Piéton

Marcher, marcher sans fin,  lâcher ses repères, quitter les territoires connus, avancer à travers les rues et les quartiers de plus en plus excentrés, transformer sa propre ville en labyrinthe, s’amuser à perdre le fil.

Être un marcheur de fond, n’avoir ni sac à dos, ni guide, ni beaucoup d’argent – juste un carnet et une plume, et se servir des bancs publics, des cafés sans charme, des porches sous la pluie, comme de pierres affleurant la surface du visible, pour traverser des fleuves de souvenir.

J’aime marcher. J’aime traverser la campagne, longer le bord des lacs. Mais j’aime surtout marcher dans les villes. C’est là que j’éprouve la vitesse de ma vie. Je parle de vraies villes : Londres, Paris, Manhattan. Je parle de Vienne, petite cité à vocation d’universalité. Je parle de Venise, damier aux combinaisons infinies,  qu’il faut mal connaître pour croire qu’on n’y circule qu’en gondole.

Du point de vue spécial de la marche, toutes les villes ne fonctionnent pas. A Bruxelles, à Berlin,  à Toronto, le sentiment du vide me gagne tout de suite et freine mes pas. En Asie, je préfère circuler en taxi, le nez écrasé contre la vitre, comme pour visualiser des pans d’Atlantide.

La marche est une opération culturelle. L’exotisme est son contre-emploi.

Il ne s’agit pas d’explorer une ville inconnue, mais de la feuilleter comme un livre  préféré. Il ne s’agit pas de la découvrir, mais de se redécouvrir au fil des rues et des perspectives familières, infinies, pleines d’Histoire.

C’est en marchant que je fais des rencontres. Pas les rencontres amoureuses – pour ces rencontres-là, il y a les scénarios.  Non, les rencontres-romans: sans sexe,  sans espoir défini, sans avenir.

Marcher, marcher, respirer, voir et résumer les gens, tous les gens, en comprimé et en détail, les sept milliards figurés par les quelques milliers que vous pouvez croiser chaque jour. Mille, déjà, forment une foule innombrable.

Longues promenades sans rendez-vous à la clé, sans courses à faire, sans pittoresque, qui vous apprennent plus sur la vie que les témoignages directs.

Les chiens qui foncent sur vous, dans les squares. Tête triangulaire, concentrée, puissance du train arrière. La plupart ne sont pas méchants. Se jettent sur vous, ou pas, vous stoppent sans vous renverser. On met la main dans la fourrure, sur le flanc. Bon chien, bon chien ! On surveille quand même la gueule, l’œil, la langue.

Les quartiers difficiles. Les gens qui vous regardent d’un drôle d’air parce que vous êtes différent. Vous êtes né dans le Nord de l’Europe, vous faites deux mètres, vos cheveux sont gris, vous ne portez pas d’écouteurs : forcément vous détonnez. Dans certains quartiers, l’hostilité est sensible, mieux vaut passer à grands pas.

Sans marcher, on existe encore, mais comme un pur esprit. On prend un taxi, on saute dans le bus, c’est bien aussi, on regarde par la fenêtre. Mais la boussole n’est plus couplée sur le regard.

Aller de l’avant. Vivre en marchant le poème du jour. Ne s’arrêter que pour regarder le ciel.

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