Les charmes

C’est si facile de démissionner. Merveilleusement facile. Sortir du jeu.

La société est organisée à tous les échelons pour se passer sans mal des individus. Il ne faut pas secouer la main très fort pour qu’elle lâche prise.

Depuis longtemps ma femme m’incitait à sauter en marche. Elle gardait la nostalgie des livres pleins d’amour que j’écrivais à la lumière de notre couple, quand nous vivions d’expédients.

Surtout, elle ne supportait plus l’idée que je croise et recroise Adrien Chester dans les escaliers, que je subisse de plein fouet son laid visage lunaire, secoué par la haine. Elle avait raison. J’avais assez tenu le coup comme ça. Il était temps de desserrer les doigts, de laisser la barre du canot filer sur les flots sans moi.

J’ai tout réglé à la veille des vacances de Noël, en quelques actes administratifs irréversibles, mettant fin sans joie ni peine à treize années d’enseignement. Je n’ai pas revu mes collègues. Je n’ai pas revu grand monde, ce qui m’a permis de dissimuler à la plupart de mes connaissances que j’étais à nouveau libre

Mes adieux se sont passés simplement. La fac était presque déserte. Je suis entré dans mon bureau et j’ai enfourné le contenu de mes quatre tiroirs dans un grand sac pliable, qui a tout englouti. Puis j’ai refermé la porte, dont la serrure a tourné avec un claquement sourd.

J’ai redescendu les trois étages et demi jusqu’à la loge. Le vieux Félix me regardait de loin, en souriant de toutes ses rides verticales.

La loge tenait à la fois du vestiaire, du standard téléphonique et du bureau des objets trouvés. Elle commandait, par une petite porte que le préposé libérait à l’aide d’un bouton dérobé, l’accès aux casiers des profs, alignés comme des rayonnages serrés et toujours bourrés par les travaux d’étudiants en retard – y retirer son courrier supposait un cœur de pierre.

J’ai posé sur le comptoir les clés du bureau, les clés du local technique, la carte de photocopies et la carte de la salle des profs. En quatre mises, j’avais jeté tout mon lest. Je commençais à respirer dans des zones d’air pur, hors d’atteinte. Le vieux Félix a soudain paru inquiet. –Vous partez vraiment pour de bon ? – Oui, c’est fini. J’ai démissionné. Il ne savait pas comment prendre mon air d’euphorie et de légèreté. Il se posait la même question que tout le monde, et que presque personne n’osait poser. De quoi allez-vous vivre ? La réponse, il est vrai, était indevinable. Et renversante, si on y pensait un peu.

De mes charmes.

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