Politesse pure

Je suis un grand adepte de la politesse. Elle répond bien mieux que l’amour ou l’altruisme à la réalité des relations humaines.

Il n’est pas envisageable ni d’ailleurs souhaitable d’aimer au sens sérieux du terme sept milliards d’individus ; ni même les quelques milliers que nous sommes amenés à rencontrer dans notre cercle de vie. Il n’est pas non plus possible d’éviter qu’une partie des gens que l’on croise ou que l’on fréquente nous deviennent antagonistes ou ennemis. La bonne humeur, la volonté de bien faire, une certaine façon de préférer la création à la convivialité ne suffisent pas toujours à vous préserver des haines. Dans bien des cas, elles les suscitent. Il faut pourtant continuer à vivre côte à côte, avec le minimum possible de conflits. C’est précisément à quoi sert la politesse : à garder des rapports supportables avec les gens qu’on n’aime pas, qui ne vous aiment pas, qui vous ennuient, qui vous nuisent, qui ne vous veulent en tout cas aucun bien.

J’ai beaucoup plus d’estime pour la politesse que pour l’amour – et pour la gentillesse que pour la bonté. Les services que rend la politesse, que rend la gentillesse, sont d’ordre collectif. Les avantages de l’amour appartiennent à la sphère privée, et caractérisent une rencontre exceptionnelle. On a vu, souvent, des amours se flétrir, ou se transformer en haine. On n’a jamais vu la politesse devenir grossière. On peut renoncer à la politesse (en quoi on a tort). Elle ne devient pas, par évolution naturelle, incivisme ou grossièreté. Les avantages de la politesse sont universels, et n’ont pas de versant noir.

Elle implique, selon moi, un art raisonné du mensonge. La sincérité est une nitroglycérine trop instable pour mon goût.

Toute ma vie, j’ai félicité des auteurs pour leurs œuvres médiocres, des danseurs pour leurs pesants entrechats, des présidents pour leur gestion désastreuse d’une réunion, des vieillards pour leur juvénilité. J’ai admiré des vêtements, des visages, des voix, des cultures, des métiers, des opinions qui m’inspiraient en général de l’indifférence, et quelquefois de l’horreur.

J’ai mis une certaine ardeur à trouver des arguments en faveur d’un avis positif qui était le contraire de mon sentiment. Je ne me suis pas contenté d’être poli avec la bouche, je l’ai été avec le regard, le sourire, le cœur. J’éprouvais un contentement véritable à voir repartir, rassurés, réconfortés, heureux, des gens que la peur guettait, comme chacun d’entre nous. J’ai mieux aimé les gens que leur talent.

La politesse a peu de choses à voir avec l’hypocrisie. Je ne méprise pas les gens à qui je mens par politesse, je n’essaie pas de les duper, ni d’éprouver à leur égard une supériorité illusoire. Je suis dans la certitude que vivre est difficile, qu’il y a une part d’héroïsme dans le simple fait de tenir, et que ce n’est pas mon rôle d’enfoncer mes congénères, qui n’ont pas d’autre avenir que la vieillesse, la déchéance et la mort.

De même qu’un gynécologue, qui voit des sexes toute la journée, n’est pas pour autant incapable de faire, autre part, autrement, des rencontres basées sur l’amour ou sur le désir, de même, fréquenter, jour après jour, des œuvres, des raisons, des comportements, des styles de vie qui ne m’inspirent guère d’enthousiasme, ne m’empêche pas, et même assez souvent, de rencontrer des femmes et des hommes dont l’intelligence, l’œuvre, le charme ou l’esprit me ravissent véritablement. La politesse, alors, n’est plus que le mode d’expression de mon ravissement.

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