Vrai faux

En rentrant d’un long séjour hors d’Europe, j’ai vu dans toute sa force le grand bouleversement.

Depuis quelque temps, j’étais obligé de constater que le théâtre du monde subissait des transformations inouïes, et que la frontière entre la réalité et le rêve était moins nette qu’avant, beaucoup moins. Mais là, sur le vif, tout avait pris un vieux coup.

Les villes actives que j’avais connues dans ma jeunesse avaient été remplacées par d’excellentes reproductions grandeur nature, d’une minutie dans le détail telle qu’un géomètre s’y serait laissé prendre ; et l’imitation des odeurs et des sons était parfaite, elle faisait renaître les souvenirs d’enfance à chaque pas, à condition de fermer les yeux. En les rouvrant, bien sûr, on percevait la différence. Le faux a une texture particulière. On ne reconnaît pas une copie à sa patine mais à son empreinte.

Si vous poussiez la porte du café de Flore, par exemple, vous pouviez constater, avant même d’avoir vu le visage des figurants déguisés en consommateurs, que la barre de cuivre était un fac-simile. On ne pouvait qu’admirer une civilisation capable de réaliser de pareilles prouesses, même si cela ne servait à rien.

C’était l’époque où commençaient à se répandre les photocopieuses en 3D et où il était possible de faire naître d’une simple pression du doigt un objet inanimé – une tasse, une bague, un sabre de samouraï. Bientôt chacun pourrait matérialiser dans son salon des lampes signées, des chiens fidèles ou des prostituées virtuelles en ordre de marche. Une barre de cuivre dupliquée n’avait déjà plus rien d’étonnant.

Mais c’est toute la ville qui me semblait flottante : une technique supérieure l’avait régénérée, elle était devenue une réalité imaginaire et interchangeable, un territoire d’absence-présence. Désormais en marchant dans une allée des Tuileries ou sur les tapis d’un hôtel, on n’effleurait plus que des ombres de gravier ou d’idées chatoyantes. On naviguait quand même. La mémoire gonflait les voiles. L’intelligence des choses survivait à leur réalité.

Ma vie de fuite et de vitesse m’avait préparé à cet univers d’images continues et d’objets truqués. Je m’adaptais. Je rencontrais parfois d’autres êtres de ma sorte. Nous prenions des notes sur le monde d’avant. Nous connaissions des livres par cœur, des paysages, des guerres oubliées. Nous avions gardé un souvenir très vif du goût du vin. Tout était si récent que le vrai effleurait encore sous la surface. Il suffisait de gratter un peu, vraiment très peu, pour le faire jaillir.

 

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