Horizontal

Je me souviens de ma paresse comme d’une île perdue. Il est temps de la retrouver. C’était si bien.

J’avais désamorcé la plupart des pièges de la société. Les heures de présence, les ordres à donner et à recevoir, les fêtes de famille avaient disparu. A part m’inquiéter du salut du monde – problème métaphysique – je n’avais pas d’obligations fixes.

Pas de coin-bureau. Pas de poste de travail nomade.  Pas de séances d’écriture furtive dans les cafés. Je travaillais sur mon lit, parfois assis, le plus souvent couché.

Ma chambre était le centre d’un minuscule royaume.

Depuis ma préhistoire, je passais au lit la plupart de mes loisirs, et toutes mes heures de travail : un téléphone à long fil posé contre mon flanc, les papiers épars sur ma couverture, les genoux repliés en guise d’écritoire, plusieurs stylos à l’encre noire, plusieurs bics rouges, dans un plumier en bois sur la table de chevet.

Plus tard, les petites machines à lire, écrire et parler ont facilité et poursuivi le jeu.

Même mon mariage et la venue de mes enfants n’ont pas modifié mes pratiques. Ma femme s’est habituée à me voir à toute heure allongé. Souvent, je prenais le petit déjeuner avec elle ; nous sortions chacun de notre côté pour conduire un ou deux enfants à l’école ; parfois j’allais donner un cours ou lire des manuscrits dans un étroit petit bureau parisien. Je rentrais chez moi dare-dare, je posais mes vêtements sur une chaise, j’enfilais une tenue de nuit, caleçon distendu, T-shirt délavé, mon scaphandre pour plonger dans les mondes imaginaires.

Ainsi j’ai fait mes livres, acheté et vendu des actions et des appartements, corrigé des copies, lu Montaigne et Wittgenstein, la Recherche et l’Enéide, en position presque horizontale, avec le concours de deux ou trois oreillers.

Sur ce frêle esquif, je voyageais léger. J’exterminais les papiers inutiles. Les plus importants, je les perforais et les répartissais entre quatre classeurs (littérature, phénix, banque & bourse, plaisirs). Ces classeurs n’ayant aucune place fixe, je les couchais sur certains rayonnages de bibliothèque. Ils sont toujours là, en plusieurs volumes, avec la mention des dates, au-dessus des œuvres complètes de Thomas d’Aquin. Étendus sur le flanc, ils me rappellent que je me suis relevé, quand rien ne m’y obligeait.

Pourquoi ai-je écouté des voix dissonantes qui me disaient de m’activer ? J’étais d’une activité infernale. A peine allongé, je m’enfonçais dans la paresse du travail. C’est ensuite que je me suis dispersé.

J’ai vu l’Asie et l’Afrique. J’ai participé à des colloques et à des congrès. J’ai joué au poker. J’ai visité le parlement européen. Autant dire que je n’ai rien fait.

J’efface ces années frivoles. Je reviens à ma vie d’avant. Horizontal, je retrouve mes marques. Mon lit fend sans effort l’espace-temps.

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