Désir d’Europe

Le Brexit, ce beau mot à caractère sexuel, sonne à la fois comme un appel et comme une menace. Il éclaire de façon violente le visage actuel de l’Europe. Il manifeste que la question est d’abord émotionnelle, ensuite politique. Les avantages et les risques d’une éventuelle décision britannique en ce sens sont délibérément exagérés. Rien ne peut faire que l’Angleterre ne soit pas en Europe. Le seul objet réel du référendum du 23 juin est de quitter ou non une union administrative dont il est difficile de croire qu’elle n’a que des vertus.

Les raisons initiales de construire l’Europe n’existent plus. Elles ont été remplacées par d’autres de même nom qui ne leur ressemblent que de loin. Éviter le retour des guerres intérieures, principalement entre l’Allemagne et la France, et favoriser la solidité et la fréquence des échanges entre pays du vieux continent, sont des fantasmes du passé, vaguement recyclés. Non parce qu’ils sont sans valeur, mais parce qu’ils sont sans réalité. Il n’y a aucune perspective de guerre franco-allemande, aucun refus possible de commerce entre voisins. Et si l’on passe à la dimension supérieure, on peut juger qu’en multipliant les contraintes et les lois, les normes et les mesures d’alignement, la commission et le parlement ont réduit l’autonomie des États sans augmenter la liberté des citoyens : plutôt le contraire.

La « direction supérieure » de l’Europe, telle qu’elle s’affirme dans les négociations avec les USA ou la Turquie, dans le traitement de problèmes comme le TTIP ou l’afflux gigantesque et croissant de réfugiés, ne donne pas à penser qu’il a des avantages probants pour justifier les lourds tribus que paient à la machine Europe les nations et leurs citoyens : effacement de l’autonomie, effacement des traditions, effacement de la langue, effacement du bon sens.  Les plus grandes réussites en matière de coopération européenne commencent à dater, et les plus récentes sont le plus souvent bilatérales. Il est vrai que l’euro a été considéré comme une réussite. La question est de savoir pour qui.

C’est dans cette perspective que se pose la question du Brexit. Il n’est pas bien établi qu’il y ait avantage ou loyauté, de la part des électeurs britanniques, à voter leur départ de l’Union. Mais il paraît acceptable de poser la question d’y rester ou non. Qu’il y ait des inconvénients à une sortie ne fait guère de doute. Que l’inconvénient d’y rester existe aussi est en tout cas assez clair.

Rester ou sortir de l’Union ne se pose pas ici en termes de gains ou de pertes: mais en termes de désir. La nature du désir étant en général d’être déçu, tout pronostic est un acte de foi, que le réel décevra forcément.

Quand même, les perspectives ne sont pas tranchées, mais contrastées. On peut raisonnablement penser, en cas de Brexit, que les Britanniques continueront à trouver des débouchés pour leurs entreprises, que la livre ne s’écroulera pas, et qu’il est parfaitement possible aux gouvernements ayant à gérer la victoire du non de négocier de nouvelles relations avec Bruxelles, avec un échelonnement des échéances, une période de transitions mesurées et l’instauration progressive de nouveau traités. L’Angleterre, certes, n’en mourrait pas.

Croire que la City cesserait d’être la principale place financière du continent européen, est une illusion, ou plutôt un mirage : on voit surgir entre ciel et terre une image forte et parfaitement irréelle. Les conséquences les plus évidentes d’un Brexit sont circonscrites à quelques domaines qui ne sont ni la finance, ni le commerce, ni la langue, ces trois instruments de puissance de toute nation organisée.

Le péril le plus direct serait dû à l’interruption du financement européen dans plusieurs domaines majeurs. La recherche et d’enseignement seraient durement frappés. La recherche en serait asphyxiée,  une partie des universités réduites à  licencier ou à fermer. De leur côté, l’agriculture, la politique sociale, seraient encore plus gravement affectées. Ce serait une réelle et longue épreuve pour tout un peuple, et on comprend que ceux qui disposent des mesures d’évaluation en ce domaine y regardent à deux fois avant de s’y risquer. Il faudra au moins deux générations pour rétablir dans ces domaines un financement national viable.

A trois jours du référendum britannique, un élément d’appréciation inattendu nous est donné : la décision toute récente de la Suisse de retirer sa candidature à l’entrée dans l’Union. C’est peut-être le signe le plus fort que nous ayons vu, depuis dix ans, en matière de perspective européenne : un petit État riche, au cœur du continent, qui décide de ne pas y aller, car tout ce qu’il peut obtenir, en matière d’échange avec ses voisins européens, est déjà en cours, et qu’il aurait dû payer son entrée officielle dans l’Union par des concessions sans grands avantage nouveaux. Il est vrai que la Suisse, contrairement à l’Angleterre et à nous, n’a pas déconnecté ses propres financements internes au profit des fonds européens. Il n’en reste pas moins qu’elle a jugé possible et utile de signifier que l’« Europe » n’était plus pour elle un objet de désir.

Le 23 juin, en Grande-Bretagne, le désir et le non-désir donneront une dimension symbolique frappante à un scrutin véritablement majeur. Le désir d’être une nation indépendante est présent dans les deux camps, mais l’évaluation des meilleurs moyens de l’obtenir est pour le moins variée.

Je ne pronostique pas la réussite du Brexit, je crois au contraire qu’elle est douteuse. Je note toutefois que le remous qu’il provoquerait, s’il devait avoir lieu, ne serait pas sans bénéfice politique et moral. La construction européenne dans sa forme actuelle est une machine folle, au service d’elle-même et non des nations qui la composent; d’ailleurs ni l’Europe ni la coopération entre ses divers pays ne prendraient fin si l’Union disparaissait. Mais nous n’en sommes pas là: je constate simplement que les Anglais ont la liberté de choisir, que nous ne l’avons pas, et je les envie profondément.

 

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2 réflexions sur “Désir d’Europe

  1. Toujours sur le front, Christian! Et toujours prompt à lire et à réagir. Merci. Cette question de notre avenir et de notre action sous le contrôle croissant de personnes et de structures avec qui nous n’avons aucune affinité culturelle, et cette absence de démocratie dans notre rapport administratif et politique à l’Europe, me tourmentent. En faveur du Brexit j’aurais pu trouver des arguments géo-politiques, ou urbanistiques, ou moraux.. A son encontre, j’aurais pu mettre en valeur le casse-tête juridique qui en découlerait. Mais il me semble que l’enjeu central est la liberté, et que le référendum du 23 juin nous en donne à l’avance une vue rétrospective, comme dans un miroir.

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