L’Arbre et la forêt

L’idée de progrès est devenue menaçante. Il saute aux yeux que ce n’est pas le progrès de notre liberté.

La société génère un système qui nous rend de moins en moins libres. Les moyens  techniques et juridiques permettent de nous quadriller de plus en plus. Nous connaîtrons, dans un délai prévisible, avant la fin du siècle, la police de la pensée. Non pas la police réprimant l’expression de la pensée. Mais la police surveillant et intervenant sur nos pensées mêmes : car il existera un jour, sous une forme ou l’autre de logiciel, des moyens de connaître et de suivre la vie mentale des gens, et ces moyens seront utilisés, sur toute la planète, et par tous pour tous, et il nous sera inculqué que c’est pour notre bien.

La distinction entre l’intention, l’acte et le fantasme, est en train de disparaître, et avec elle, l’idée même de vie morale. Ce n’est qu’une question de patience, le dernier jour viendra. Entre-temps, nous aurons vu la fin de la propriété, la fin du vote à bulletin secret (pour croire qu’un vote électronique est un vote anonyme, il faut ne rien connaître à la vie numérique ; il est anonyme par l’exercice légal qu’on en fait actuellement, mais non par nature, et deviendra signé à la première occasion), le traçage intégral de chaque individu 24 heures sur 24, l’étoile du génome et son usage politico-médical. Nous connaîtrons les taxes sur l’air, sur l’amour, sur la parole, sur le sexe. Nous serons taxés, par exemple, sur la richesse de notre syntaxe ou de nos souvenirs, sur nos bonheurs d’enfance et sur nos chances en amour. L’égalitarisme et  les lois anti-discriminatoires se combineront pour surveiller et punir non pas la plupart, mais toutes les formes de liberté individuelle.

Nous assistons à une fin programmée. Par rapport à ce qui nous attend, et dont l’action se fait déjà sentir, car l’avenir est dans le présent, 1984 était un livre édénique : les outils de coercition et d’encadrement qui y sont à l’œuvre paraissent rustiques, partiels et inefficaces au regard du XXIe siècle. Par bien des côtés, nous avons dépassé ce stade préhistorique. Nous sommes plus avancés dans le rétrécissement.

Notre seul rempart est la surpopulation : avec les instruments actuels,  il est possible de tracer sept milliards d’individus, mais l’analyse des données de ce traçage excède les moyens humains à disposition. On peut faire confiance à l’intelligence artificielle pour résoudre ce problème en quelques décennies. Nous pourrons suivre en direct, de notre vivant, la destruction algorithmique de la liberté individuelle.

Durant cette période avant-dernière de l’entreprise humaine, il y a, pour la fiction, un rôle certain à jouer : celui d’une description si précise et si frappante des chemins de la non-liberté que les lecteurs, dans une certaine mesure, ressentiront la perte de vitesse de leur vie, en éprouveront le déplaisir, peut-être le regret, et seront un peu moins consentants et aveugles dans l’abattage final. Le reste, sans doute (la résistance, la reconquête) est un peu au-dessus de nos moyens.

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