Somnia

Être un petit dormeur est une faiblesse. La nuit ne fait pas ce qu’on attendait d’elle : vous couper du monde durant un bon moment pour rafraîchir la tête et les yeux, relâcher les muscles, ralentir le souffle, apaiser le cœur. Vous vous relevez sans avoir pu mettre une distance véritable entre la journée passée et la lucidité présente. Vous abordez une nouvelle étape avec la moitié seulement de la jouvence nécessaire, et ce fluide de calme vous manquera à mi-course, vers deux heures de l’après-midi.

Par manque de sommeil, sorte d’anémie nerveuse, vous serez moins ardent, moins patient, moins tenace et moins léger quand viendra le moment d’être un individu social à part entière. Les autres auront trois ou quatre heures de repos d’avance sur vous, un avantage déloyal. Et vous porterez durant toute la seconde demi-journée le poids d’un excès d’émotions inutiles, de pensées récurrentes, d’adrénaline lourde.

Pour surmonter ce handicap chronique, il faut tout reprendre à zéro. Il faut s’attaquer à la nuit même, qui est une traversée aérienne entre deux continents fermés. Dormir ou ne pas dormir divise le chemin du retour, comme en avion, quand le temps s’arrête, repart.

Ce n’est peut-être pas un hasard si le vol entre l’Amérique du Nord et l’Ile de France a la même durée qu’une nuit de sommeil fuyant ; et les moyens de lutter contre le décalage horaire qui vous guette à l’arrivée sont les mêmes : corps dénoué, extrémités desserrées, appuie-tête réglé, on s’installe dans la longue suspension de la vitesse, et ça commence : ne rien manger, ne rien boire sauf de l’eau, pas d’écran, pas de son, une veilleuse appliquée sur les pages d’un livre, et en alternance, les exercices oculaires et les exercices de mémoire (« le médecin Tant Pis allait voir un malade » ou « Alternis dicetis: amant alterna Camenae » – le grand fond modulé de La Fontaine et de Virgile).

On attend le terme du voyage en évitant de trop y penser

J’ai pris l’habitude, une nuit sur deux, de voir défiler les longues heures stagnantes sans parvenir à perdre le fil. De loin en loin, je coupe le contact un instant. L’instant se dissipe aussitôt. Je passe du non-conscient au conscient en une nano-seconde. Aucun sursaut. Je sais intuitivement où on en est du parcours, inutile de regarder l’heure. Je me tâte en esprit. La mélatonine semble avoir déserté la moindre parcelle de mon corps. J’accepte ce temps hors du temps. J’entends remuer la nuit. J’entends la sonnerie du premier tramway.  J’entends les oiseaux qui accordent leurs instruments avant le concert. Je m’endors dans le jour naissant. Mais aussitôt après, je me redresse et dégringole du lit, renversant la pendulette : il est six heures, six heures et quart, il est temps de s’activer, si je veux prendre un peu d’avance sur le reste de la maisonnée. L’urgence est là, avec tout ce qu’elle porte de radieux.

A moi, la beauté de la lumière montante.

A moi, les saveurs rapides, rêches et salées de la première toilette.

A moi, les petites tâches ménagères, le frigo qu’on ouvre et qu’on referme, l’odeur du café qui fuse, le bruit de faïence des bols entrechoqués.

A moi, les premières saccades de la machine à écrire subliminale qui repart.

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