Une nuit d’écrivain

Quand je cessais d’écrire, la nuit avait perdu patience. Elle commençait à céder sous le coup des premiers rayons. Ce n’était pas encore le jour, mais partout, la vie sauvage reprenait ses couleurs. La teinte sépia qui baignait la pièce aux volets entrouverts fondait dans une lumière plus tendre et plus claire. Dans la rue, l’éclairage municipal avait sauté. Les phares des premières voitures libérées de la nuit montaient et descendaient sur l’énorme plaque tournante autour du square. Le vacarme des oiseaux, déclenché par le déclic de leurs fines paupières, s’estompait déjà.

Je ne montais pas me coucher tout de suite. J’étais si heureux d’en avoir fini avec le temps compressé de l’écriture que je tremblais de peur rétrospective, en repassant au ralenti  la journée étirée à l’extrême, interminable, dans les saveurs du froid et du sommeil. Je resserrais sur moi la ceinture de ma robe de chambre enfilée au-dessus de deux épaisseurs de pull, j’avalais la dernière gorgée de café refroidi depuis des heures, je faisais quelques pas dans le couloir, entrais dans les pièces successives, éteignais quelques lampes restées allumées çà et là.

La fatigue était si forte qu’elle ressemblait à l’absence de corps. Seul un mal de tête naissant et insidieux me tenait en contact avec la vie physique, le reste glissait comme je glissais sur mes pieds nus. Je jetais un coup d’œil aux écrans. Les nouvelles du monde s’étaient assoupies pendant la nuit, les guerres d’hier couvaient au-delà des frontières, celles de demain était déjà là. Encore deux ou trois jours de ce régime et j’aurais fini mon livre. Le monde tiendrait le coup encore un peu. Ensuite on verrait. On verrait.

Dans la plus petite salle-de-bains et la plus éloignée des chambres de famille, je baignais mes yeux rougis, je desserrais d’une main lente le bouchon de dentifrice toujours si fort serré, je faisais couler la pâte blanche sur la brosse, je brossais longtemps et brosser m’endormait, je n’avais plus que la faiblesse tranquille de glisser jusqu’à mon lit.

La chambre glacée, le radiateur mort depuis longtemps, étaient noyés de brume. Je ne tombais pas tout de suite, je repensais à mes dernières phrases, je voyais par éclairs ce qu’il faudrait y changer. Les tâches à venir m’apparaissaient avec une certaine angoisse. Les factures impayées et les messages laissés sans réponse, les urgences de l’argent, des courses et des règlements à l’amiable. Encore trois jours. Encore trois jours sans exister pour les autres. Si possible. Si pas possible, on verrait. Plus tard. Ça venait, le sommeil, enfin c’était là, j’oubliais doucement, je m’enfonçais dans le lit invisible, la faible respiration de la chambre me gagnait.  Je flottais encore un peu à la surface. Je descendais par paliers au-dessous de moi. Je sentais le plaisir d’avoir écrit et d’être absent me submerger.

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