Compte ouvert

Sans regrets, j’ai vécu. J’étais pauvre comme Crésus. Mes vêtements tenaient dans une valise, mon logement était une chambre sous-louée, que parfois je devais rendre, quand son légitime occupant rentrait pour le week-end. Il m’est arrivé de marcher toute la nuit, ou de m’incruster chez des gens qui n’avaient pas envie que je loge – ou de faire le baby-sitter pour profiter d’un divan. Mais j’avais, avec le monde que je traversais, des rapports heureux.

Quand je fraudais, c’était en première classe ; et pour me rendre présentable, j’utilisais les toilettes de grands hôtels, leurs serviettes à monogramme et le rouleau rugueux de la machine à cirer les chaussures, qui émettait un geignement de meule quand je lui offrais, en guise de sacrifice, ma dernière paire.

Je trouvais des livres sur les bancs, de la menue monnaie dans la sébile des téléphones publics, des preuves d’amitié chez les chauffeurs de taxis, les voyous, les réfugiés hongrois (les trois étant combinables).

J’avais toujours faim : je n’ai jamais sauté deux repas de suite. Il y a un dieu pour les ogres.

La vie n’était pas chère. Le pain, le vin et les sourires s’offraient ça et là, il suffisait de marcher. Les caissières des supérettes étaient peu méfiantes. Au cinéma, pour voir le film sans payer, on passait par la porte de sortie.

J’avais un compte ouvert, quelque part, nulle part, au ciel je suppose. J’entrais presque au hasard. Je demandais presque sans mot. Je recevais mon dû.

Une ou deux fois, quand même, j’ai été sur le fil. Une femme était prête à me payer  pour que je lui fasse un enfant (le désespoir lui ôtait la raison). Je ne savais pas quoi répondre. Pour finir, il n’y a eu ni enfant ni argent. Je n’ai pas été au rendez-vous nuptial. Je ne me suis jamais prostitué, malgré tout.

Les  plaisirs d’être pauvre sont très relatifs. Le vide, le rêve, le froid, l’isolement, à pleines mains. Le présent éternel. Il faut faire la part du feu. Il y a des compensations invisibles. Si je n’avais pas été si pauvre, je n’aurais pas vécu mes romans à l’avance. Je n’aurais pas tout inventé.

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