet, qui a éveillé ma convoitise immédiate.

Il ne s’agissait pas de quelque chose de rare ou de précieux. J’en avais vu des dizaines, et il devait bien en exister cent millions. L’attrait tenait tout entier à une combinaison inédite. Dans la grande cuisine jaune et blanche, bien équipée mais sans aucun faste, il y avait, logés sous un plan de travail, deux lave-vaisselle côte à côte ; c’est leur présence jumelle, leur utilisation couplée, qui m’émerveillaient.

La maîtresse de maison, une grande femme à cheveux gris, forte comme un cheval, a confirmé mon hypothèse tout en me resservant du café. Oui, grâce à ses deux machines, elle avait résolu une des équations les plus insolubles de la vie moderne : l’éternel conflit entre la vaisselle sale qu’on voudrait enfouir dans l’appareil et la vaisselle propre qu’on n’a pas encore eu le temps de sortir et qui encombre tout. Quand on a une famille et qu’on prend trois repas quotidiens, on est voué du matin au soir à un trafic d’assiettes pas encore sèches et déjà sales, dont on ne voit jamais le bout.

Avec la double machine, tout était simple :  on n’avait pratiquement plus besoin de ranger dans les armoires. On prenait une tasse dans le bac propre et on la remettait après usage dans le bac voisin. En faisant tourner chaque lave-vaisselle une fois par jour, on avait toujours une longueur d’avance, et la vaisselle sale ne parvenait plus à vous rattraper.  Mon hôtesse, spécialiste de la peinture cubiste, avait inventé un cercle vertueux.  Je crois qu’elle est morte aujourd’hui. Je la vénère. Elle s’appelait Theresa.

Il n’y a eu dans ma vie que peu d’éléments déterminants : l’apprentissage de la lecture à quatre ans (je m’étais cassé la jambe, il fallait m’occuper), la découverte du charme métaphysique des îles (c’était à Porquerolles, au début septembre), la première fois qu’une femme m’a dit que j’étais beau (il n’y en a pas eu beaucoup d’autres), mon premier cours public (stimulées par le trac, les phrases jaillissaient comme des vagues de plus en plus hautes) , l’apparition dans une classe de cinquième d’une longue gamine qui deviendrait un jour ma femme,  ma résurrection des morts après une méningite fulgurante. Il y a eu aussi la plongée sous-marine, la neige en montagne, la langue latine, la naissance de mes enfants, Proust, Stendhal et quelques autres plaisirs violents. La liste des premières fois est courte. À tout prendre, la plupart des surprises de la route ont été des répétitions.

Mais le déclic, le déclic véritable, les rares fois où il se produit, efface les brouillons de la vie et apporte une immense sensation de liberté.

Le système des deux lave-vaisselle a renouvelé ma vision des choses. Theresa ! Quelle femme ! Inventer le temps alternatif du ménage en dédoublant un dispositif électro-ménager des plus banals, c’était un procédé extraordinaire.  J’ai entrevu aussitôt qu’il était applicable à bien d’autres sujets. Dix fois au moins, il m’a sorti d’un piège. J’étais même surpris de lui trouver de si nombreux points d’application. Il m’apparaît aujourd’hui comme un paradigme majeur. Le double opposé à la répétition. Le double au service de l’unité. Ce n’était pas une technique, c’était un style de vie.  Et tellement simple ; il suffisait d’y penser.

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