Lit d’hôtel

Je suis un faux nomade. Un voyageur imaginaire. Les hôtels sont mes ennemis.

Peur du dépaysement ? Non. Des portes des voisins ? Non. Des visiteurs intempestifs ? Non. Des mauvaises connections internet ? Des salles de bains incontrôlables ? Non. Pas pour ça.

J’aime la solitude, l’anonymat, les histoires rapides, les coupures, les confidences, les voix dans les couloirs, les odeurs inconnues, les serrures soumises, les disparitions. Tout devrait me plaire à l’hôtel. Mais une chose ne me plaît pas : c’est le lit.

En pays du Sud, il est garni de draps et de couverture, dans lesquels je m’entortille et me ligote, et où le sommeil me fuit comme un lièvre. En pays du Nord, il est muni d’une couette si étroite et si courte que les pieds, quoi qu’on fasse, dépassent toujours. Quelqu’un de ma taille qui veut se couvrir jusqu’au menton a évidemment besoin d’une couette sérieusement plus longue que lui, plus longue que le lit. Ou alors, il doit dormir en chien de fusil, ce qui est difficile quand la couette est à peine plus large que les épaules. Cette conception en tapisserie, en carpette, de l’édredon sensé vous envelopper de sa masse tranquille, fausse le jeu du sommeil.

On trouve dans tous les lieux du monde des couettes qui feraient l’affaire : excepté toutefois dans les hôtels et dans les chambres d’hôtes.

La variété de petits rectangles durs, de galettes mollassonnes et sèches qu’on vous procure dans ces bivouacs payants me paraît appartenir au genre non pas spartiate, mais mortificatoire. Quand on se retire à la Trappe, pour expier par le cilice ses errements de jeunesse, on reçoit sans doute en partage un édredon pareil, et on s’incline sur la main du Supérieur pour baiser son anneau. Je dois dire que ce n’est pas mon genre. Je préfère finir comme Pétrone que comme l’abbé de Rancé.

Un lit, ce n’est pas seulement un cadre, un matelas et un sommier. C’est un dispositif global qui inclut le chevet et la lumière. Le chevet est très représentatif de l’incapacité qu’ont la plupart des gens, à commencer par les architectes d’intérieur, de concevoir qu’on se met au lit pour trois choses au moins, et non deux. Les deux premières, dormir et baiser, nous n’y reviendrons pas (parler de sexe dans une chronique !) Mais la troisième, c’est lire-et-écrire : pour cet usage rien ne va.

De la lumière toujours trop basse qui éclaire le pied du lit et non le niveau de vos mains, à la planchette assez large pour accueillir un verre d’eau et un flacon de somnifères mais aucun de vos instruments de nuit, en passant par la tête de lit, conçue pour que les oreillers qu’on a empilés derrière sa nuque soient engloutis dans une fente dès qu’on remue, tout est prévu pour vous faire échouer.

Il faudrait changer à la fois de corps, de culture et de style pour jouir d’une bonne nuit d’exil : c’est beaucoup demander à quelqu’un qui ne fait que passer.

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