Le téléphone d’Hillary

J’ai découvert, en pianotant sur le clavier des rumeurs du monde, un lien anodin et piégé. Anodin, parce que le titre apparent, Archives privées Clinton, n’annonçait qu’une anecdote journalistique ; piégé, parce qu’il suffisait d’appuyer du doigt pour déplacer le sens, et pénétrer dans une galerie des glaces.

A surgi aussitôt la masse des 30.000 mails et pièces jointes issus de téléphone d’Hillary Clinton, mis et ligne par WikiLeaks et se succédant dans leur surprenante nudité. Ils étaient introduits par le chapeau suivant :

« Hillary Clinton Email Archive

On March 16, 2016 WikiLeaks launched a searchable archive for 30,322 emails & email attachments sent to and from Hillary Clinton’s private email server while she was Secretary of State. The 50,547 pages of documents span from 30 June 2010 to 12 August 2014. 7,570 of the documents were sent by Hillary Clinton. The emails were made available in the form of thousands of PDFs by the US State Department as a result of a Freedom of Information Act request. The final PDFs were made available on February 29, 2016. »

Le droit au secret existe, y compris les secrets d’État. Et Julian Assange, ce personnage quelque peu schizoïde, directement sorti de Millenium, n’a pas pour seul dieu le culte de la vérité. WikiLeaks joue souvent avec de la dynamite, en parfait apprenti-sorcier. Mais dans un monde de transparence obligatoire et d’épiage généralisé, WikiLeaks n’est qu’un des nombreux alephs où s’inscrivent les échanges électroniques, même supposés tabous. Si on veut échapper à ce diktat total, il faut recourir aux méthodes artisanales : conversations en chair et en os dans des lieux déserts, messages papiers en un seul exemplaire brûlé sous nos yeux, or caché dans les matelas, pratiques sexuelles sans recours au virtuel. Faute de quoi, nos mystères ne sont plus que des mirages. Telles les pièces du puzzle semées par Hillary, et disponibles sans chercher.

J’ai lu un peu ça et là. On ne surprend pas les lecteurs littéraires avec des bribes de réalité volée. Rien de ce qu’il peuvent découvrir, même par un coup de force, par une lumière inattendue, sur les rouages cachés de la vie ordinaire, n’est plus surprenant, plus bouleversant, plus noir que la vision du monde contenue dans les pages de Sade, de Céline, de Saint-Simon.  J’ai tout de même été frappé par le prosaïsme élémentaire de ce qui s’ouvrait à moi. On imagine parfois les personnages qui pèsent d’un poids réel sur notre destin, comme des joueurs qualifiés, peut-être pas d’une intelligence extrême, mais pleins de savoir, d’expérience, de maîtrise des règles du jeu.  On a lu Balzac et Stendhal, Philip K. Dick et John Le Carré. Les scénarios du réel, il faut le dire, ne sont pas à la hauteur.

Ces messages non protégés jettent bien sûr quelques doutes sur le sens des responsabilités d’Hillary Clinton. L’existence même de Wikileaks, qui ne date pas d’hier, sans parler des moyens dont disposent  les services de renseignement, et même les particuliers un peu doués, pour s’emparer d’un échange électronique, devraient convaincre n’importe qui de la fragilité et de la transparence des secrets électroniques, qui circulent dans l’air comme des papillons, à la portée des filets. Et une Secrétaire d’État n’est pas « n’importe qui » : entre ses mains passent les fils visibles et invisibles d’un Stratégo planétaire.  L’imprudence dont elle fait preuve est-elle naïveté, indifférence, dédain ? On en vient à se demander si sa démission au début de 2013 était vraiment dictée par des considérations médicales (caillot de sang, commotion cérébrale, épuisement de globe-trotter) ou électorales (prendre son autonomie politique, préparer les présidentielles).

Plus fondamentalement,  ces courriels désormais en libre accès donnent l’image de quelqu’un qui malgré ses hautes fonctions et ses hautes ambitions, n’a pas de très hautes vues sur les réalités géopolitiques. Son bellicisme, qui affleure un peu partout, est moins frappant que la constance de son impatience, de sa brutalité, de ses à-peu près.

On en vient assez vite à éprouver un scepticisme plus profond sur sa conscience des réalités, et des inquiétudes sur sa vision peu éclairée, en tout cas assez étroite, des situations et des gens. Si puissante et si vide ? Vraiment ?

A quoi sert d’être Secrétaire d’État, peut-être de toutes les fonctions du monde celle qui nécessite le plus, et permet le plus, d’avoir une vue globale réaliste et réfléchie de la situation mondiale? A quoi sert d’avoir été durant huit ans la First lady ? A quoi sert d’avoir à son service une équipe d’experts pour vous informer et pour vous former ? Le dieu ou le démon qui écrit le roman de la vie et de la pensée d’Hillary Clinton ne s’est pas donné beaucoup de mal : le sens des dialogues, l’urgence des situations, la grandeur shakespearienne des dilemmes, sont pour lui lettre morte. Il est vrai que l’auteur d’en face, le romancier de Donald Trump, est encore moins brillant.

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