Une proscription

 

L’argent est un apartheid. Tout est en place pour nous faire sentir quel serait notre mode de vie idéal si nous avions plus d’argent. Et en même temps, tout rend probable, et utile au système en place, que nous en ayons peu.

L’argent est une culture, qui fournit les moyens de se servir du monde. La pauvreté devient du même coup un manque d’usage du monde : on n’agit pas, on consomme ; notre décor est fait de produits de base ; le monde n’est plus une planète bleue, belle et mortelle, mais une succursale d’Aldi ou d’Easy jet.

L’argent est une prison, car il n’y a aucun endroit sur la planète où il n’impose pas ses lois comme étant les seules lois. Il n’y a pas d’extérieur à lui. Le modèle social qui nous est universellement proposé est la restriction – et nous regardons la vie à travers ses barreaux.

S’il y a eu une vie de Bohème, une certaine façon de vivre sans argent, en marge des affaires, en marge des lumières, elle relève d’une époque révolue. Elle n’a pas survécu au commerce mondial généralisé.

Tant que l’usage de l’argent se bornait au gite, au couvert, au voyage, aux services, aux objets manufacturés, on pouvait subsister dans les coulisses. Mais l’esprit, l’amour, l’air, l’eau, la parole sont entrés à leur tour dans le système, et même la gratuité, le bénévolat, la promenade, le rire, l’enfance ont été quadrillés par le modèle financier. Il n’y a plus de no man’s land. La carte s’identifie avec le territoire.

Personne n’est en dehors de l’argent, et le manque d’argent est moins une pauvreté comptable ou une gêne matérielle qu’une caractérisation : on est pauvre comme on est vieux ou comme on est gros – d’ailleurs pour les mêmes raisons. Cela n’empêche pas de vivre, ça empêche d’exister.

Encore s’agit-il là de gêne relative. Il y a un cas de figure plus directement cruel : la proscription, l’insolvabilité administrative intégrale.

Vous êtes sorti du jeu, vous n’avez plus de revenus du tout, plus de monnaie en poche, plus de crédit, ni de ressources, de carte de banque, de compte en banque, de droit au chômage, aux aides sociales, aux soins médicaux. Fini, tout cela. Vous n’êtes plus quelqu’un qui « manque d’argent », vous êtes quelqu’un qui n’en n’a pas.

Êtes-vous mort pour autant ? Non. Mais vous avez changé de monde. Vous êtes dans un autre continuum d’espace que vos anciens congénères. Ils ne vous comprennent plus. Quand vous en rencontrez par hasard, ils vous parlent à travers une cloison de verre. « D’accord, tu n’as pas d’argent, mais allons manger quelque part quelque chose de pas cher ». Pas cher ? Même le presque pour rien est absolument trop cher pour vous! Vous n’avez rien. Cinquante ans de vie sociale ne vous offrent aucun garde-fou. Vous tombez dans le vide.

Si vous n’avez rien à manger, vous jeûnerez, en attendant un meilleur jour. Si vous avez une jambe cassée, il faudra qu’elle se répare toute seule, et vous boiterez. Si vous avez un problème dentaire, on ne vous soignera pas, et vous perdrez vos dents.

Raconter la vie sans argent, c’est faire défiler les portes refermées, l’effacement des jours, l’exil de soi, précédant l’exil de sa terre natale et la traque. Les escaliers qu’il faut descendre, la disparition du ciel, le noir. Le vrai roman moderne, c’est cet oubli au fond du trou. Le vrai héros tragique, c’est ce proscrit sans visage. Il existe, je connais son nom.

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