Fantômas

Si j’ai été un amoureux, j’ai bien changé. Je suis devenu indifférent à tout ce qui n’est pas la mer. Je nage deux fois par jour, le plus vite possible, jusqu’au radeau. J’y reste le temps de sécher. Puis je reviens vers la plage, je m’assieds contre un rocher, je regarde les vagues et je me souviens.

Ce que j’aimais dans l’amour et dans les rencontres amoureuses, c’était les visages, indubitablement. Leur beauté du jour, leur variété sans fin, leur regard quand ils me fixaient, me rendaient fou. Plus que les attributs sexuels du corps, ils incarnaient mon désir.

Il me semble que j’ai toujours été troublé, d’abord, par le visage, avant que le reste n’intervienne. Pour moi, désirer une femme, c’était sentir mes sentiments, mes sensations, cristalliser sur son visage, sur le fanal de son être tout entier. Il me semble que je n’ai jamais remarqué une poitrine ou des jambes d’entrée de jeu.  C’était pour plus tard, quand venait le déshabillage, l’intimité. Durant tout le temps, long ou court, des fiançailles, seul le visage comptait.

Le visage est le principal moteur de ma vie amoureuse. Le principal, oui. Pas le seul. Il y avait autre chose, de moins avouable. Tant pis, il y a prescription.

J’aimais les effractions permises, le côté cambrioleur de l’amour. J’étais captivé par ce qui suivait le premier baiser, le premier aveu, la première nuit. J’étais obsédé par le droit que donnait l’amour, même dans sa version la plus éphémère, d’entrer chez autrui et d’y faire comme chez soi.

Il faut dire que durant longtemps, n’ayant pas vraiment de domicile fixe, je m’arrangeais pour que mes rencontres aboutissent chez elle plutôt que chez moi. Le cas des femmes mariées ou en couple supposait des arrangements d’un autre ordre – en général l’hôtel. Mais enfin, il n’y a pas eu tant de femmes mariées dans ma vie de célibataire. Donc, la nuit venue, main dans la main, nous montions l’escalier qui menait au domicile inconnu, et aussitôt la porte ouverte, puis refermée, j’étais happé.  Deux pas dans le couloir obscur, direction la cuisine ou la chambre, selon le degré d’intensité du désir,  et la caméra de ma mémoire future se mettait en marche, j’enregistrais le moindre détail, comme un repérage en vue d’une autre visite, après coup.

J’étais double : je faisais les gestes de l’amour et j’y mettais tout mon cœur. Mais en même temps, je jouissais d’être dans la place, sans permis, sans statut, un étranger à qui on ouvrait sa demeure sur un coup de tête et qui en faisait son bivouac.

Le comble de la duplicité arrivait le matin, si la femme de la veille partait travailler. Elle se levait en douce, je m’accrochais au sommeil et au drap, je l’entendais remuer ses vêtements et ses produits de beauté, partir, revenir, m’expliquer où elle rangeait le café, m’embrasser sur la joue, me dire de claquer la porte en partant, s’en aller à regret.  Je me levais alors. J’étais libre de fureter dans l’appartement désert.

Sachez-le, mes chéries, j’ai lu vos lettres, j’ai remué votre lingerie, j’ai fouillé vos commodes et votre vaisselier, j’ai photographié les étiquettes de vos valises, visionné vos films de vacances, utilisé votre brosse à dents. Je n’ai rien dérangé, je n’ai pris ni argent ni souvenir dans un de vos tiroirs, j’ai rincé ma tasse et l’ai retournée sur l’égouttoir, j’ai refermé la porte, non pas en la claquant mais en douceur. J’emportais dans la rue le rayonnement de votre visage. J’emportais aussi, stockée dans mon cœur de pierre, une vue parfaite de votre intimité.

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