Les mots couverts

Si je devais dire ce qui m’éloigne le plus de mon époque, à laquelle par tant de connexions je suis rattaché, c’est certainement le culte de la transparence – ce mensonge en forme de miroir. Ne rien cacher, être authentique, se mettre soi-même en ligne, se confesser en public, faire un coming-out, relève d’une vision déplorable des choses, du sacrifice de l’individu au spectaculaire. Qui avoue est coupable d’avouer, quand bien même l’objet de son aveu serait imaginaire (être un mauvais fils, ne pas s’investir assez dans son métier) ou insignifiant (avoir trompé son mari ou sa femme, être homosexuel). Passons.

Un soir, il y a longtemps, à la lisière du quartier des casernes (je crois bien que c’était à Liège), dans un bistrot aux lumières trop crues, un homme d’une quarantaine d’années m’a fait ses confidences. Je l’avais aperçu quand il était entré, taquin avec la serveuse, portant beau, pas lourd, sûr de ses charmes. J’avais détourné la tête. Je n’allais pas dans les cafés pour voir du monde, mais pour être nulle part.

Il a vu que je le regardais du coin de l’œil et il m’a choisi aussitôt. Deux collégiennes aux blonds cheveux raides, qui pianotaient sur leur appareil de contact, ont gloussé quand il les a frôlées en passant. Il s’est assis à la table voisine de la mienne. Lentement je rassemblais mes papiers. Il s’éclaircissait la voix. Il n’allait pas tarder à parler des choses du sexe et d’avance, cela me gênait. J’ai toujours regardé les rapports intimes entre hommes et femmes comme strictement privés – une sorte de secret de famille qu’on échange dans la solitude d’une chambre. Il me semble même que c’est, de la part d’un des deux membres du complot, une vraie mission d’agent infiltré. Le silence est la seule sauvegarde. Il est trop dangereux de mutualiser ses informations.

L’homme n’était pas pressé, pourtant. Je me suis remis à écrire. Je préparais une conférence que je devais donner le lendemain. Il buvait de la bière, moi aussi. C’est venu en douceur, une remarque sur le fait que j’étais gaucher, une remarque sur le pull de la serveuse. Rien. Rien, et c’était là.

Je ne m’attendais pas du tout à ce qu’il allait dire. Il m’avait choisi parce que je n’étais personne, et que je me trouvais là par hasard. Que j’étais un étranger, que je ne reviendrais jamais au café du Drapeau. Son ton n’était pas hésitant, mais rêveur. II avançait à mots couverts. Il m’a paru qu’il se livrait pour la première fois.

Il avait un problème avec les femmes. Il les aimait mais, comment dire ? Quelque chose l’empêchait d’aller plus loin que les premiers pas. J’ai pris la mine pleine d’innocence qui me sert dans les grandes occasions – par exemple avec une amie hospitalisée pour une intervention bénigne et à qui on va porter des macarons ; à peine deux pas dans la chambre, le cœur se serre : Ah ! la pauvre! On est frappé par la vitesse de la mort. On la croyait plus loin. On sourit machinalement.

Machinalement, je souriais. Mon voisin de table s’est lancé, lentement, le poing appuyé sur le front. Il semblait un peu perdu. Perdus nous sommes tous. Il n’y avait plus qu’à l’écouter me dire son secret des secrets.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s