Romancière

Je l’ai reconnue tout de suite, parce qu’elle avait gardé le même air espiègle et méchant. De son côté, elle a eu du mal à me remettre, parce que j’avais beaucoup changé en trente ans. Sur un point en tout cas, j’étais identique : aussi méfiant son égard qu’au premier jour. Ma métamorphose n’était qu’une ruse pour me protéger. Les déguisements de l’âme sont innombrables.

Elle exerçait à présent le métier de banquière : mot pompeux pour dire qu’elle encodait les dossiers de prêt avant de les expédier au siège central. Elle m’a dit que c’était de plus en plus difficile, ce qui voulait dire, évidemment, non pas que les demandes étaient plus complexes, mais que faute de pouvoir décider des prêts, elle n’hésitait pas à les recaler d’office, et qu’elle trouvait pénible le mécontentement de ses victimes.

A l’époque où je la désirais, déjà, elle n’hésitait pas à me faire chanter, menaçant de révéler sur moi quelques secrets de Polichinelle, en échange de services ou d’argent. Je ne faisais qu’en rire. Mais elle avait aussi la ressource de me refuser ses charmes si je n’étais pas docile, et elle ne s’en privait pas.

Je me demandais quelles faveurs elle pouvait bien exiger de certains clients, à présent qu’elle avait des armes véritables. Pour en savoir plus, je l’ai invitée à boire une coupe de champagne dans le bar d’un grand hôtel. Elle aurait refusé l’offre d’un verre de bière au café du coin, mais là : coupe, bar, taxi qui venait nous chercher… Cette romance facile charmait ses petites oreilles de faune de music-hall.

Elle m’a tout raconté, le verre à la main, en me donnant à entendre que ce qu’elle me disait, elle ne le dirait à personne d’autre. Son travail à la banque n’était qu’une couverture, ou plutôt un affût. Elle était en réalité un agent du gouvernement, chargée de repérer les fraudeurs, et surtout, les blanchisseurs d’argent. La situation de son agence, en plein cœur du quartier de l’Europe, favorisait les opportunités et multipliait les suspects. Les détails qu’elle me donnait étaient brûlants. Mais motus : je devais lui promettre d’oublier cette conversation. Dans le cas contraire, je pourrais avoir de sérieux ennuis. Le gouvernement ne plaisantait pas avec les indiscrets.

Je regardais son sourire de renard, son museau pointu, et je sentais une étrange douceur m’envahir. Je comprenais enfin mon erreur. Ce mot de gouvernement, évidemment issu d’une série américaine, parlait tout seul. Ce n’était pas une entôleuse,  mais une inventeuse. Elle ne cherchait pas à capter des avantages en abusant de ses atouts (son cul jadis, son métier à présent) : elle voulait donner du piquant à sa vie. Elle s’était vue en femme fatale, puis en aventurière, puis en conseillère occulte d’un bourgmestre de province : rien de tout ça ne fonctionnait. Elle avait fini par trouver l’histoire qui lui allait le mieux, et dans laquelle il lui était vraiment possible de se sublimer : espionne, agent secret. J’ai regardé ma montre. J’étais un peu en retard pour le dîner en famille, mais je ne regrettais pas ces deux heures passées avec une romancière en action.

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