Voltigeur

Les taxis ont été ma seconde vie. A leur bord, j’ai traversé les villes de plusieurs continents. J’ai vu naître et mourir le jour. Je me suis fait conduire à l’aéroport, encore endormi et rêvant à ce qui m’attendait. Je suis rentré chez moi après avoir perdu la partie.

J’ai parfois guetté, sur le bord du trottoir, un taxi qui n’arrivait pas. Je me suis avancé au milieu de la chaussée pour tenter d’en arrêter un autre, qui faisait une embardée et poursuivait sa route. Un troisième m’embarquait sur sa banquette défoncée, au son de sa radio hurlante, par des chemins que je ne reconnaissais pas.

Les nids d’amour, les rendez-vous secrets, les belles histoires privées, me seraient restés des mystères si un taxi, apparu et disparu comme un brouillard, ne m’y avait conduit si souvent, tandis que par la vitre, je voyais les façades, ou les lumières, glisser.

Toute ma vie j’ai pris des taxis. Toute ma vie. Mon goût de la simplicité volontaire s’y trouvait à l’aise. Une cinquantaine de courses par mois revenaient moins cher que l’entretien d’une voiture. Je vivais comme un nabab pour trois fois rien, quand l’envie m’en prenait.

Cette ronde de taxis m’a valu une rencontre qui m’a fait prendre conscience, mieux que la crise financière ou le nombre croissant de touristes assassinés, de l’enfoncement du monde dans le mal.

Un chauffeur sympathique et serviable qui m’avait véhiculé à plusieurs reprises et avec qui, lors d’un embouteillage sur la place de l’Etoile, j’avais longuement bavardé, a fini par me donner sa carte personnelle, suggérant que je l’appelle en direct quand j’avais besoin d’une voiture : il me ferait des prix. J’avais usé de son offre à plusieurs reprises. Un jour, me reconduisant non pas à la gare la plus proche, mais directement dans mes terres lointaines (j’étais fatigué), il m’a appris que si j’avais un jour des ennuis avec « un client », il pourrait m’aider aussi. Il me trouverait quelqu’un de sûr. Ça me coûterait cinq cents euros, discrétion assurée.

Peut-être ne faut-il pas se lier de près avec un chauffeur de taxi, surtout originaire d’un des pays qui ont trop récemment troqué le système soviétique contre le régime de la mafia. On risque d’entendre résonner en soi la voix mielleuse de la tentation. J’ai souri en répondant à Bogdan que je n’avais personne à faire disparaître, et que d’ailleurs tuer n’était pas mon genre.

 

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