Le sexe même

La fonction sexuelle est une des occupations les plus admises de l’activité humaine. Mais son modèle a beaucoup évolué, et ses raisons d’être sont en crise. Son avenir même n’est plus tout à fait certain.

Ce n’est pas, en tout cas, l’avenir de l’espèce qui fera pencher la balance. Le sexe et la reproduction, en ce début du XXIe siècle, se sont découplés. Ils s’éloignent rapidement l’un de l’autre. La fertilité est en forte baisse ? Le sida persiste ? Le coït virtuel triomphe ? Le croisement des genres pour créer la vie pose problème à l’idéologie régnante ? Aucune importance. Mettre en route des embryons à partir d’une pincée de cellules devient peu à peu plus commode que de choisir un géniteur, porter un enfant, réserver un place à la clinique, trouver un cadre familial et moral propice.

Tout est au point pour nous libérer du soin de faire nos enfants nous-mêmes, avec les moyens du bord. Cela, c’était hier, c’est encore un peu aujourd’hui, ce ne sera plus demain. Le moment se rapproche où pour mettre un enfant en route, il faudra faire approuver son dossier médical, avoir un casier judiciaire vierge, être à jour pour ses impôts, porter une puce de conformité. Mais le plus important n’est pas là.

Si l’horizon sexuel est étrangement brouillé, c’est parce que le grand mouvement égalisateur qui vise à déclasser les combinaisons de l’esprit au profit d’un QCM généralisé menace aussi la forme la plus connue et la plus convoitée de jouissance partagée.

Pendant très longtemps, durant tout le XXe siècle en tout cas, le sexe était libre et, dans les pays de tradition catholique et de climat tempéré, sans grande conséquence morale : le fait qu’on s’en explique dans la discrétion du confessionnal, puis, à partir des années soixante, qu’on ne s’en confesse plus du tout, favorisait toutes les licences. La pudeur était un métier de surface, une politesse des rapports humains.

Il paraissait établi, encore aux environs de l’an 2000, que le sexe était une affaire privée entre adultes consentants. Ce n’est plus tout à fait exact.

Le pansexualisme mécanique de l’idéologie contemporaine, qui ne cesse d’estampiller le comportement des citoyens, veut absolument nous faire revendiquer l’implicite, et nous attribuer un grade et un régiment dans l’armée des ombres. Pratiquer le sexe est devenu une activité sociale et commerciale comme une autre, où il n’y a plus de « bon plaisir », uniquement des appartenances. C’est, si on veut, le contre-emploi du désir, son usage non pour l’amour, mais pour l’image : le fantasme valorisé en lui-même, hors toute espèce de vérification.

Ainsi, la fonction moderne du sexe est de nous divertir collectivement et de nous donner à rêver des rêves sans amour. Il cesse d’être un maquis, une querencia, pour devenir une catégorie de notre CV public. Il fournit du même coup un profilage et une grille de lecture, un GPS citoyen, un repérage automatique de tout le monde par tout le monde.

Il s’agit de canaliser la subjectivité délicieuse du sexe, en lui refusant les bénéfices de l’universalité. Pastichant La Rochefoucauld, on peut dire que la sexualité est un hommage que la soumission rend à la liberté.

Avec l’argent et le sport, le sexe constitue ainsi le terrain de contrôle par excellence. Même le travail n’a pas ces vertus discrétionnaires. C’est un abonnement gratuit à un jeu vidéo. Il n’est pas sûr que cette gratuité se poursuive indéfiniment.

Le sexe dit pourtant de très grandes choses. A condition qu’il parle à mi-voix. A condition qu’il puisse se cacher, se détacher du réel. Les rendez-vous dans les catacombes, la conspiration des rêves, la fuite en Égypte, sont ses modèles, et non le coming out généralisé. Car seul le plaisir pour le plaisir, y compris le plaisir d’aimer ou de donner la vie,  a un sens : il ne dit rien, il ne prouve rien, il n’empêche rien, il ne mène nulle part. Il est juste une seconde éternelle.

 

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