Vite!

J’aime la vitesse de toutes mes forces. Ce n’est pas un amour partagé.

Depuis l’enfance, j’ai toujours entendu en dire du mal.

Autour de moi, il n’était question que de ralentir, de revenir aux fondamentaux, de manger slow food, de prendre le temps. Prendre le temps : c’était une illusion incroyable. En réalité, c’est le temps qui nous prenait.

Les gens avaient fait allégeance à la lenteur. Bien entendu, ils l’ignoraient. Ils avaient des voitures puissantes, des métiers bousculés, des missions lointaines, des objectifs à atteindre. Ils vivaient quatre à quatre. La mobilité leur tenait lieu de boussole.

Ils aimaient à répéter que tout était trop rapide, que le monde devenait incontrôlable, qu’on allait droit dans le mur. Mais chez eux la vitesse n’était qu’une façon de parler pour qualifier le stress et la bougeotte : rien à voir.

Dans l’ensemble, ceux que j’ai entendus se plaindre d’aller trop vite se vantaient : ils n’étaient pas rapides, ils étaient agités. Ils n’étaient pas actifs, ils étaient somnambules. Ils dormaient les yeux ouverts.

J’ai pris mon parti de ce malentendu. Je l’ai même favorisé, à mon corps défendant. Paresseux, lointain, fuyant le sport et les compétitions, n’exerçant aucun métier stable, avec mon physique massif d’ours, je donnais quelque apparence de l’hibernation.

Mon secret, c’est que j’identifiais la vitesse à la littérature, et rien d’autre ne comptait pour moi.

J’avais, je l’avoue, un culte pour Napoléon : foudre de conception, de décision, de réalisation jamais égalée, ni avant, ni depuis lors. En 18 ans, le travail de dix vies, au galop.

Ce qui me poussait à aller vite, à décider vite, à changer vite, ce n’était l’impatience, c’était l’esprit de suite. Je voulais voir le résultat des métamorphoses du jour.

Entre le moment où une idée me venait, si simple soit-elle: lire un livre, louer une maison,  retrouver un paysage, signer le poème, reconstituer le moment parfait de la veille, prononcer le mot amour – et son accomplissement, il fallait qu’il n’y ait que le temps organique de la respiration. Il fallait que l’idée première soit la musique de l’action. Seule cette vision d’ensemble, aussitôt mise en marche, me donnait le sentiment d’exister.

Je ne cherchais pas à ralentir le temps, il était bien assez lent ainsi, mais à accélérer les enchaînements, pour laisser l’avenir derrière moi.

J’étais décidé, par tous les actes de ma vie, à gagner le désordre de vitesse. Le désordre du monde et le mien.

Je ne fonctionnais que par ellipses. Je n’aimais dans la vie que les raccourcis. Les raccourcis.

 

 

 

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