La dépossession

Je garde un bon souvenir du communisme. Oh, je l’ai pratiqué à l’échelle locale. Mais tout m’y plaisait infiniment. C’est même demeuré mon mode de vie idéal. Je n’avais pas d’objets à moi mais j’avais une vie à moi. Je partageais une maison avec six personnes qui n’étaient pas particulièrement des amis. Je ne leur parlais que pour les besoins de l’intendance. Je faisais ma part de courses et de ménage. Ma chambre n’avait pas de porte. Un des colocataires était somnambule. J’avais un gourdin sous mon lit pour le calmer s’il lui venait l’idée de m’agresser durant son sommeil. Je dormais bien.

Plus tard j’ai eu des logements personnels, mais j’y étais de passage. Je n’ai jamais eu des cadres sur les murs, ni d’objets de valeur. Un stylo à vingt euros et une clé USB sont peut-être les seules choses dont la perte m’affligerait un peu.

Partager mes possessions terrestres et mon espace avec autrui ne me gène pas du tout, à condition que cela reste un choix personnel et temporaire. Il m’importe peu d’être un locataire dans tous les aspects de l’existence, pas seulement le logement, mais les écrans, les livres, les vestes de pluie, les tiroirs, les chemises, les fauteuils. A part les brosses à dents, je ne vois aucun objet, aucun bien dont la détention exclusive s’impose.

La simplicité volontaire, la dépossession heureuse font partie de ma liberté.

Je n’en suis pas moins opposé à la simplicité par force, à la dépossession par ukase administratif. Je déteste la tendance croissante des pouvoirs en place en empiéter sur les droits individuels et à décider pour nous de notre degré de richesse et de notre usage du monde.

Déjà, choisir l’école de son enfant ou son mode de sécurité sociale est si sévèrement encadré qu’on peut dire que la liberté en est devenue théorique. Le contrôle sur nos déplacements et nos gestes s’est renforcé. Nos téléphones, notre carte d’identité, nos passes de métro servent à numériser toutes nos arabesques. Les informations publiques qu’on nous adresse ressemblent comme deux et deux à des slogans idéologiques. Les impôts et les taxes deviennent de plus en plus importants, et surtout, de plus en plus arbitraires.

Leur but principal n’est plus, désormais de prélever autant d’argent que possible pour renflouer les caisses toujours vides de l’État. Cela joue aussi, bien sûr, et beaucoup : il ne faut pas être bête. Mais il s’agit davantage de nous accoutumer à une forme de dépendance matérielle, dont le sens est le suivant : rien de ce que nous avons acquis ne nous appartient pour de bon.

L’époque est loin où on se libérait de ses devoirs à l’égard de l’État en payant l’impôt sur le revenu. Les impôts ont cessé d’être un système de participation raisonnable à la vie publique : cela, c’est leur raison d’être officielle, et non l’esprit de leur fonctionnement actuel. Ils ont une signification plus profonde. Ils visent à nous retirer la maîtrise de nos choix.

Peu à peu, nous sortons d’un monde de libertés individuelles, relatives mais concrètes, pour  entrer dans un monde de contrôles et de devoirs univoques. Le traçage de l’argent, de notre argent, est la clé de cette déchéance.

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