Objets perdus

Les choses disparaissent quand on ne les surveille pas. C’est prouvé. Elles s’évaporent parfois sous votre nez. Si on s’en avise assez vite, on peut encore les rattraper. Elles ne sont pas parties tout à fait. On referme la main sur elles. Mais la plupart des objets qu’on range, pour le cas où ils pourraient servir, s’échappent pour de bon.

Ils attendaient sagement le jour de leur résurrection. Et soudain, ils ne sont plus là.

On revoit encore le coin, l’étagère où on les avait mis, le tiroir où ils gisaient. Mais leur présence s’est effacée. Il n’y a même plus de place vide : tout s’est réorganisé sans eux. On inspecte les alentours. Pas l’ombre d’une piste. On interroge la maisonnée. Chacun nie. « Que veux-tu que je fasse de tes jumelles vertes ? » Personne ne peut vous aider. Les fuyards sont hors d’atteinte. Ils ont n’ont laissé d’eux qu’un souvenir confus. Même dans la poussière de la cave, à l’endroit où vous les aviez posés, il n’y a pas d’empreinte, d’absence dessinée : il n’y a plus rien.

Il faut cesser de croire que vous perdez les choses. Vous savez fort bien qu’elles n’ont jamais quitté la maison. Il faut renoncer à soupçonner vos proches de manie rangeuse, de convoitise, de cleptomanie. Ne vous abaissez jamais à fouiller la chambre de vos enfants à la recherche de votre carte d’électeur, de votre presse-papier en jade, de votre adaptateur électrique pour l’Amérique du Nord. Sauf pour ce qui concerne les tablettes tactiles, les jeux Pokemon, les chapeaux en feutre et les paquets de Bichoc, ils sont insoupçonnables.

Les objets n’ont pas besoin de complices pour s’évader. Ils partent, rien n’y fait. Ils trouvent une issue de secours qui n’ouvre pas sur le monde ordinaire.  Ils glissent dans un continuum parallèle au nôtre, une sorte d’espace-temps dérobé. Ils demeurent hors d’atteinte aussi longtemps que nécessaire pour effacer même leur souvenir.

Comme je suis un maniaque de la mémoire, ils ne parviennent pas à s’abolir tout à fait en moi. Mais la fumée ou le rêve qu’ils laissent est impalpable comme un regret, comme une légère frustration sexuelle qui s’associe, dans les limbes, au prénom d’une femme qu’on n’a jamais vue.

Ils ne sont pas au loin, ils sont ailleurs

Cet espace où ils se réfugient, ce lieu inaccessible, cet exil des objets perdus, a peut-être une durée définie. Après une longue période d’absence, parfois si longue qu’elle risque d’excéder votre temps de vie, un objet peut réapparaître, on ne sait pas pourquoi. On ne sait pas non plus comment, mais le comment pose une question métaphysique insoluble. Le pourquoi est de la psychologie ordinaire, le bonheur en dépend.

Pourquoi la petite voiturette de deux centimètres sur trois, en acier mat, que j’ai trouvée dans le parc Saint-Donat à Louvain quand j’avais neuf ans (ma mère m’a dit ce soir-là qu’il s’agissait en fait d’une glissière à rideau, mais je ne l’ai pas crue), se retrouve-t-elle un matin dans la boîte de trombones ?

J’ai déménagé soixante fois. J’ai vécu dans une quinzaine de villes. J’ai parfois quitté un logement d’une heure à l’autre en abandonnant tout. Un tourbillon d’années a emporté mes livres, mes photos, mes amours, mes biens terrestres. Un seul subsiste, matérialisé par miracle : un objet minuscule et précieux, tout frémissant de sa longue traversée du vide, et lumineux d’éternité.

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