Le Choix des armes

La question des moyens d’existence s’est posée à moi, pas seulement au début de ma vie, mais tout au long. Elle n’a connu aucune trêve. Elle n’est pas encore réglée aujourd’hui.

Exercer un métier rémunérateur sans renoncer à être heureux paraissait impossible, en tout cas pour moi. La communication, l’émulation, les réunions, les déplacements, le stress, les objectifs, les hiérarchies, les horaires, les bilans étaient à mes yeux des sources structurelles de désespoir. J’ai souvent essayé. Je n’ai jamais pu.

Je m’en suis tiré au coup par coup par une suite de solutions de hasard qui ressemblaient à des expédients. Je ne savais trop sur quel axe placer mon existence, le fait d’écrire m’ayant fermé bien plus de portes qu’il ne m’en a ouvertes. Je n’avais aucun modèle à suivre : mes écrivains favoris avaient eu, soit des bribes de fortune héritée, soit un art souverain de faire des dettes sans aller en prison qui ne correspondait plus du tout à l’époque contemporaine. Et ma façon de vivre, si déplorable et si inefficace, m’éloignait à chaque tour de roue de l’éminente dignité du pauvre.

Je n’avais aucune morale précise en matière d’argent. Je n’avais pas l’instinct d’honnêteté solidement ancré. Jouir d’un argent illégitime ne m’aurait pas déplu. Vers vingt-cinq ans, je rêvais de voler pour vivre. Mais j’étais un desperado terriblement maladroit de ses mains. Quand on ne sait ni conduire une voiture, ni démonter une serrure, ni grimper à une corde à nœuds, il faut renoncer à être Arsène Lupin. Je m’en tenais à des transgressions à ma portée. Je choisissais, dans le larcin comme dans l’escroquerie, toujours la voie de la facilité. Je ne quittais jamais mon domaine, même pour l’illégalité. J’ai parfois volé, mais des livres rares, dans des maisons que je connaissais. J’ai détourné quelques fonds, mais auprès de personnes qui n’auraient pas appelé la police, et se seraient contentées de rompre avec moi. J’ai peine à croire, quand j’y repense, qu’une vie placée si tôt sous le signe de la littérature ait pu coexister avec ces procédés de voyou.

Ce qui m’a sauvé à la fois de l’indignité et de la police, c’est qu’écrire prend du temps. Au début de ma carrière, je pensais que je pourrais mener de front une existence de séducteur, de voleur et d’écrivain. Je me trompais. Si on est suffisamment mordu par une passion, elle devient exclusive, et on devient obsessionnel. On ne peut pas bâcler la fin du paragraphe, sous prétexte qu’il faut partir en chasse. Il faut laisser passer des occasions de plaire ou de tromper, parce que le pli d’une phrase, la place d’une virgule, la résonance d’un adverbe, ou son absence, ou l’intention émotionnelle d’une ellipse, n’ont pas encore trouvé leur forme indubitable. Et peu à peu, on est happé par quelque chose, de strictement matériel du reste, qui vous mène là où on ne voulait pas aller : un curieux monde parallèle où le travail rend heureux et où le crime ne paie pas.

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