L’écriture prospective

La remémoration de l’avenir est le cœur profond de mes livres. Tous ont été écrits en l’absence des événements qu’ils évoquent. Cette absence réside dans le passé comme dans l’avenir.  Beaucoup de ces événements ont fini par se produire, comme capturés par les phrases qui les décrivaient.

Ce qu’on a prévu arrive, de toutes façons. Parfois sous une forme inattendue. Parfois à retardement. Parfois masqué par les apparences.  Mais arrive, indubitablement.

Il ne s’agit pas de prophétiser, encore moins de recouper les tendances : mais de décrire ce qui est déjà là, encore hésitant et diffus.

Quelques douilles ramassées sur le sable des jours révèlent,  parfois, l’incrustation dans le présent d’un futur flottant. Quelques pages, au fil des livres, portent la marque anormale d’uchronies du réel. Je me souviens de ce qui aura lieu – pas toujours sous sa forme définitive.

Il y a une tour Citroën, à Bruxelles, que dans un roman, je décris comme le siège des affaires culturelles du royaume, alors que c’était un éternel garage : elle est effectivement devenue, depuis lors, centre culturel.  Dans un autre roman,  on trouve les circonstances exactes et indevinables d’un crime qui n’aurait lieu qu’un an plus tard, et qui ne serait jamais résolu.  Dans un récit situé en 2013, il y a l’arrivée au pouvoir, dans des conditions bizarres et brutales, d’un nouveau président des USA, fort de ses ignorances et de ses détestations, tel que nous le vîmes à la fin de 2016. Dans le même livre, j’annonçais la fin du règne de l’enfant unique en Chine,  l’afflux programmé et croissant des réfugiés, la dislocation de l’unité européenne,  et quelques évènements  géopolitiques, en Inde, en Europe, qui pour la plupart, sous une forme ou une autre, sont en train de se produire : non à moyen terme, ce qui serait de la science-fiction, mais là, sous nos yeux.

La vie privée, bien sûr, est encore plus réactive aux vibrations de l’avenir. Les femmes que j’ai aimées, les invitations que j’ai reçues, les voyages que j’ai faits, les maladies dont j’ai souffert, les crises que j’ai traversées, les ruines dont j’ai subi les causes et les effets, les pays, les œuvres, que j’ai découverts, les maisons que j’ai habitées, les métiers improbables que j’ai exercés, les enfants que j’ai tenus dans mes bras : tout était signature. Le plaisir, l’émotion ou l’espoir que j’éprouvais à chaque fois tenait au sentiment aigu de la reconnaissance, qui naît d’un modèle secret, soudain confirmé.

La mémoire établit un rapport entre le présent et le passé. L’imaginaire, lui, établit un rapport entre le présent et l’avenir. Il peut ainsi décrire le visible avec des moyens plus souples, plus sensibles et plus prospectifs que le reportage, l’observation directe, les statistiques,  les projections chiffrées.  Il offre une vision poétique des événements en puissance, dont l’ombre portée s’incline sur mes mains, tandis que je trace les premiers mots

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