Histoire secrète

On n’avance pas d’un rythme égal de la naissance à la mort. On procède par flèches, bonds, repos, reprises, glissements, saccades, zigzags. Il y a des terribles périodes d’avancée lente et régulière où l’on refait ses forces, en attendant les nouvelles surprises du chemin. L’ennui s’installe. La répétition tue le désir d’exister. Puis ça repart. L’esprit recommence à mener le jeu.

Les âges de la vie, ou prétendus tels, sont une cartographie grossière, qui ne prend en compte que quatre ou cinq changements sur la durée d’une existence terrestre. Mais il en a des dizaines, qui chaque fois, ont pour effet de nous désaxer, de nous faire sortir de notre orbite, et de nous précipiter dans des espaces inconnus, incontrôlés

Au nombre de ces perturbations souvent volontaires, il y a l’amour.

C’est une perturbation à la fois attendue, espérée – et terrible.  Elle consiste à faire dépendre notre capacité de bonheur d’une expérience émotionnelle brutale, surgie d’un moment d’éternité sans doute imaginaire, d’un saut hors du temps

J’ai cru longtemps que seul l’amour avait ce pouvoir. J’ai aimé l’amour au moins autant que les femmes que j’aimais. J’aimais être amoureux, je cherchais à l’être, et quand quelqu’un me plaisait, je me réjouissais à l’idée de la fête que ce serait d’en être amoureux : ainsi il y aurait une nouvelle accélération de mes jours, une nouvelle secousse d’adrénaline dans la montre à demi arrêtée.

Pourtant l’amour n’était pas le denier mot que je cherchais. Le plaisir ne prouvait rien que lui-même. L’émotion sentimentale berçait un rêve qui finissait toujours mal. Mais chemin faisant, je traversais, en compagnie d’une âme sœur, des zones de turbulence qui m’arrachaient au sommeil de la vie.

Peu à peu j’ai compris que l’amour était un déclencheur parmi d’autres, et que le but véritable, l’expérience véritable, était la poésie: une sorte d’accommodement de l’œil, qui fait voir avec acuité ce qui était caché par sa banalité même. L’urgence, la beauté et la peur se combinent alors, et le monde sort de ses limbes.

Je me souviens qu’au moment le plus fort de l’amour, dans les semaines qui frisaient les sommets du bonheur tout en faisant déjà sentir les ondulations rapides de la fin annoncée, le moindre détail devenait prétexte à vision pure. Une auréole sur la vitre, une chaussure retournée, les mots « fin de service » sur le fronton d’un autobus, l’inclinaison courbe d’une poignée de porte, se succédaient en ordre serré et racontaient l’histoire secrète que je vivais.  Il y avait aussi les vacarmes de la rue transformés en rythmes sourds, les odeurs trop fortes pour mes poumons ordinaires, et la densité soudaine de mon corps sur les pavés, qui me faisaient chanceler en moi-même, entre éphémère et éternité.

J’apercevais enfin le monde dans sa réalité la plus visible, la plus sensible. Je voyais l’immensité de chaque instant. Je distinguais la couleur des choses, leur éclat insoutenable, et je me demandais comment j’avais pu vivre si longtemps dans un monde en noir et blanc.

 

 

 

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