L’Hypothèse des élites

Jamais on n’a parlé autant de cette mystérieuse secte, et jamais elle n’a été aussi absente. Elle se dérobe aux recherches les plus minutieuses. Comme les légendes, elle ne rayonne que de loin.

Jusqu’il y a peu, sans doute, on pouvait distinguer, avec de bons yeux,  des groupes de gens que leur savoir, leurs traditions et leurs fonctions désignaient pour exercer un magister.  Bien sûr : leur réalité reposait sur  des principes instables. Bien sûr : leur nom avait un sens fuyant. Mais il existait des preuves indirectes de leur activité. Ces preuves reliaient,  en pointillé, des personnalités préparées et formées  sciemment. Et comme il existait des grandes écoles, des grands commis et des grandes compétences,  affectés aux missions délicates de la société, on pouvait croire à l’existence des élites, puisque il y avait des traces de leur passage, encore déchiffrables, à demi effacées.

Je me serais accommodé, quant à moi, d’une cléricature qui, par ses traditions, son exigence, sa compétence et même, ses habitudes et ses mœurs, aurait eu raison un peu plus souvent qu’à son tour, parfois au détriment de la démocratie directe.  Je n’en aurais pas fait partie, mais j’aurais su que pendant que je jouais à qui-perd-gagne avec les mots et avec les idées, il y avait au travail des gens consciencieux, instruits, formés pour diriger les services, étudier les plans, conseiller les élus et à fournir aux appareils de gestions du monde les capacités nécessaires.

Car c’était cela, les élites, dans la tradition orale : une série de personnes dont aucune n’était supérieure au commun des mortels, mais dont la synergie, comme une ruche vive, reflétait et concentrait  un talent spécialisé et très utile.

J’ai quelquefois cherché à savoir si de telles forces existaient encore dans le monde contemporain. Je n’en ai pas trouvé de trace, sous forme de dispositif ou de caste, à aucun stade de notre société.  Au contraire, chaque fois que j’ai trouvé des gens brillants, sages, savants, altruistes et organisés, ils valaient par leur individualité, conquise sur la pression de leur milieu et de leurs semblables : non pas grâce à elle mais malgré elle.  Faute d’appartenance, ils en avaient été réduits à être leur propre ciel.

S’il y a eu des castes performantes par essence, des mandarins éclairés, des filières d’excellence, ils ont disparu à présent. De ce continent Mu, il ne reste même pas le souvenir : il ne reste que le nom.

Ce nom dit encore quelque chose, bien sûr, mais d’assez différent de ce qu’il  avait longtemps signifié.  Comme glauque ou empathie, il a pris un sens si différent de son usage avéré durant des siècles que s’en servir, c’est tromper de bonne foi.

La transformation des élites, leur réincarnation en doubles fantômes, n’empêchent pas que leur rôle et leur fonction soient tout à fait d’actualité. Mais l’usage obstiné du même mot pour désigner son contraire révèle  l’ampleur du malentendu : l’élite, au sens actuel, c’est ce qui s’interdit de maîtriser des outils véritables, de parler un langage clair, de favoriser le bien commun et d’exceller dans  les choses de l’esprit.

Il reste donc surtout  une distinction par la fortune, qui sert de marqueur et de code, quand toutes les autres formes d’excellence ont disparu.  Ainsi, le mot élite scintille encore dans le ciel médiatique : mais uniquement de cet éclat aurifère.

Quand je pense que je connais cinq ou six personnes de génie, et que leur influence directe ou indirecte est nulle – il me semble que l’idée même d’élite est devenue contradictoire.

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