Point de chute

Il y a des villes parfaites. On met longtemps à les trouver. Mais elles existent et elles vous attendent. Quand on en découvre une, on la reconnaît aussitôt. Le cœur bat de plaisir. La perfection est le nom de code du bonheur.

Evidemment, les critères de cette perfection varient d’une personne à l’autre, même s’il y a des lieux d’élection très consensuels. Mais pour chacun de nous, à titre personnel, les paramètres sont précis. Ce ne sont pas ceux des agences, des consignes, des modes ou du top 20 des architectes.  Nos préférences sont directement liées au choix fondamental de notre vie ; elles ne sont pas susceptibles de changer du jour au lendemain.

Il n’est pas interdit de chercher à comprendre d’où vient le déclic. Il y a des causes prochaines, et puis des raisons plus profondes.

La beauté d’une ville, comme la beauté d’une femme, explique en partie l’amour qu’on lui porte. Et bien que l’on sache que d’autres trouvent quelconque, voire franchement laide, celle qu’on aime, un certain battement de cœur chaque fois que vous la revoyez prouve que vous ne vous étiez pas trompé lors de la rencontre initiale : c’est bien elle, entre toutes les femmes ou toutes les villes possibles, qui vous a plu.

Bien sûr, la beauté n’est pas une garantie suffisante. Venise est belle, Madrid est belle, Londres est beau, et tant d’autres villes, mais vous n’avez jamais pensé y habiter. Même Paris, qui par certains côtés, par certains quartiers, est la beauté même, ne correspond pas tout à fait à votre idéal. La cherté des logements, l’étroitesses des rues, l’incommodité des cafés, la pesanteur de l’été, l’abondance des touristes l’écartent du peloton de tête, dans votre quête d’absolu.

La fonctionnalité pourrait être un critère bien plus fort. Mais c’est une notion ambiguë, qu’il faut rapporter à des besoins précis. Qu’importe les avantages d’une ville si vous n’en usez pas ? Pour ma part, la proximité d’un parking, d’une navette pour l’aéroport, d’un complexe de cinémas, d’une chaîne de magasins bio, d’une boutique de sushis, d’un club de musculation, d’un centre de Vipasana, d’un bureau de poste, m’est tout à fait indifférente. A l’inverse, les parages d’un parc, d’une forêt, d’un fleuve, d’une librairie, d’un marché de fruits et légumes, d’une gare, d’une école convenable pour mes enfants, d’un bar de grand hôtel pour y prendre un club sandwich, jointe à une certaine fraîcheur climatique, à un certain silence, sont pour moi des éléments déterminants.

Mais ce qui est vraiment décisif pour fixer son choix, c’est le degré de liberté et d’invisibilité qu’une ville vous offre. Il s’agit de trouver un lieu où les gens ne vous apostrophent pas, ne vous photographient pas, ne vous bousculent pas, ne vous détestent pas. La convivialité forcée est un cauchemar. Une ville-spectacle, ou une ville-réseau, ou simplement une ville trash, ne se prête pas du tout à la transparence et à l’absence sans lesquelles on n’écrit pas.

Dans la courte liste de villes, la plupart européennes, qui m’apparaissent comme désirables, les détails sont déterminants. Le choix du point d’atterrissage est une affaire de précision.  Certaines villes sont trop petites. D’autres, trop grandes. D’autres trop touristiques. D’autres n’ont qu’un usage sommaire du français. D’autres sont trop chaudes l’été.  Dans d’autres, la religion, ou la musique, ou le football, y occupent une place prise sur le droit des gens. En sorte que peu à peu, je biffe la plupart des noms : et ceux qui restent à la fin y gagnent en magie.

A ce stade de mon parcours, je ne connais que deux villes parfaites. Je les connais de l’intérieur. Elles ne sont pas exemptes de tout défaut. La perfection n’est pas une absence de défauts. C’est un dépassement du quotidien, un rejet de la répétition, un schéma radieux, une sorte d’immortalité.

Deux villes. En trente ans. Ce n’est pas beaucoup ? C’est inespéré ! Echapper au vide ! Savoir où aller ! Deux villes complètes, avec leur théâtre des opérations en ordre de marche. Elles offrent les conditions optimales pour y écrire et oublier la mort.

Je ne dirais pas leur nom. Je ne veux pas les déflorer.  Mais je suis déchiré par le désir d’y être. L’une d’elle, surtout, me manque, comme une femme avec qui on a goûté l’absolu.  Mon intention la plus formelle est de revenir vers elle, bientôt, bientôt. Il faut être heureux le plus vite possible. C’est le seul devoir.

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