Feux de camp

Le matin, mon premier réconfort est d’ouvrir les rideaux et de découvrir l’état de la lumière. Le second est de boire coup sur coup plusieurs bols de café âcre et fort. La suite, l’écriture, vient en douceur.

L’expérience m’a fait découvrir que dès qu’on loge hors de chez soi, le café devient un problème et la journée s’obscurcit.

Si on a passé la nuit chez des gens, il est difficile de déclencher leur machine à café à sept heures du matin. Par un raffinement de l’hospitalité, la plupart des cafetières sont branchées à moins de trois mètres de la tête endormie de vos hôtes, de l’autre côté du mur ou du plafond. Il faut donc attendre 9h, 10h, parfois 11h, pour voir paraître l’ombre de l’élixir noir : alors, le supplice entre vraiment dans sa phase active.

Ce qui vous attend, ce sera soit un pot de verre calcarisé, serti dans une de ces cafetières électriques à plaque chauffante qui transforment instantanément le meilleur maragogype du monde en eau de vaisselle tannique ; soit une tasse de Nespresso, satisfaisante, mais petite, qui ne sera suivie d’aucune autre, parce que le café empêche, dès le matin, les gens de dormir, et leur ôte l’idée que vous avez un métabolisme différent. Le coût des capsules et la difficulté de s’en procurer à la campagne vous font scrupule de vous resservir tout seul

L’hôtel, de son côté, impose un terrible dilemme : faire venir le petit déjeuner dans la chambre (mais alors la quantité de café qui vous est proposée sera congrue) ou le prendre dans la salle (mais alors, il vous faudra refaire signe au serveur chaque fois que vous en voudrez, ou accepter qu’on pose sur votre table l’instrument même de la destruction électrique du café torréfié) .Vous aurez le recours de traverser la salle et de faire la queue devant la machine de Nespresso, qui crachote à regret son filet bruyant.

La seule possibilité, qui ne vous sera pas offerte, sauf dans des palaces à l’ancienne, devenus rares, est de vous faire apporter un très grand pot de très bon café. Le sens de l’arithmétique vous fait alors constater que chaque gorgée coûte à peu près une semaine de vos droits d’auteur. Cette idée comptable vous gâche un peu la splendeur.

Le plus souvent, après un premier simulacre de café, vous partez à l’aventure, à la recherche d’un établissement charitable, qui dispose d’un percolateur et d’une réelle propension à servir les clients. Vous en trouvez. Vous êtes sauvé. Vous êtes perdu. C’est dans cette salle encombrée, bruyante, où règnent la musique et le sport télé, sur une petite table où se lit le nom des vainqueurs de l’étape, que vous rouvrez le travail de la veille, et la vivacité de l’inspiration matinale s’est dissipée. Bientôt, d’ailleurs, la source du café va se tarir,  c’est l’heure où les serveurs dressent les tables du déjeuner, dans un fracas d’apéritif. Le caféinomane renonce à obtenir une autre tasse, se lève. Une journée flottante l’attend.

J’ai connu cinq cents villes, des milliers d’hôtels, et plus d’aéroports que de jours dans l’année. Le café noir est mon port d’attache, mon fanal dans la brume. Chez moi, en Ithaque, tout est en place pour mon retour.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s