Collimateur

Ce que j’aimais dans le téléphone, à l’époque où les gens téléphonaient, c’était l’invisibilité. Pouvoir écouter les voix, parler à son tour, suivre le fil, sans présence de l’image, sans confrontation spatiale, me libérait de ma pesanteur et augmentait ma disponibilité d’esprit. Téléphoner, pour moi, dans une certaine mesure, c’était ne pas avoir de corps apparent, ce que j’ai toujours trouvé délicieux.

Presque plus personne ne téléphone à présent, sauf les commerciaux des opérateurs téléphoniques qui veulent vous vendre d’inutiles forfaits. C’est un côté amusant de l’affaire : ce qui constituait à l’origine les bonus d’un portable (textos, MMS, consultation de mails) est devenu son usage principal et c’est la possibilité de téléphoner qui est le bonus, presque le paradoxe. La voix a cédé la place au texte, ce qui développe la prestesse des pouces, et à l’image, favorisant le narcissisme et l’insignifiance des visions.

Je me suis méfié de Skype d’emblée ; voir et être vu en parlant relevait du pire scénario, celui des solutions qui n’ont que des inconvénients. Non seulement il fallait assumer les apparences physiques, mais c’était sous forme de fantômes, dans le flou d’une esthétique porno et dans l’inconfort de la surveillance réciproque. Le champ visuel était celui d’un œilleton de porte palière, si justement appelé Judas. Il augmentait encore, si possible, l’incongruité du regard. Dans le même temps, les avantages de la présence de l’autre étaient supprimés : on ne pouvait ni surprendre l’âme de son interlocuteur, ni voir ses coulisses privées, ni partager avec lui un lit ou un repas. L’imaginaire, si précieux pour regarder autrui, était aplati par le focus visuel. Il y a ainsi, dans la vie, des systèmes perdant-perdant : tel le drive in, où non seulement on ne choisit pas soi-même ses produits alimentaires, mais où on n’a pas non plus le bénéfice de la livraison à domicile : il faut encore se taper la route pour acheter le chat dans le sac.

Le premier ordinateur muni d’une webcam que j’ai acquis portait sur son fronton, à côté du minuscule cercle de verre, la mention : Cristal eye. Qui, me demandais-je, a envie de taper, de naviguer, de cliquer sous le feu d’un œil de cristal ? Quant à moi, je m’enferme pour écrire, fût-ce dans la salle de bains ou dans un galetas, pour échapper aux regards dissolvants. L’écriture permet d’exprimer la vie sans être là en chair et en os : aucun intérêt à être observé, durant l’opération. Cet œil vitreux braqué sur mon front me paraissait un défi au bon sens. Mais comme à l’époque, j’étais en relation suivie avec quelqu’un, à Montréal, dont le visage m’importait beaucoup, je considérais l’omniprésence potentielle du monde autour de mon modeste poste de travail comme le prix à payer pour l’amour virtuel.

Ma première tablette, un peu plus tard, avait un défaut névrotique : quand je l’ouvrais, en angle droit avec son clavier clipsable, elle me renvoyait l’image d’un gros type à lunettes en train de tapoter à deux doigts. Présence déjà agaçante si ç’avait été une figure quelconque, un fond d’écran aléatoire, mais qui passait la mesure dès lors que c’était moi. Il fallait que je franchisse une  suite de barrières gigognes pour faire disparaître l’intrus.

Montréal entre-temps avait fermé ses bureaux amoureux. Je n’avais aucun goût pour les selfies mobiles. Je ne voulais pas que mon image si plate vienne phagocyter les livres que j’écrivais, les rêves que je poursuivais. J’ai collé sur l’œil indiscret mon premier carreau de scotch noir.

Depuis lors j’ai acheté d’autres appareils, plus dociles, plus discrets. J’ai vu de nouvelles séries télé, éclairantes, The Blacklist, Homeland, où les petits malins informatiques s’introduisent dans la vision du cyclope pour observer l’internaute suspect, ou l’obsédé naïf, ou l’innocent coupable, et les murs de la chambre, et les papiers sur le bureau. La méfiance m’a pris, quand même, moi qui déteste la transparence : tous mes écrans, désormais, portent un petit bout d’adhésif bien opaque sur le front. N’importe qui peut suivre mes navigations, mais du moins, mon visage ne lui appartient pas.

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