Passages secrets

Ma vie privée est jalonnée d’incidents de parcours. J’ai dû trouver des expédients.

La deuxième sortie à l’arrière de la maison. Le monte-charge désaffecté. La lucarne du garage donnant sur un jardin. Les balcons entre deux chambres. Les escaliers de service. Les couloirs dérobés. Les portes au fond d’un placard. Ils m’ont sauvé la mise plus d’une fois.

Que serais-je devenu sans les passages secrets?

J’ai échappé à des visiteurs nocturnes, à des huissiers, à une mythomane, à des fâcheux, à des procéduriers, à deux maris jaloux, à quelqu’un que j’ai longtemps pris pour un tueur et qui peut-être n’existait pas, et à tant de fantômes du passé menaçant que j’en perds le compte.

Si je suis parvenu à m’en sortir jusqu’ici, si j’ai à la fois vécu et survécu, c’est que j’avais prévu des issues, qu’il y avait toujours un joker.

Je n’ai pas cherché à avoir une vie d’aventures, mais à échapper au monde. A passer d’un état à l’autre sans fournir d’explications. Cette pratique a supposé une organisation minutieuse du cadre qui m’entourait

Ainsi j’ai toujours accordé une importance extrême à la topographie de mes logements. J’ai toujours vérifié que je pouvais entrer et sortir sans être vu.

Sans ces disparitions, ces réapparitions, ces traversées souterraines, ces reflets entre deux incarnations, je ne serais sans doute pas mort. Mais je crois que j’aurais sombré.

A la longue, je me suis rendu compte que ce processus de précaution, de curiosité, de fuite, de peur et de joie nourrissait aussi mon écriture – et peut-être mes rêves.

Écrire, ce n’est pas vivre sans cesse au grand jour : c’est prendre chaque fois que nécessaire des passages secrets. Ce n’est pas décrire la réalité, c’est chercher la vérité. Tous les moyens sont bons : seule compte la lumière au bout du tunnel.

A force de vivre dans l’imaginaire, j’ai développé un rapport fictionnel à la vie, dans ses formes les plus concrètes. Une journée où il n’y pas un moment de roman est une journée perdue.

Avancer la nuit dans un demi-silence, ouvrir sans bruit les trois portes successives qui mènent à la salle de bains, soulever le porte-manteau chargé de robes de chambres, de draps de bain, de pyjamas retournés comme des poulpes, et démasquer la quatrième porte. Ce retrait passe derrière l’ancienne chaufferie, donne sur la galerie aux vitres dépolies, entre deux colonnes de livres à vendre, contourne les miroirs, les plantes vertes et le petit hall où chacun en entrant jette ses chaussures. Il y a des marches à descendre. On accède ainsi à un cave. La porte de cette cave est entrouverte…

Je ne conçois pas la vie sans passages secrets.

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